Dans son dernier roman, Le Sud, l’écrivain malaisien Tash Aw aborde une question plurielle, celle de l’exclusion en Malaisie contemporaine, notamment celle, rampante, feutrée mais bien enracinée, de la communauté chinoise qui, quoique présente depuis des décennies dans cette mosaïque ethnique qu’elle a contribué à fédérer, reste davantage tolérée qu’acceptée ; celle, plus particulière, concernant l’attirance entre deux jeunes du même sexe dans un pays régi par la loi islamique.
Pour les vacances, Sui Ching et Jack Lim, les parents de Jay, seize ans, se rendent en voiture avec leurs trois enfants dans une localité située au sud de Kuala Lumpur où Sui a hérité une ferme de son beau-père. Il y a dix ans qu’ils n’y sont pas revenus. À leur arrivée, ils constatent l’état de délabrement de la maison et des terrains alentour. « D’un côté du chemin, un étroit ruisseau serpentait, masqué de temps en temps par des roseaux ; de l’autre côté nous pouvions apercevoir des pièces de métal rouillées, les débris d’une vieille voiture envahis par les lianes et les mauvaises herbes… une poussière granuleuse s’était infiltrée dans nos chaussures. » Une jungle broussailleuse a envahi la région proche, la chaleur est accablante et l’urbanisation voisine incontrôlée. Le temps et surtout une sécheresse exceptionnelle qui sévit depuis plusieurs saisons ont rendu dérisoire le rendement des vergers autrefois prospères, et inutile le travail acharné de Fong, demi-frère de Jack, chargé d’entretenir la propriété.
Les Lim appartiennent à une lignée chinoise ancienne qui en son temps a contribué à la prospérité du pays. Pourtant, Jack, le père, professeur de mathématiques, est fragilisé au sein de son université, écarté de toute promotion et fortement incité à prendre sa retraite. Aigri, renfermé, il pratique un autoritarisme difficile à supporter pour son entourage. La mère, Sui, son ancienne étudiante, est beaucoup plus jeune et vient d’une famille modeste. D’immigration taïwanaise plus récente, ses parents tenaient une petite exploitation maraîchère, se débrouillaient tout juste en malais et ne savaient pas écrire en chinois. En épouse consciente de son ascension sociale, Sui temporise comme elle peut dans le but de maintenir l’image d’une famille unie – tout en rêvant d’une existence différente. L’aînée des filles ignore son père, transgresse ses interdictions, fume, boit, le tourne en ridicule. La cadette, plus douce, flirte avec un lycéen malaisien en sachant que ni sa famille ni celle du jeune homme n’acceptent cette relation. Plus jeune et malléable, Jay, le petit dernier, exécute sans se rebeller les tâches ingrates que son père lui impose, comme d’aider au ramassage et au transport des fruits rabougris du verger sur le marché : « Mon père s’est retourné vers moi et m’a regardé droit dans les yeux… Sa silhouette mince et osseuse accentuait la sévérité de son allure ; son immobilité vous donnait l’impression d’avoir commis un délit avant même d’y avoir songé. Quand il vous dévisageait, vous finissiez par vous voir comme il vous voyait, affecté d’une sorte de carence. »

Pourtant, cette activité ingrate offre à Jay l’occasion de rencontrer Chuan, le fils du métayer, et de clarifier une différence qu’il ressent en lui depuis l’enfance, sans oser la comprendre. Il développe pour ce dernier une amitié trouble puis un véritable amour. Chuan, légèrement plus âgé que lui, le fascine. Il est d’une beauté dont il joue volontiers, affiche une désinvolture insolente envers toute autorité et notamment celle de son propre père. Il n’a pas fait d’études et mène une vie décomplexée entre des groupes très divers de jeunes de sa génération, dont quelques filles, et plusieurs activités mal rémunérées n’exigeant aucune qualification : « torse nu, dans un short trop grand pour lui, aux couleurs du FC Liverpool… Il avait les traits de son père, un nez fin et des yeux clairs, la peau hâlée par le travail en plein air. Ses cheveux étaient rasés sur les côtés, avec une longue frange teinte en blond sale ». C’est dans ce contexte de dérèglement climatique, de crise économique et de mutation sociale irréversible que grandit chez Jay, notre jeune héros, lui-même en pleine transformation, cette attirance pour Chuan qu’il accueille surpris, heureux et démuni.
Tash Aw a cette capacité rare d’exprimer dans une langue à la fois sobre et fortement suggestive l’ébranlement complexe et violent d’une société du sud-asiatique mal connue de l’Occident. La bigarrure ethnique sert de trame au livre. Le romancier invente pour chaque personnage une dramaturgie différente face à une réalité aussi angoissante qu’imprévisible. C’est ainsi que sont à comprendre la raideur affichée et l’effondrement intérieur de Jack, le père, devant son exclusion discrète de l’université, sans doute en raison de ses origines chinoises, et devant l’irrespect de ses enfants ; l’impuissance mutique et rêveuse de Sui, la mère, « sa bouche pincée, son regard vide » ; l’impuissance aveugle de Fong dans son acharnement à ressusciter une plantation agonisante ; l’hyperactivité de jeune mâle dominant chez Chuan n’envisageant d’avenir qu’à l’étranger (Singapour, île-cité proche, riche en propositions d’emplois ?) ; l’amour pour un autre enfin identifié et l’attente impérieuse qu’il suscite chez Jay.
L’intrigue se déroule sur une seule saison. C’est une progression presque statique faite de tensions existentielles où pourtant des amours juvéniles et beaucoup de rêves prennent le temps de fleurir. La puissance des mots et la variété des phrases entrelacées à une incroyable sobriété d’écriture campent d’un simple trait de plume des scènes d’une grande richesse émotionnelle, impulsent un rythme ou des répétitions qui en renforcent le sens sans jamais l’alourdir. Chez l’auteur, l’écriture est spontanément poétique, elle sait solliciter d’emblée l’imaginaire. Ce sont le vivant et le charnel qui font résonner avec le plus de justesse le désarroi des humains ou la magie morbide de paysages uniques en voie de décomposition. Jay « se lève et se fraye un chemin à travers les racines submergées des arbres géants… Le soleil commence à décliner et ses rayons obliques illuminent la rive opposée, ambrés et sirupeux. Les ombres au-dessus de leurs têtes s’étirent maintenant plus loin sur le lac, formant d’étranges formes hypnotiques à la surface de l’eau ».
Comme bon nombre d’écrivains de sa génération qui voulaient faire connaître leur œuvre dans le monde, Tash Aw a choisi l’anglais plutôt que le chinois ou le malais, choix rendu possible dans son cas par plusieurs années d’études universitaires outre-Manche. « L’anglais me semblait la langue la plus neutre où je ne trahissais personne et où j’avais la possibilité de m’exprimer de manière libre, sans trahir des fidélités familiales [ou]nationales », expliquait-il en excellent français au micro de France Culture1. Un débat existe depuis un demi-siècle en Malaisie entre les auteurs qui privilégient cette langue par rapport au malais. Selon eux, l’islam venu se mêler à l’identité culturelle malaisienne aurait engendré une littérature nationale impossible à exporter ailleurs, parce qu’elle refuse par principe de s’aventurer sur des questions concrètes ou sujettes à polémiques comme le sectarisme, les droits de l’homme et a fortiori la sexualité2. Il appartiendra aux linguistes de vérifier la fidélité de la traduction française à l’original. Nous nous contenterons de souligner combien ce chef-d’œuvre doit à son traducteur, qui a su rendre en français la subtilité de sa langue, sa retenue et la tension qui l’ordonne. On y entend surtout une beauté sombre, quelque chose qui intrigue, qui impressionne tant il y a de l’audace et du courage dans ce livre qui fait quelque chose de l’émotion qu’il produit.
