Un quartier de Paris en juin 1848

L’historiographie de la révolution de 1848, voire des seules journées de Juin, est pléthorique, même si l’on se limite aux ouvrages postérieurs à son centième anniversaire comme le fait Philippe Darriulat dans L’acropole des va-nu-pieds. Juin 1848 : l’insurrection et ses conséquences vues du Faubourg Saint-Antoine.

Philippe Darriulat | L’acropole des va-nu-pieds. Juin 1848 : l’insurrection et ses conséquences vues du Faubourg Saint-Antoine. Champ Vallon, 474 p., 27 €

Lui adjoindre un nouvel opus, qui plus est de quelque 500 pages, requiert à tout le moins une focale inédite et des sources qui le soient également. La focale adoptée ici est celle d’un quartier mais non des moindres, celui du faubourg Saint-Antoine, délimité par la rue éponyme et celles de Charenton et de Reuilly, fort de ses ateliers industrieux de l’ébénisterie et du papier peint et dont le titre de l’ouvrage et son introduction, empruntés à Victor Hugo, soulignent qu’il est déjà lourd d’histoire et de légende en 1848. Les sources sont constituées, quant à elles, des dossiers personnels des 584 habitants de ce quartier arrêtés au terme des journées de Juin, conservés aux archives du service historique de la Défense. Leurs trajectoires autorisent une « histoire au ras du sol », attentive à l’échelle du quartier comme aux rapports de voisinage, comme aujourd’hui nombreux.

Le premier chapitre, consacré au temps court de « l’insurrection », assume sa dimension d’éphéméride. Les trajectoires des acteurs, suivis d’heure en heure, attestent la dimension spontanée de l’insurrection, née de la réaction scandalisée des travailleurs parisiens à la fermeture des ateliers nationaux. Cette insurrection, qui revêt un caractère de masse à l’échelle du quartier, s’accompagne de cette préoccupation constante qu’est son unité, contribuant sans doute à l’ampleur des témoignages de voisinage en faveur des accusés face à la répression comme aux limites de la délation.

Le second chapitre, intitulé « Le quartier », s’attache à la sociologie des acteurs et à leur longue maturation du social au politique depuis le début des années 1830. Il analyse les lieux de socialisation politique dans sa large acception : les clubs où s’affirme une « sociabilité d’échanges ancrée dans un quartier et un voisinage dont on souhaitait défendre l’identité, outil d’une démocratie de proximité permettant tout autant d’organiser la vie locale que d’intervenir dans les débats nationaux », les corporations et sociétés ouvrières et, plus conjoncturels mais également plus décisifs dans le temps court, les ateliers nationaux. La trajectoire des quelque 600 protagonistes incite toutefois à conclure que l’insurrection n’a été initiée ni par les révolutionnaires (Cabet ou Blanqui) ni par les organisations ouvrières corporatives. En juin, c’est la démocratie de la rue qui se substitue à celle des clubs : la « barricade de voisinage » s’impose pour un « outil d’une démocratie de grande proximité, d’appropriation commune de l’espace public », la rue pour « le premier, le plus saint de tous les clubs » et la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis, la Bastille, pour les « meetings favorisés ».

« M.gneur Affre, Archevêque de Paris, blessé mortellement Sur la barricade du Faubourg Saint-Antoine » (Dimanche 25 Juin 1848) © Gallica/BnF

Le pointillisme assumé s’accompagne constamment d’une réflexion théorique sur la politique et la démocratie. Les insurgés ne cherchent aucunement à renverser le régime qu’ils ont contribué à établir quatre mois plus tôt mais à lui imposer l’accord tacite qu’ils estiment avoir passé avec lui, soucieux de « remettre la révolution dans le droit chemin » en agissant pour une République qui ne saurait être que démocratique et sociale. La proclamation de la République et l’instauration du suffrage universel n’excluent dès lors pas qu’ils persistent à se considérer comme des acteurs au présent.

L’érection de barricades dans leur quartier, sans jamais envisager de s’en prendre aux lieux de pouvoir, témoigne d’une stratégie défensive, au nom de la défense de la République, et dont les « riches » sont le seul adversaire désigné, mais sans réduire aux institutions la politique et ses modalités. Pour les autorités et pour le parti de l’ordre, la République ne saurait a contrario s’incarner que dans les seules institutions représentatives. Persuadés que la démocratie est achevée et que le suffrage universel a aboli le droit à l’insurrection, ils assimilent tout mouvement ouvrier contre un gouvernement républicain à un « parricide ». D’où la déshumanisation de l’adversaire, qualifié de barbare, et la violence d’une répression dont le troisième et dernier chapitre montre ce qu’elle doit aux pratiques déployées en Algérie dans la guerre de conquête et la « transportation », facteurs d’un « ordre bien plus violent que l’anarchie dénoncée ».

« Lorsque l’on essaye de déceler au ras du sol les articulations concrètes qui rendirent possible un événement tel que les journées insurrectionnelles de juin 1848, écrit l’auteur, on ne peut qu’être frappé par la singularité des trajectoires individuelles et collectives, d’acteurs et d’actrices qu’il serait sans doute illusoire de vouloir modéliser ». Cette démarche lui vaut de nuancer, de préciser ou parfois de récuser l’historiographie préexistante, dans les deux premiers chapitres en premier lieu, en complexifiant certains débats (dont la prolétarisation du mouvement) sans nécessairement y mettre un point final. L’ouvrage qui retient ainsi l’attention pour ses réflexions historiographiques inhérentes aux échelles d’analyse contribue ainsi, à divers titres, aux débats contemporains sur le rapport de la politique aux institutions et à la démocratie politique et sociale.