Généralement douloureuses, les mémoires en France de la guerre d’Algérie demeurent discrètes sinon oublieuses et pourtant elles ressurgissent régulièrement. Il faut entendre ainsi le cri de Mascare, petite-fille de harki, artiste multiforme, membre d’un cabaret autogéré, qui publie Belgazou. Et se plonger, dans un tout autre genre, dans l’enquête de Lorraine Rossignol, journaliste à Télérama, qui revient sur la réalité occultée des « camps de regroupement » de millions de « musulmans », organisés par l’armée française durant toute la guerre. Deux regards et deux voix d’une même génération dissemblables et utiles.
Le cri de Mascare adopte le langage de sa vie, un mariage entre les onomatopées du grand-père et le lyrisme de l’artiste de cabaret. Elle lance immédiatement : « Je viens d’un peuple traître. Mon peuple a trahi la mort. » Elle ne veut pas être « l’étendard » des harkis, ces Algériens qui avaient rejoint l’armée française ou été enrôlés de force « en tan ke supplétifs », massacrés ensuite comme traîtres, et longtemps abandonnés par la France défaite. Elle « essaye de faire rempart au mensonge, dit-elle dans un entretien joint au livre. Je parle de la guerre et de la peur. […] Je suis héritière du vent, il n’y a pas de titre de propriété pour les vents. Je fais partie de celles et ceux qui n’auraient pas dû survivre ».
Son grand-père a servi 27 ans dans l’armée française, et la famille a pu s’installer en France. C’est sa mère « ki a bien parlé », qui lui a raconté. Berger des montagnes, son grand-père avait été « emmené de force à 800 km de chez lui ». Il n’a jamais donné de détails sur sa guerre. Devenu un « vieillard silencieux et triste », « jé demandé à mon papi de parlé mé il ne le fé pas ». Silence. Elle a seulement adopté son français oral, qu’il n’écrit pas. Elle se méfie des silences qui perpétuent la guerre. Sa mère lui a dit avoir appris à l’école « nos ancêtres les golois whaou whaou », que la Méditerranée séparait deux régions d’un même pays, que ses grands-parents étaient des « Français et Françaises non-citoyens non-citoyennes ».
La colère irrigue ce texte. Plus qu’un récit familial, Mascare énonce une post-mémoire qu’elle n’éclaircit pas – c’est le travail des historiens, dit-elle dans son entretien – mais qui lui transmet le sens d’aujourd’hui, du racisme particulièrement. « Lé pistolet en France son nombreux et ils nous font peur. Lé pistolet tu lé enfan. Un policier a tué un enfan en juin 2023, l’enfan s’appelle Nahel… », et elle s’en prend à la suite.

Il n’est pas facile de parler de cette incantation qui prend aux tripes, que l‘on voudrait entendre sur scène, tant sa poésie rappelle les performances, la révolte d’une autre époque. Elle est réjouissante. Son écriture fait parfois penser aux avant-gardes d’il y a un siècle. Elle se situe « à la lisière du chant, du théâtre et de la ‘’spoken word’’ », confie-t-elle dans un autre entretien. Elle aime écrire « à la fois très grave et très bête ». Son jeu avec les langages aboutit à des mots « lourds, pesants comme des pierres. Il faudrait que les mots aient un poids, une odeur, une enveloppe physique. Parce que l’imaginaire est dangereux et on ne peut pas l’attraper facilement ».
Comme quoi la mémoire d’une guerre qui a clos 132 ans d’exploitation coloniale ne se limite pas à des commémorations, des pleurs et des souvenirs. Elle peut donner la parole à une émancipation. Mascare aimerait que ces mots lourds « éclatent à la gueule de celles et ceux qui passent leur temps à jouer avec la réalité ». Elle invente une « bête qui sapel Belgazou. Une bête discrète sur laquelle je monterai nue. Une bête bâtarde aux yeux jaunes. Je vé allé parlé o monstres, sans fantasme, sans morale, sans fin heureuse. Je veux que l’on se souvienne, que le sang ait le goût du sang ».
Un exemple d’aveuglement ou de jeu avec la réalité nous est fourni, sur un autre ton, par Lorraine Rossignol, journaliste, qui découvre par hasard « une tragédie occultée de la guerre d’Algérie, les camps de regroupement ». Elle est choquée. Non spécialiste de cette guerre, elle s’enfonce pour comprendre dans l’immense documentation disponible d’Yves Courrière à Benjamin Stora, en passant par Pierre Vidal-Naquet, Raphaëlle Branche ou Fabien Sacriste. Elle dévore la littérature et les articles spécialisés et se lance dans un reportage bibliographique sans investigation propre sur le terrain. Elle en fait naître un essai fort instructif quoique un peu fastidieux.
Elle nous rappelle comment la décision de déplacer des populations pour isoler les combattants de l’ALN, l’armée indépendantiste, et faciliter les bombardements et la répression, méthode initiée sans succès au Vietnam, a été prise par un gouvernement de gauche éphémère, dirigé par Pierre Mendès France. Son ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, avait accepté « à la condition expresse » que les habitants soient avertis par des lâchers de tracs (méthode qui s’est développée depuis !). L’opération est mise en œuvre par le nouveau gouverneur de l’Algérie, l’ethnologue Jacques Soustelle, qui promettait à son arrivée l’intégration ou l’assimilation des « musulmans », lesquels étaient discriminés, n’avaient pas les mêmes droits que les autres habitants, et il n’en fit rien. Il avait pourtant mobilisé une autre ethnologue, Germaine Tillion, qui connaissait bien ces populations rurales, pour « qu’elle l’aide dans ses réformes » (selon son ordre de mission). En fait, il fit surtout appel à un autre personnage qu’il jugeait « homme de la situation », le général Gaston Parlange, qui s’était déjà illustré en Tunisie comme administrateur civilo-militaire.
Lorraine Rossignol reconstitue minutieusement l’évolution de ce projet de mise en camp d’une grande partie de la population. Il commence difficilement dans les Aurès jusqu’à devenir un phénomène d’une grande ampleur, qui articule sur tout le territoire des zones dites interdites dont la population a été évacuée, et des Centres de regroupement de la population, autrement appelés « camps » par l’administration. Si bien que finalement 2 393 camps sont ouverts par l’armée française sur toute la durée du conflit. Les données militaires estiment le nombre de déplacés à au moins 2 350 000 individus, pour la plupart dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux.

La réalité de ces « regroupements » aux conditions sanitaires et sociales scandaleuses a volontairement été cachée, plus exactement aux journalistes qui s’y intéressaient on ne montrait que des centres modèles. Et puis, en septembre 1958, un jeune énarque de 28 ans est venu à Alger, pour faire les six mois de son stage de sortie obligatoire. Il s’appelait Michel Rocard. Il y retrouve quelques connaissances et comprend que les « villages » conçus trois ans auparavant par le général Parlange n’ont rien de progressiste. Il parvient à se faire confier « oralement » une mission d’enquête sur ces réalités. Toutes les portes lui sont ouvertes, il mène deux mois d’enquête en sillonnant le pays avec sa vieille Peugeot 403, visite une quinzaine de camps et rédige une note de vingt-trois pages, apparemment neutre, mais implacable. « Un regroupement particulièrement misérable comprend 900 enfants sur 1 200 personnes au total. Dans un camp encore plus proche de la moyenne, il y a 550 enfants de moins de 15 ans pour un peu plus de 1 000 personnes. »
Pour le reste, résume Lorraine Rossignol, il s’agissait majoritairement de femmes et de personnes âgées, puisque les hommes actifs étaient soit mobilisés sur les fronts de la guérilla, au sein de l’ALN, soit engagés aux côtés de l’armée française en tant que supplétifs, soit décédés, soit émigrés en métropole. « Parmi les adultes, le nombre des hommes ne dépasse que rarement les 40 % », notait encore Rocard. Son rapport, qui décrit les situations intolérables dans lesquelles sont parquées ces populations, est aussitôt bloqué. On lui demande de ne pas le rendre public, des copies sont transmises au Premier ministre et au général de Gaulle nouveau président de la République. Il est enterré. Rocard et des amis décident alors de le transmettre à la presse, Le Monde et Le Nouvel Observateur le publient en avril 1959. C’est un scandale ! Et ces camps prennent place, à côté de la torture, parmi les « crimes de l’armée française en Algérie », pour reprendre le titre de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Mais il faudra encore du temps, et d’autres témoignages, pour que le mouvement contre la guerre d’Algérie devienne une force en Métropole.
Le livre de Lorraine Rossignol a la grande utilité d’entrer dans ce qu’elle nomme « l’intimité des camps » à l’origine de ce qui restera dans les mémoires des regroupés : la faim et la violence, le huis clos, les contrôles policiers, les viols et la torture. Elle cite Gisèle Halimi, « l’une des premières à avoir évoqué le sujet des viols commis par l’armée française pendant la guerre d’Algérie », et des appelés médecins qui racontent avoir dû soigner des torturés : « électricité, arcades sourcilières, cuir chevelu fendu, joue arrachée, coups de couteau dans la poitrine, brûlures, etc. ». Elle évoque aussi le travail de Frantz Fanon, affecté comme psychiatre à l’hôpital de Blida, où il n’est resté que trois ans, jusqu’en 1956, écœuré par le racisme ambiant, avant de rejoindre la cause de l’indépendance. Dans son dernier livre, Les damnés de la terre (Maspero, 1961), il présente les profonds troubles mentaux des patients algériens, les « stigmates psychosomatiques », chez ceux qui ont subi la torture ou « été internés dans les camps de concentration ».
Quant aux appelés, qui composaient la majorité des soldats français dans ces camps de regroupement, où est leur mémoire ? Rares sont ceux qui parlent, et encore plus rares ceux qui les écoutent. Lorraine Rossignol en cite plusieurs, publie les photos que certains ont rapportées. Beaucoup ont refusé de raconter leur guerre, y compris dans leur famille. En conclusion du livre, elle s’interroge sur ces « épais silences ». Telle est l’énigme française. Cette mémoire devrait-elle s’éteindre avec la disparition de ces hommes qui ont servi en Algérie ?
