« L’âne d’or est un grand roman algérien » : entretien avec Salim Bachi

Sur une scène littéraire chamboulée par tous les vents, où l’histoire et la géopolitique finissent par prendre le dessus, Salim Bachi, comme d’autres auteurs qui se situent dans la relation la plus tumultueuse de la Méditerranée (entre la France et l’Algérie), a fait le choix de la discrétion. Auteur d’une œuvre exigeante qui va de Le chien d’Ulysse au Rocher des proscrits, il nous parle de sa vision de la littérature et nous explique comment être écrivain dans un espace en perpétuelle tourmente.


Salim Bachi est l’auteur d’une œuvre exigeante. Ses écrits, dignes de sa très haute vision de la littérature, sont le fruit d’une passion et d’un esprit intransigeant qui se nourrit de diverses sources (mythologie grecque, culture arabo-musulmane, littérature américaine…). Avec sa langue riche et sa prose, souvent lyrique, il a composé plusieurs textes de grande qualité, depuis son premier roman Le chien d’Ulysse paru en 2001 jusqu’au Rocher des proscrits publié l’année dernière.

Salim Bachi, votre entrée en littérature remonte à 2001, avec Le chien d’Ulysse, très remarqué (Prix Goncourt du premier roman et prix de la vocation). Depuis, vous avez publié quatorze livres entre fictions et récits. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Et quel sentiment est le vôtre lorsque vous pensez à votre parcours ?

Sur ma carrière littéraire, je ne sais quoi vous répondre sinon que je continue à écrire et à publier. À part cela, je n’ai pas de plan de carrière ou de stratégie bien établie comme semblent en avoir certains de mes confrères. J’ai eu la chance d’être publié tout de suite par un éditeur prestigieux, Gallimard, ce qui a sans doute facilité cet aspect « carrière ». Il me semble pourtant que l’on maîtrise peu de choses en dehors de la page que l’on remplit de signes énigmatiques. Quant à mon sentiment sur mon travail d’écrivain depuis presque vingt-cinq ans, là encore, j’ai du mal à vous répondre, tant l’écriture a fait partie de ma vie, ou ma vie a tourné autour de l’écriture, depuis la fin de mon adolescence. En ce sens, mon parcours est un parcours classique d’écrivain qui n’a jamais rien fait d’autre qu’écrire.

Vous faites partie de ces écrivains algériens qui vivent, écrivent et publient en France. Est-ce une position inconfortable ? Est-elle source de frustration ou arrivez-vous à vous en accommoder ?

Pour être plus juste, je vis surtout à Paris, qui n’est pas tout à fait la France, un pays dans lequel je n’ai pas grandi et que sans doute je ne connais pas très bien. Cela m’évite justement de me poser trop de questions sur mon appartenance puisque Paris, de tradition, est une ville ouverte sur le monde, cosmopolite et littéraire, qu’on le veuille ou non. Je ne ressens donc aucune frustration puisque mon imaginaire n’y est pas ancré, enfin pas au point de me tourmenter. Je suis conscient d’être un exilé que son exil enrichit d’une certaine manière.

Beaucoup d’écrivains, de critiques et de lecteurs ont le sentiment que la littérature algérienne francophone n’est pas toujours le reflet d’elle-même mais plutôt des fantasmes et des attentes du monde éditorial français.

Je n’en pense pas grand-chose à vrai dire. Il me semble que la littérature ne renvoie qu’à elle-même le plus souvent ; comme la peinture, elle est autoréférentielle. Depuis la parution de Nedjma, on sait que la littérature algérienne a d’autres ambitions que de refléter une réalité ethnologique ou de répondre aux fantasmes des uns ou des autres. À chaque écrivain algérien ensuite de donner dans la couleur locale ou non, de répondre ou non aux attentes d’un public français ou algérien : une erreur dans les deux cas.

Salim Bachi
Salim Bachi © Jean-Luc Bertini

La littérature algérienne francophone est fille de l’histoire coloniale qui l’a créée, ce qui en fait de facto un terrain d’aliénation. Qu’est ce que cela vous fait à vous d’appartenir à cette littérature ?

C’est vous qui l’affirmez d’emblée. La littérature algérienne écrite en français est le produit d’une histoire, ce trésor de guerre dont parle Kateb Yacine justement. Mais pour moi, la littérature algérienne remonte à bien plus loin, à Apulée par exemple dont L’âne d’or est un grand roman algérien, le plus important peut-être, mais encore faut-il le lire. Je vous passe d’autres écrivains comme Térence, Pétrone, saint Augustin ou Tertullien, purs produits africains ou algéro-tunisiens si vous préférez.

À la suspicion qui pèse sur cette littérature, s’ajoute le tabou de la question religieuse. N’avez-vous pas parfois l’impression d’être sur un terrain miné ? Est-ce que cela  bride vos élans créateurs ? Ou bien parvenez-vous à en faire abstraction ?

La plus grande opposition concernant ce problème des tabous religieux, je l’ai rencontrée auprès des éditeurs parisiens qui ont systématiquement refusé l’un de mes romans s’attaquant à l’emprise de la religion sur la vie d’une jeune femme. Roman que je ne parviens toujours pas à publier. Comme quoi, il faut se méfier des fausses évidences. Par ailleurs, le milieu éditorial français s’est grandement appauvri depuis une vingtaine d’années, préférant le profit commercial à la véritable découverte littéraire. Quand la moitié d’une industrie aussi importante que celle du livre appartient à un catholique intégriste parti en croisade contre les « mahométans », il y a de quoi se poser des questions sur sa neutralité supposée. Hélas, les autres maisons d’édition suivent la « tendance », à savoir toujours plus de profit, au point d’en perdre leur âme.

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Plusieurs des romans que vous avez écrits s’inspirent de faits réels, notamment de faits liés au terrorisme (guerre civile algérienne, attentats du 11-Septembre ou du Bataclan…). C’est à croire que votre imaginaire littéraire est marqué par le terrorisme comme celui de vos ainés l’a été par le colonialisme. Comment concevez-vous le lien entre politique et littérature ?

C’est vrai que j’ai écrit sur la violence, sous toutes ses formes, de la guerre civile au terrorisme. Pourtant, ce serait réducteur de limiter mon travail à cette seule thématique. Je dirais surtout que j’ai écrit sur le mythe en tant qu’élément destructeur lorsqu’il se substitue à une écriture de l’Histoire dans le cas de l’Algérie. Quant au terrorisme, comment ne pas en parler ? D’ailleurs, aujourd’hui, il me serait impossible de publier un roman tel que Tuez-les tous, les éditeurs le refuseraient. Mais je suis têtu, ce qui est une mauvaise chose en général, sauf en littérature où un écrivain doit suivre son instinct. Oui, je peux dire que j’ai mené à bien mon cycle sur le terrorisme malgré les diverses embûches et que j’en suis content. Le politique finit par s’estomper, il faut que le travail littéraire soit solide par ailleurs, sinon il est englouti. J’espère que mes livres « politiques » restent pertinents.

Il y a la littérature et puis il y a les médias, n’est ce pas ? Il y a donc ce que l’écrivain dit et écrit mais il y a également ce que l’on dit de lui et comment son œuvre est reçue et commentée, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un écrivain algérien en France. Comment tracez-vous votre chemin dans la gueule du loup ?

Mal sans doute, à en juger par les résultats. Je n’ai jamais cherché à mentir pour faire avancer ma carrière. Je le paye comptant aujourd’hui. J’ai réussi l’exploit de n’être connu ni en France ni en Algérie. Comme le disait si bien Groucho Marx : parti de rien, je suis arrivé à la misère…

Il y a ce que l’écrivain dit et ce qu’il écrit et puis il y a d’où il le dit et d’où il l’écrit. Le lieu d’énonciation peut totalement changer le sens d’un discours. Est-ce un paramètre que vous prenez en considération ? 

Bien entendu. Il faut prendre en compte que vous ne serez jamais compris. C’est le tragique de la condition humaine, plus que la mort. La Rochefoucauld l’avait bien saisi avant les autres. On parle à des gens qui ne vous entendent pas. Au mieux, vous serez utilisé par les uns ou les autres en fonction de leurs besoins narcissiques ou mondains. Il m’importe surtout de dire ou d’écrire ce qui me paraît juste et honnête. Mais, la plupart du temps, on ne vous donne pas la parole lorsque vous n’abondez pas dans le sens du vent médiatique… Dans Ulysse, James Joyce a assigné l’épisode d’Éole, le dieu des vents, au journalisme. Il avait bien raison.

Salim Bachi, Rocher des proscrits
« Victor Hugo sur le rocher des proscrits à Jersey » (1853-1855) © CC0 Paris Musées/Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey

Dans le monde de la culture comme dans le milieu universitaire, une règle tacite semble supposer qu’il y aurait des sujets de prédilection pour les intellectuels et écrivains maghrébins ou d’origine maghrébine : le monde arabe, l’islam, l’immigration. Votre production littéraire refuse ces assignations. On peut penser ici au Consul (Gallimard, 2014) dans lequel vous racontez l’incroyable histoire d’Aristides de Sousa Mendes, à La peau des nuits cubaines (Gallimard, 2021) ou encore au Rocher des proscrits (Plon, 2025) dans lequel vous revenez sur l’exil de Victor Hugo à Jersey. Votre démarche est-elle le résultat d’une liberté naïve ou d’un geste d’affirmation de soi, peut-être de souveraineté littéraire ?

Oui, vous avez raison. J’ai écrit un roman sur Staline et mon éditeur m’a demandé pourquoi j’avais fait cela. En quoi Staline se rapportait à moi, Salim Bachi, écrivain algérien, arabe et musulman… Je dis ça en manière d’ironie. Bien entendu, je l’ai très mal pris, mais voyez-vous, je me fiche de ce que pensent certains éditeurs. Je suis heureux d’avoir écrit et publié la belle histoire d’Aristides de Sousa Mendes, d’avoir contribué peut-être à le faire connaître un peu. Ses petits-enfants en ont été heureux en tous cas. Quant à Cuba, c’est pour moi une grande histoire d’amour que je ne saurais expliquer, comme toutes les histoires d’amour d’ailleurs. Là encore, il a fallu batailler pour faire publier ce roman auquel mon éditeur ne croyait pas, mon éditeur qui décidément n’a jamais été un grand croyant me concernant. Cela a été plus facile pour Le rocher des proscrits puisque Victor Hugo reste une grande figure littéraire et humaine en France.

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En Algérie, votre notoriété n’est pas à la mesure de votre talent. Certains de vos livres y ont même été censurés. Comment vivre cette invisibilisation ?

Je n’aime pas le régime algérien et il me le rend bien. Je vous avouerais que cela m’a fait un peu de mal au début. Vous pensez bien, dix ans sans que mes livres soient distribués en Algérie, c’est une lourde peine pendant que d’autres écrivains, que je ne citerai pas ici, se targuaient d’une pseudo-censure pour complaire aux médias français alors que leurs livres se vendaient très bien à Alger. Aujourd’hui, je m’en fiche un peu. Comme je vous l’ai dit plus haut, j’ai écrit mes livres, j’ai fait mon devoir d’écrivain. Le reste n’est que littérature.

À votre avis, qu’est-ce que cela change pour vous et dans votre écriture, le fait d’être loin de votre culture et de votre pays ?

Le sentiment de l’exil, de n’être de nulle part. C’est une grande liberté effrayante. Je commence à comprendre des écrivains comme Kafka ou Beckett, leur rapport étrange à leurs langues d’adoption, l’univers singulier qu’ils ont élaboré dans leurs œuvres, leur grande solitude aussi.

Certains écrivains algériens, notamment ceux qui vivent en France, ne comprennent pas toujours les réactions de leurs compatriotes, et ont le sentiment de devoir écrire et parler sous leur contrôle, qu’au moindre faux pas ils tombent sous le feu des reproches.

Cela n’est jamais très plaisant d’être attaqué. J’ai parfois reçu des menaces quand je me suis exprimé sur certaines questions. Cela peut être très violent, je vous l’accorde. Mais que serait une littérature qui ne dérange personne ? Cette chose peu intéressante qui s’élabore à Saint-Germain-des-Prés ? Quand je regarde l’étrange paysage éditorial français actuel, il ne m’évoque rien, à part un profond ennui, un mortel ennui… Je ne crois pas qu’il faille non plus choquer pour choquer, distribuer de bons ou de mauvais points, mais dire quelques vérités parfois, cela me semble nécessaire. Sur certaines questions, je préfère ne pas me prononcer quand je crois que le débat est déjà clos d’une certaine manière. En ce moment, il est de bon ton d’être contre l’Algérie en tant que nation et peuple, alors là, je préfère m’abstenir… Il n’empêche, je n’ai aucune sympathie pour le gouvernement algérien ni d’ailleurs pour le gouvernement français actuel.

Dans L’exil d’Ovide (JC Lattès, 2018) vous méditez sur la question de l’éloignement de la terre natale et sur son cortège de pertes. Cela fait maintenant près de trente ans que vous vivez en France. Y a-t-il un moment ou une condition à partir de laquelle l’exil cesse d’être un exil ?

Quand Ulysse revient à Ithaque. Mais il finit par en repartir et mourir en chemin, assommé par un brigand…

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