Comment une petite usine de mécanique au fonctionnement artisanal résiste-t-elle à la rationalisation et à la robotisation industrielles ? C’est ce qu’explique avec une grande clarté Nadine Michau dans Machine 12 256. Une enquête ethnographique nourrie et formidablement documentée.
L’objectif de Nadine Michau, anthropologue-cinéaste, dans Machine 12 256, était d’observer le travail dans un atelier-usine spécialisé dans la fabrication de presses hydrauliques, une SCOP (société coopérative ouvrière de production) du nom de LBM fondée en 1980 à Vierzon. En tant que cinéaste, elle a filmé la fabrication des machines, le film devenant ainsi un instrument d’enquête, comme un carnet de notes lui permettant de réaliser un véritable « travail d’ethnologue afin de saisir l’intégralité de la vie de l’usine, des métiers, de l’organisation de l’activité, du marché des pièces et ainsi tout un pan de la filière mécanique ».
Nadine Michau filme les rapports entre les hommes et la machine afin d’atteindre ce qu’elle appelle « le processus socio-machinique, à l’articulation de la technique et de la vitalité humaine ». C’est là la force de son cinéma, qui, par le mouvement entre les gros plans, les longues séquences, les panoramiques et les plans circulaires, entre les gestes des techniciens et la puissance de la machine, métamorphose l’objet et le fait passer de sa quotidienneté triviale à un statut d’icône. Même si Nadine Michau fait dire à Jean-Louis Comolli que le cinéma ne doit « pas embellir ce qui manque de beauté », il n’empêche que sa caméra confère une beauté aux machines de la LBM, les fait apparaitre dans toute la force de leur réalité. « Je vais lui faire une beauté », c’est effectivement ce que dit Dominique, le monteur, à la réception d’un gros vérin d’une tonne. Mohammed, l’automaticien, parle « d’insuffler l’âme » à la machine et il ajoute : « nos machines, elles sont belles […] il faut qu’elles nous plaisent à tous ».
Elle montre comment, pour cette SCOP de sept salariés seulement, l’amour de la mécanique, du travail bien fait, la valorisation de l’expérience, la polyvalence des savoir-faire, la bonne humeur et l’entente commune garantissent la survie d’un atelier de mécanique aux méthodes artisanales, dans un monde industriel qui, au contraire, n’a cessé de fragiliser les très petites entreprises. Or, elle rappelle que des usines, des ateliers, des petites entreprises « continuent d’œuvrer à la fabrication de biens manufacturés…, la désindustrialisation n’a pas fait table rase des usines ni des ateliers… les savoirs anciens perdurent dans les activités mécaniques et métallurgiques issus de l’ancestrale industrie du fer ».
On l’a vu, il y a l’amour des belles choses, des beaux objets, des choses bien faites. Des machines que l’on conçoit et que l’on fabrique en entier. « C’est un travail complet, c’est tout un système », qui incorpore de la mécanique, de l’automatisme, de l’hydraulique, de l’ergonomie… Du début à la fin, il n’y a pas de division du travail. Tous les salariés interviennent et chacun doit s’ajuster en permanence à la tâche de l’autre, contrairement au travail à la chaîne dans les grands groupes industriels. C’est un travail organique. Tous autour de la machine évoquent des hypothèses de montage ou d’assemblage ou des solutions potentielles à un problème. Il y a une sorte d’improvisation, de débat.
La fabrication et le montage d’une presse chez LBM sont une opération collective. « On les fabrique tous ensemble ces machines… et personne ne commande personne. » Des compromis finissent par s’établir, là où l’industrialisation et la rationalisation ne connaissent pas le tâtonnement et encore moins l’approximation. Contrairement aux procédés robotiques, le montage d’une énorme presse comme la 12 256 nécessite l’intervention physique des ouvriers, le corps est sollicité, des efforts sont fournis pour découper, percer, visser, limer, lever… apprécier le résultat. La caméra filme les gestes, le toucher des mains pour évaluer la brillance d’une surface, les doigts pour ressentir la planéité d’une pièce ou détecter une infime anfractuosité, le mouvement des yeux pour jauger l’allure d’un ensemble.

C’est une sorte de chorégraphie sensible : « J’ai voulu montrer que la force de cette petite usine-atelier tient dans des modes de coopération entre ces hommes, des formes techniques et rituelles sans cesse renégociées. Montrer aussi que le montage de ces énormes machines industrielles implique un travail manuel d’assemblage que nul n’aurait soupçonné : un travail qui se rapproche de la création ou de l’artisanat, et dépend fortement d’une « dimension sensible des savoirs produits en situation » », confie Nadine Michau.
La pérennité de ce type d’usine tient ainsi à ce que Nadine Michau appelle « l’esprit mécanique ». Esprit qui est d’ailleurs bien perçu par les clients de la LBM – Valeo, Renault, Dassault…. Ils savent que les techniciens vont prendre le temps d’inventer et de travailler de façon quasi artisanale. Ils veulent du sur-mesure. Et c’est ce que Laurent, le patron, revendique. Il ne tient pas à changer ses modes de production et de travail. « Il préfère […] privilégier la conception de machines sur-mesure qui nécessitent au préalable des discussions techniques approfondies avec le client. » On retrouve un montage qui s’apparente presque à de la gymnastique ou à de la danse.
Cette tradition industrielle relève d’une expérience technique qui demeure « le mètre étalon ». « La mécanique, c’est faire, défaire, refaire… » L’expérience, oui ; l’organisation rationnelle du travail, les procédures, les règlements, pas vraiment. « Quand on demande à Laurent comment s’organise le travail, il ne sait quoi répondre », note Nadine Michau. Il travaillerait à l’instinct : « les choses se font d’elles-mêmes », dit-il. La tradition industrielle, c’est aussi entretenir des relations de travail avec des sous-traitants locaux et privilégier la proximité territoriale. Plutôt que d’aller chercher des compétences au bout du monde, on fait appel à des anciens de la LBM ou à une maison voisine de Vierzon.
L’entreprise s’insère dans le tissu industriel local et elle y tient. C’est dans l’industrie mécanique, à l’usine, que les salariés de la LBM forgent leur identité. « Être mécanicien c’est une identité à l’intérieur d’un groupe où les savoirs et les pratiques sont partagés. » Ils se sentent bien là, à l’usine comme dans la ville. Ils vivent à Vierzon et y sont attachés. Leur lieu de travail est un lieu de vie, où règne la camaraderie. Ils s’y sentent en sécurité. « C’est comme dans une équipe de football », explique Mohammed. « Je suis chez moi ici », ajoute Laurent. « Lorsque l’on pénètre dans l’usine, on ressent immédiatement une sorte de familiarité, d’aisance… », poursuit Nadine Michau.
Face à ce portrait d’une petite entreprise qui résiste aux vents de la désindustrialisation et qui s’en tient à un modèle fondé sur l’attachement aux métiers traditionnels, au travail bien fait et à la volonté de préserver « l’esprit mécanique », on est en droit de se demander avec Nadine Michau s’il y a un avenir possible pour une telle expérience industrielle. Elle nous parle de bureaux vides, de machines et planches à dessin détournées de leur fonctions premières, de photos en couleurs sur les murs de presses hydrauliques encadrées comme des « trophées du prestige passé », autant de signes d’une activité qui se réduit.
Peut-on survivre sans injecter dans la gestion de l’entreprise un peu de planification du travail, des budgets prévisionnels, des études de rentabilité, ce que refuse précisément Laurent, le patron de la LBM ? Même si les commandes ne faiblissent pas, ne devrait-il pas pratiquer la CAO (conception assistée par ordinateur), ce que fait déjà Valentin le dessinateur, plutôt que de « travailler à la planche » ce qui favoriserait sans doute l’efficacité de l’entreprise ? Ne devrait-il pas déléguer plus fréquemment certaines tâches ? Ajoutons qu’on assiste à une pénurie de plus en plus marquée de certains métiers manuels comme les tourneurs et les fraiseurs, alors que les jeunes sont plutôt attirés par l’automatisme et la robotisation, après des formations de plus en plus orientées vers la productique moderne. Ainsi, la baisse des marchés des donneurs d’ordre, la désindustrialisation et la transformation des activités voulues par les élus locaux (logistique, services, écologie…) et la perte des savoir-faire, sont autant de menaces qui fragilisent les TPE industrielles, ce que Nadine Michau ne manque pas de pointer.
Malgré l’évocation de ces menaces, l’anthropologue-cinéaste prend le parti de la pérennité des ateliers-usines, pariant sur leur capacité à se maintenir dans les formes de fonctionnement actuel. Son enquête, menée au plus près du terrain, des gens, son choix de la familiarité d’un tournage vidéo à la LBM, en sont la preuve éclatante. Ainsi, magnifier le travail des salariés, leurs gestes, leurs manière de vivre et de travailler, ensemble, ordonne une expérience lucide, captivante et incroyablement utile.
