Pope, Swift & Cie à la mode loufoque

Sonnez hautbois, résonnez musettes : le dix-huitième siècle britannique ne s’est jamais aussi bien porté. Encore tourneboulé par l’incroyable « liberté » d’un Laurence Sterne, rendue palpable par l’ébouriffante traduction de Tristram Shandy procurée par Guy Jouvet (aux éditions Tristram, 2004), le lecteur français risque cette fois de périr de plaisir, en prenant connaissance de la non moins abracadabrantesque Histoire de Martinus Scriblérus, de ses Ouvrages & de ses Découvertes (1741), dans une traduction de 1755 qui ne fait pas son âge. À la manœuvre, tels deux larrons en foire, Pierre Senges et Pierre Lafargue nous régalent d’un drôle d’OLNI, pour « objet loufoque non identifié ». 


John Arbuthnot, John Gay, Thomas Parnell, Alexander Pope, Henry Saint John Martin, Jonathan Swift, Histoire de Martinus Scriblérus, de ses Ouvrages & de ses Découvertes. Trad. de l’anglais par Pierre-Henri Larcher. Préface, postface et notes de Pierre Lafargue et Pierre Senges. Vagabonde, 343 p., 19,50 €


Nous sommes en 1713, 1714. Les années d’or du Scriblerus Club. Très courtes années, car le vent politique va tourner, contraignant les membres du club, tous des tories, à prendre le chemin de l’exil ; intérieur pour Alexander Pope, qui regagne la campagne de Twickenham ; externe pour Swift, de retour en Irlande. Leur association n’aura jamais obéi à des règles strictes, se voulant essentiellement un cercle d’amis s’intéressant à l’écriture innovante et collaborative. Des ancêtres de l’OULIPO, en somme. Mais en mode anars de droite. Ce qui les rassemble, écrit Senges dans sa postface, c’est une conviction : « l’adresse indignée, plus moqueuse d’ailleurs que batailleuse, est à certains moments de désarroi » – nous y sommes – « la dernière littérature possible ».

Martinus Scriblérus : Pope, Swift & Cie à la mode loufoque

Pope le poète est à la baguette, mais c’est surtout John Arbuthnot, médecin de la reine Anne, qui tient la plume. Quant à Jonathan Swift, il va progressivement orienter la fantaisie des premiers textes vers plus de noirceur. Beaucoup de temps s’écoulera toutefois avant une première publication, en 1741. En attendant, la création du personnage de Martinus Scriblérus, natif de Münster en Allemagne, n’est qu’un prétexte permettant de cristalliser leur commune détestation de ce qui fait la modernité des Lumières, la confiance dans le progrès illimité des sciences, techniques et autres arts.

Leur cible de choix, c’est le génie universel, le philosophe des causes dernières, le prodige de sciences ; en digne fils de son Cornélius de père, Martinus (poil au cubitus) incarne, jusqu’à l’absurde, la bêtise intellectuelle, le triomphe des faux experts et autres imposteurs consacrés par l’opinion. Dans un style proche, au départ, de celui de Rabelais, l’apprentissage du jeune garçon donne lieu à toutes sortes de saillies obligées, contre l’éducation moderne, l’art de « tirer des lignes parallèles » sur la tartine beurrée du déjeuner, la gymnastique, la médecine, la justice, etc. L’abus de savoir, l’abus de langage, tels sont les ennemis – les moulins – contre lesquels la coalition des scribouillards (to scribble) part en guerre. Avec l’entrée en scène de deux sœurs siamoises, Lindamire et Indamore, le comble de l’humour potache semble atteint. Mais l’auteur (fictif) du Péri Bathos, pastiche de Longin et de son traité du Sublime, n’a pas dit son dernier mot s’agissant de « l’art de plonger en poésie »…

Martinus Scriblérus : Pope, Swift & Cie à la mode loufoque

À l’Ontario Science Centre © CC22.0/Jason O’Halloran/Flickr

Nous voici en 2022. Loin de péricliter, le club vient de recruter deux nouveaux acolytes de choc, Pierre Senges et Pierre Lafargue, honorablement connus pour leur esprit fort ou « mauvais ». Déjà collégiale à six, l’entreprise le devient davantage encore à huit. Truffé d’impayables calembours, leur très inventif appareil critique parachève le propos, en consacrant une authentique complicité, à moins que le juste terme ne soit celui d’émulation. Revient à Senges le titre de « Préfacier-Postfacier », tandis que Lafargue se fait « Annotateur », avec à son actif pas moins de 438 notes marquées au sceau de la plus haute fantaisie.

Évoluant dans un univers largement parallèle à celui de Scriblérus, les notes composent « une fiction à part entière (quoique fragmentée) », « satire dans la satire qui devrait combler d’aise les poupées russes, les amateurs de poupées russes et les consciences distinguées ». Fauchant l’herbe sous les pieds à la critique, Lafargue attire ironiquement l’attention sur les « grands défauts » du livre, dont certains n’en sont évidemment pas, ou ne le sont qu’au deuxième degré. Il évoque ainsi ces « tannées de chapitres » qu’il faut se « cogner » « au prix de trente-six bleus et d’un haut-le-cœur ! » ou se réjouit des passages non traduits par Pierre-Henri Larcher. Quant aux notes proposées par ce dernier, plusieurs ont été supprimées… puisqu’elles étaient « bien souvent meilleures » que les notes françaises (!). Ailleurs, il regrette que « ne s’applique pas, sur les vingt-quatre côtes des auteurs désinvoltes, un fouet coupant ». En cela, Lafargue rejoint l’inspiration pince-sans-rire d’un Pierre Bayard, l’auteur de Comment améliorer les œuvres ratées ? (Minuit, 2000).

Le risque, à l’évidence assumé, c’est de voir les notes contemporaines éclipser le texte d’origine en tirant la couverture à elles. Tel un chansonnier de luxe, en effet, Lafargue actualise en fonction des situations présentes : la pandémie, la guerre en Ukraine (son début, en tout cas), mais aussi le changement de statut à la SNCF et à France Télécom (et les suicides qui s’en sont suivis), sans oublier le procès d’Outreau. Ce qui nous vaut de délicieux anachronismes, et de non moins délectables décalages. Les « griefs » d’antan se transposent en têtes de Turc d’aujourd’hui : Vincent Bolloré, Elon Musk, Patrick Buisson, Christine Lagarde, Alice Coffin, Geoffroy de Lagasnerie, le politiquement correct… Les fausses gloires du monde des arts & lettres, cible préférée des clubistes d’alors, ont désormais pour nom Luc Besson ou bien encore David Foenkinos, tous deux rattrapés par la patrouille.

Martinus Scriblérus : Pope, Swift & Cie à la mode loufoque

En Pennsylvanie (2008) © Jean-Luc Bertini

Rien ne se démode plus vite, on le sait, que la nature topique des cibles de la satire ; aussi l’adaptation s’impose-t-elle si l’on veut que le genre demeure lisible. Dans une même note, Marie Laforêt côtoie Lavrov, « ministre russe et tors » ; dans une autre, la voix de Calvin se compare à celle de Tino Rossi (à moins que ce ne soit le contraire…). Le burlesque triomphe à force d’incongruités et de coq-à-l’âne. Le trivial jouxte le sublime, ce qui devrait donner du grain à moudre « aux amateurs de hautes spéculations et de beignets au sucre ». Pour une référence érudite à Malebranche ou à Bayle, il faut compter en moyenne dix digressions semi-bouffonnes. D’où ce commentaire mi-figue, mi-raisin : « Il y a trop de cheveux (de cette sorte) sur la soupe de ce livre » ! Pierre Dac, le créateur de L’os à moelle, « organe officiel des loufoques », n’aurait pas dit mieux.

Dans ses propres contributions, d’apparence plus formelle, Pierre Senges évoque la dispersion des membres du club, diaspora mélancolique et comme encalminée (cf. le Voyage sédentaire vers des lieux jamais atteints). Puisant dans l’abondante correspondance entre les membres du club, récemment traduite, il revient sur la genèse rêvée des ouvrages majeurs nés de l’Histoire de Scriblérus, au premier rang desquels figurent le Troisième Voyage de Gulliver, la Dunciade (1728) de Pope et, bien entendu, le Tristram Shandy de Sterne. Fécond héritage, c’est le moins qu’on puisse dire ! Mais, très vite, troquant le savoir et la biographie contre une forme de dérive poétique portée par une langue de toute beauté, le « postfacier » vagabonde et divague à son tour. La douce folie de Senges le met au diapason des élucubrations toujours maîtrisées de Lafargue. Et c’est ainsi que les frères siamois sont grands…

En refermant l’ouvrage, vous constaterez qu’une de ses notes, la 144 pour être précis, vous trotte dans la tête. Le tube n’est pas loin, et d’ailleurs elle en procède. La voici dans sa brièveté attique : « Pour aller danser le jerk / sur de la musique Pope. (Thierry Hazard, 1990) ». Celle-là, il fallait l’oser, et on imagine sans mal qu’elle a dû vaincre une certaine résistance avant de passer la rampe. Alexandre Pope doit s’en retourner dans sa tombe, mais nous on kiffe grave !

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