Voir dans les ténèbres

Traverser Tchernobyl est un voyage aux confins d’un territoire mystérieux et effrayant, où le temps s’est brutalement arrêté le 26 avril 1986. Galia Ackerman, journaliste, spécialiste du monde russe et postsoviétique, traductrice et essayiste, revient sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl1 et interroge la mémoire de l’événement dans un récit qui mêle enquête et réflexions personnelles.


Galia Ackerman, Traverser Tchernobyl. Premier Parallèle, 228 p., 18 €


Voyage touristique à Pripyat. © Jeff Miccolis/CC

Voyage touristique à Pripyat. © Jeff Miccolis/CC

Une des premières choses qui frappent le lecteur de Traverser Tchernobyl est l’ambivalence de l’espace observé et décrit. Alors que les terres sont contaminées, et ce encore pour des milliers d’années, la nature est d’une beauté stupéfiante, généreuse et mortelle tout à la fois. La ville de Pripiat, évacuée dès le 27 avril (les évacuations se sont ensuite succédé par cercles concentriques dans les semaines qui ont suivi), dont on peut voir de nombreuses photographies sur le web, est une ville fantôme, aux maisons abandonnées brutalement et laissées en l’état, progressivement envahies par la végétation environnante. Le contraste est saisissant entre les traces d’un monde ancien et le renouveau de la nature, sous l’ombre de la catastrophe qui plane dans chaque description, à chaque page. Les rencontres que fait Galia Ackerman lors de son voyage montrent à quel point les hommes et les femmes sont attirés, « comme par un aimant », dans cette zone de la première catastrophe nucléaire mondiale.

Ce territoire captive toutes sortes de personnes, aux intérêts très divers : journalistes et chercheurs, mais aussi simples curieux qui peuvent suivre une visite guidée « en quête du paradis perdu soviétique ou de l’ambiance du célèbre jeu vidéo S.T.A.L.K.E.R : shadow of Tchernobyl », des jeunes déçus par le capitalisme qui effectuent un « retour onirique » dans la ville de leurs parents ou grands-parents, dans une ville soviétique restée intacte, « tel un Pompéi figé dans un passé immuable, au-delà même de sa destruction physique inévitable ». Il attire aussi toutes sortes de rôdeurs en mal de sensations fortes, des trafiquants de métaux ou de bois, de nombreux artistes (artistes de rue, metteurs en scène, réalisateurs, écrivains) sur lesquels cet « espace à la fois post-apocalyptique, sauvage et paisible, où règne en maître une contamination radioactive invisible, inodore et sans saveur » exerce une force d’attraction irrépressible : « La ville modèle de Pripiat encore à moitié intacte mais vide de ses habitants ; le décor fantastique de “l’Arc”, le radar intercontinental aux lignes géométriques esthétiques ; les ruines paisibles et romantiques de villages abandonnés ; la nature luxuriante qui se repose de son principal prédateur, l’homme ; le site impressionnant de la zone industrielle autour de la centrale, avec son sarcophage mondialement connu. Que de sources d’inspiration ! »

Le lecteur n’échappe pas à cette puissante emprise. Les interrogations que la catastrophe fait naître dépassent le cadre écologique et politique pour prendre des accents plus intimes ; le paradoxe d’une nature généreuse et luxuriante, chargée de poisons, bouscule notre perception du temps : la durée de vie des isotopes radioactifs du plutonium se mesure en dizaines de milliers d’années, et la zone contaminée qui a vu l’évacuation brutale d’une population paysanne porteuse d’une culture désormais disparue est pourtant devenue moyenâgeuse. Nous pouvons nous demander, avec Galia Ackerman, s’il s’agit d’un « retour dans le passé » ou d’un « saut dans le futur post-industriel, post-apocalyptique ». Il est certain que les conséquences de Tchernobyl nourrissent l’imaginaire apocalyptique du lecteur et interrogent sur la place de l’homme dans l’univers, rien de moins.

La démarche de Galia Ackerman est celle d’une chercheuse : elle recueille avec rigueur ses observations, a à cœur de montrer au lecteur combien la catastrophe affecte aussi la mémoire d’une région entière, dont les populations paysannes étaient les détentrices, perte à laquelle a tenté de remédier un très important travail de recherche ethnographique, indispensable pour « sauver une partie du patrimoine national, méconnu et négligé à l’époque soviétique, pour démontrer son originalité et son ancienneté face à la grande voisine russe ». Le choix pour certains d’entre eux de rester malgré les dangers des radiations quotidiennes est tout simplement un choix de vie, si paradoxal que cela puisse paraître. L’auteure fait ainsi le portrait de ces hommes et de ces femmes usés, mémoire vivante d’une région désertée, et témoins de la catastrophe, ceux qu’on appelle les « samossioly », qui « s’installent dans la zone ou y reviennent sans autorisation ». Elle analyse également les circonstances de l’accident du 26 avril 1986, le rôle joué par les liquidateurs ; elle rappelle l’importante contamination qui existait avant l’accident et les responsabilités du régime soviétique.

C’est aussi l’occasion pour Galia Ackerman d’expliquer les distances prises avec Svetlana Alexievitch, dont elle a traduit en français La Supplication, un livre bouleversant ; distances qu’elle met sur le compte d’un désaccord méthodologique à l’origine, d’après elle, de lacunes importantes dans les travaux de la lauréate du prix Nobel de littérature, notamment sur la question des Juifs biélorusses dont il n’est fait aucune mention dans La guerre n’a pas un visage de femme : « Il était impossible qu’aucune d’elles n’ait jamais rien vu, rien su, rien entendu. Dans cette seule république soviétique, il y eut plus d’une centaine de ghettos et de camps improvisés, dont le grand ghetto de Minsk qui renfermait près de 100 000 personnes, toutes exterminées comme les autres Juifs biélorusses (près de 350 000 au total). »

Ackerman Traverser TchernobylAu fil d’une enquête minutieuse, Galia Ackerman laisse surgir son passé et c’est sans doute dans ces moments que l’on mesure le mieux combien elle est hantée par Tchernobyl, où elle ne cesse de revenir. En tant qu’ancienne citoyenne soviétique, elle éprouve une compassion que le lecteur sent poindre à chaque page ; elle est d’ici et de là-bas : « À Tchernobyl, mes origines soviétiques prennent visiblement le dessus. J’y suis dans mon élément et me fonds dans le paysage. Je prends toujours une chambre destinée aux visiteurs locaux et mange à la cantine, entourée de tenues de camouflage. À l’hôtel, les meubles sont abîmés et éraflés, quand ils ne sont pas carrément cassés. Une vieille télé en noir et blanc capte avec difficulté quelques chaînes ukrainiennes, dont elle transmet des images floues et striées. La moquette vert foncé sent le moisi. […] Mais je n’en ai cure : j’ai grandi dans un baraquement, sans eau courante ni gaz ». Elle sait rencontrer chacune des personnes avec lesquelles elle discute, et sa bienveillance et sa tendresse lui ouvrent de nombreuses portes, réelles ou symboliques, alors même qu’elle ne se départit jamais de sa rigueur. La force de Traverser Tchernobyl tient autant au choix du sujet qu’à la manière bien particulière qu’a Galia Ackerman d’en dessiner les traits les plus saillants.


  1.  C’est le troisième ouvrage que Galia Ackerman consacre à Tchernobyl, en plus des très nombreux articles qu’elle a écrits sur le sujet. Elle a fait paraître en 2006, aux éditions Buchet-Chastel, Tchernobyl : Retour sur un désastre, et a codirigé, avec Guillaume Grandazzi et Frédérick Lemarchand, Les Silences de Tchernobyl (Autrement, 2006). Elle a également été le commissaire de la grande exposition Il était une fois Tchernobyl, à Barcelone en 2006, et a fondé l’association « Les enfants de Tchernobyl Belarus ».
À la Une d’En attendant Nadeau, nous affichons une planche issue de l’album d’Emmanuel Lepage Un printemps à Tchernobyl, publié par les éditions Futuropolis.

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