Précis, rare et mélancolique, Un chien arrive, de Camille Ruiz, est un bel objet littéraire non identifié (OLNI) à la croisée de l’essai et du récit intime. Un livre-notes, un livre-recueil, un livre-testament dans tout ce qu’il contient d’affects et de double observation du monde.
Ziggy. Deux syllabes qui font apparaître le chien. Un golden retriever un peu plus grand que la moyenne, au long museau et « aux poils couleur de sable ». Sur la couverture du livre, Ziggy arrive : il marche vers le lecteur, depuis un sentier bordé d’une végétation luxuriante, dans un monde peuplé d’odeurs. À l’intérieur de l’ouvrage, une nuée de mots pour penser la relation partagée entre canidés et humains.
C’est au Brésil que Camille Ruiz adopte Ziggy, durant l’étrange espace-temps du confinement. Elle vient de se marier avec Piero, un universitaire brésilien. Et l’arrivée de cet animal dans sa vie est un chaos, au sens originel du terme : « est-ce que la vie commence ? », se demande-t-elle. Oui, car « depuis Ziggy, on dirait que les lieux débordent et régurgitent des morceaux de monde, que tout ce que je touche me touche en premier ».
C’est un livre qui commence par un mauvais rêve, et se termine par une promesse. Entre les deux, Camille Ruiz décortique tout ce qui la lie à son chien, sondant aussi bien le réel et ses pensées que ses lectures. Le rêve initial est celui d’un chien, qu’elle n’avait pas encore, qui se précipite par-dessus une balustrade parisienne. Quant aux mots qui achèvent Un chien arrive, ils sont destinés à Ziggy, telle une dernière supplication pour que le chien survive.
En essayant de répondre à la question posée par Kaoutar Harchi, « où, dans la vie des animaux, sommes-nous ? », Camille Ruiz consigne de tout petits détails et capte d’infimes signaux afin de cartographier au mieux son quotidien avec Ziggy, allant même se demander si « une forme de don/contre-don négatif » existe entre eux. Mais l’entreprise est complexe. Plane alors, au-dessus de l’ouvrage, un large voile de mélancolie. Mélancolie par ailleurs analysée par la chercheuse Alice Kuzniar comme sentiment central qui attache l’homme au chien.
Divisée en deux parties, « attention » et « affections », chaque parcelle de l’ouvrage explore ce que Ziggy transforme dans le rapport à l’altérité, au chez-soi – du lit à sa table d’écriture – mais aussi au dehors, dans ce « fourmillement vivant de l’espace parcouru à six jambes ». L’autrice se surprend à attendre ces promenades quotidiennes à Brasília pour « le fait même de noter, espérant récolter une impression, un mouvement, une tonalité, un oiseau ». Les pages sur leur balade dans le mato, brousse brésilienne, sont parmi les plus belles. Terrain naturel dangereux car peuplé de scorpions et de serpents, les balles peuvent s’y perdre et des cadavres s’y loger. Même quand il est incendié, le mato retrouve vite la vie, à l’inverse du béton morbide de l’aéroport Charles-de-Gaulle, où Camille et Ziggy cherchent désespérément un carré d’herbe, en vain.
À la fois phénoménologue, décrivant les choses telles qu’elle les vit, et chercheuse, Camille Ruiz compulse un grand nombre de références où le chien est motif de romans, théories, essais mais aussi de poésie, films et articles universitaires. Ainsi, la honte de Derrida nu devant son chat (honte non partagée par l’autrice) est tissée à l’anecdote rapportée par Colette selon laquelle le chien urbain est capable de « deviner lorsque sa maîtresse va sortir pour se rendre au bureau, sans que cette dernière parvienne à identifier le signe qui la trahit » , signe qui se trouve être le geste « le moins visible et le plus significatif : le geste qui consistait à coiffer et visser [son] stylo ».

Revenant par flashs intermittents à ses anciens appartements, Camille Ruiz trace sa propre généalogie de la figure du chien. À Paris, en 2015, elle fait le rêve qui ouvre le récit, la perte d’un chien qu’elle n’avait pas. À Marseille, durant sa relation avec le premier homme dont elle a peur, l’image du chien est déjà omniprésente à travers une peluche-chien, seule consolation de cette époque éprouvante. Remontant même avant sa naissance, alors que son père « avait un chien qui lui suffisait », prénommé Gaspard, et que sa mère « ne voulait pas de fille », Camille Ruiz naît avec la crainte « de déranger le monde ». Aussi se souvient-elle d’avoir été « très muette, avant de devenir humaine ».
« J’imagine que j’étais un bébé triste », écrit-elle. La question du langage, et de son impossibilité, traverse le récit. Et de la douleur de ne pouvoir partager la même langue que son chien pour communiquer. L’autrice souligne aussi la définition de la psychologue Gail Melson qui envisage le silence comme une « absence de jugement, une écoute attentive et un accueil sans réserve, dépourvu d’ambiguïtés, par contraste avec certains environnements, familiaux, scolaires, traversés de tensions ».
Deux chapitres portent le titre sibyllin « Se souvenir d’avoir été un chien ». Camille Ruiz sonde aussi cet aspect mystérieux des histoires d’enfance, s’interrogeant sur leur véracité, ou leurs conséquences. Lorsqu’elle se promène un jour de février, accompagnée de Ziggy dans le village de sa Drôme natale, elle rencontre son double – ou un fantôme d’elle-même enfant. Une enfant de huit ans lui demande si elle peut caresser son chien. La caresse accomplie, elle s’éloigne, « puis change d’avis et revient soudainement sur ses pas », plantant ses yeux dans ceux de Camille. « Le moment est étrange, semble flotter. Dernière question dit-elle. Je tiens une liste avec tous les chiens que je caresse et – petit silence – je voulais vous demander si je pouvais y mettre Ziggy. » Cette liste exerce-t-elle une forme de pouvoir sur les chiens qui y sont inscrits ?
Elle accorde une grande importance aux rituels de l’enfance et à ses terrains de jeux, d’habitude peu pris au sérieux par le monde adulte. Allant jusqu’à penser que peut-être « les images et les désirs que nous éprouvons enfant sont tous les mêmes, et voyagent. Peut-être qu’au contact de certains corps, ils se calcifient. Il est aussi possible que nous portions, sans le savoir, le masque de tous les personnages que nous avons inventés pour être nous-mêmes ». Tout le récit est habité par une atmosphère magique dans la mesure où l’autrice reproduit le cercle protecteur que Sarah trace à la craie, dans La petite princesse, le film d’Alfonso Cuarón, en étant « entourée du halo blond de Ziggy ».
Pourtant, la narratrice décrit combien elle est dérangée dans l’espace public : elle, en tant que femme accompagnée d’un très grand chien, lui car il est accompagné d’une femme. Regards lourds, remarques sexistes, jusqu’aux attouchements sur son corps, quand la caresse du chien devient le prétexte pour caresser le corps de la femme, le corps de l’une prolongeant le corps de l’autre. Si Camille Ruiz balaie ces traumatismes, prétexte qu’il y a « plus grave que cela », elle s’avoue captive de la honte d’être une femme, perçue, jugée et assimilée comme telle par la ville. Et va jusqu’à regretter de ne pas être un homme pour Ziggy.
D’où le « presque » de cette triste confession : « quand je suis avec Ziggy, je ne me déteste presque jamais ». Comme si seul le chien pouvait rendre acceptable l’altérité de Camille Ruiz. Altérité vite ébranlée par un monde toujours dicté par une géographie et des règles implicites patriarcales. En cela, la référence aux riches travaux de l’essayiste féministe états-unienne Carol J. Adams, et en particulier à son article « Woman-battering and harm to animals : murder of pet », est une chambre d’écho nécessaire. « Je sais que cela, aussi, nous lie, peut-être de la même manière que le soin : nos corps sont la cible de violences intentionnelles. » Nous laissant dans le halo flou d’une mort sur le point d’arriver, sans toutefois lui permettre d’advenir entre ses pages, Camille Ruiz signe un ouvrage qui fera date dans la littérature canine. Se tenant toujours à la lisière entre les corps rêvés et les corps réels.
