Toxicité coloniale, de Samia Henni, historienne des environnements bâtis, détruits et imaginés, dit bien dans son titre ce qu’il en est sur la longue durée des effets nocifs et toxiques, de l’entreprise coloniale, qui ont été longtemps occultés.
L’historien français René Gallissot observait que le colonialisme laisse toujours des mines après les indépendances, aussi bien au sens réel que symbolique. Qu’il s’agisse de mines toujours là, à partir de ce qu’a été pour l’Algérie la ligne Morice, ou de conflits de frontières, ou encore de conflits ethnico-religieux, longtemps travaillés par la politique coloniale consistant à diviser pour mieux régner, ou plus généralement des violences infligées aux corps et aux esprits. Le colonialisme continue de manière insidieuse ou plus ouverte de diffuser ses « poisons » et d’incorporer des « traumas » qui ne sont pas près d’être dépassés.
À la suite des recherches de l’historien Christophe Lafaye mettant au-devant de la scène politique et médiatique ce que les armes chimiques utilisées dans la répression tous azimuts des combattants nationalistes et de la population ont eu comme conséquences dramatiques sur les personnes et sur l’environnement, l’ouvrage de Samia Henni revient, de manière d’autant plus forte, sur des faits passés sous silence. Elle rappelle ce qu’ont été les essais nucléaires français en Algérie coloniale et fraîchement indépendante, les conditions de leur mise en œuvre comme ce qu’ils ont produit et continuent de produire comme atteintes. Son livre fonctionne comme un révélateur de ce que certains tenants de la colonisation positive passent allègrement à la trappe.
Sous-titré Documenter le paysage radioactif dans le Sahara, le livre s’ouvre ainsi de manière incisive sur une mise au point de ce que recouvre de manière faussement pudique le terme officiel d’« essais nucléaires », à savoir « des bombes atomiques » qui ont bien explosé dans l’atmosphère ou sous terre et qui ont eu « des conséquences redoutables sur la vie et l’environnement » ; et dont on peut dire que ce sont des bombes qui continuent d’avoir des conséquences aussi nocives qu’au moment de leur explosion.
Le compte rendu de ces « essais », ici documentés de manière précise autant par des rapports, des documents officiels, des entretiens, des écrits d’acteurs présents dans le moment, que par des films et une iconographie sélective croisée, se lit comme un constat détaillé, exhaustif, rigoureux. Il peut être reçu comme un réquisitoire sans concession, contre des objectifs de puissance dénués de toute considération humaine, non pas seulement pour les populations voisines des lieux d’explosion, mais également pour les différents acteurs en charge de la mise en œuvre de ces explosions, en premier lieu la main-d’œuvre locale « indigène », voire pour une partie des cadres français sur place. L’auteure reprend à cet égard des témoignages qui font état de « cobayes humains », des prisonniers algériens sélectionnés et sortis des prisons et camps, ou, selon la réponse officielle française, des « corps sans vie » !
Si elle laisse les réponses plus précises sur des questions dramatiques suspendues à l’ouverture de nouvelles archives, notamment celles portant sur les « cobayes humains » ou celles relatives à « l’accident de Beryl », explosion confinée qui a libéré une quantité de radioactivité plusieurs fois supérieure à celle de Tchernobyl, les informations qu’elle a le mérite de remettre au jour permettent de documenter des faits incontestables qui ne relèvent pas de « mémoires revanchardes » mais d’une réponse à un problème qui nous concerne tous, celui d’une humanité commune. Ce sont donc dix-sept bombes atomiques, quatre atmosphériques et treize souterraines, suivies et accompagnées de nombreuses expériences complémentaires (dont des dispersions de plutonium dans les environs, connues sous le nom de code « Pollen » ; plus d’une trentaine sur le seul site de Reggane et cinq sur le site d’In Ekker), qui ont explosé entre février 1960 et février 1966, soit une période qui court sur cinq ans après le déclenchement de l’insurrection algérienne et près de quatre années après l’indépendance du pays.

C’est d’abord sur « la spatialité » algérienne (définie comme territoires, sites et espaces) et les populations algériennes qui sont les principales concernées, et ensuite sur la temporalité des effets des explosions, que l’auteure focalise son attention. À cet égard, elle montre bien comment se construit le programme nucléaire français, institutionnellement puis concrètement sur les territoires considérés (les accords d’Évian du 18 mars 1962 comprenaient « les sites d’In-Eker, Reggane et de l’ensemble de Colomb Béchar-Hammaguir dont le périmètre est délimité dans le plan annexé, ainsi que les stations techniques de localisation correspondantes ». Ces accords ne parlaient pas explicitement d’essais nucléaires français (voir l’article de Bruno Barrillot et Alain Ruscio in HCO, Histoire coloniale du 08/04/2018). Ainsi, l’extrémité de la zone militaire dédiée à l’opération se trouvait à seulement quarante kilomètres au sud de Reggane. Alors que la région et la vallée du Touat comptaient 40 000 habitants dont plus de 6 000 pour la seule ville de Reggane, ceci sans compter les nomades et les semi-nomades qui circulaient dans la région du Tanezfout. En outre, autour d’In Ekker on décomptait environ 5 200 sédentaires et 2 730 nomades.
La mise en place du périmètre de tirs ne semblait pas avoir tenu compte des populations locales. Une bonne partie de celles-ci a constitué la main-d’œuvre employée à divers travaux sur les sites. Réalisant des tâches ingrates, les plus dures, sans information ni protection, les témoignages recueillis révèlent que nombre de travailleurs ont été contaminés et en même temps invisibilisés, afin « qu’on ne trouve aucune trace des voix et des corps ». « Les images en noir et blanc montrent principalement des Français en combinaison blanche, portant des gants, des bottes et des masques à gaz, alors que les milliers de Sahariens-nes qui ont contribué à leur insu et sans leur consentement à la contamination de leur propre territoire ont été délibérément effacés de l’histoire », souligne l’auteure.
Elle souligne également que même les hommes en combinaison blanche, les Français, en dépit d’informations et de précautions, ont été contaminés. Les témoignages recueillis par l’Association des vétérans des essais nucléaires français et de leurs familles (AVEN), créée par des employés de ces sites, ont révélé que nombre de ceux qui y ont travaillé, notamment des appelés du service national, non informés des risques encourus, ont souffert de graves maladies liées à ces contaminations.
De fait, presque tous les « corps » furent exposés, comme le révèle un témoignage d’un cadre français qui raconte « que rassemblés avec les travailleurs sahariens sur un plateau nu, dénudé […] les recommandations qui nous avaient été inculquées suggéraient de nous protéger au minimum derrière un talus, un mur ou un fossé ». L’auteure apporte de ce point de vue des précisions qui font froid dans le dos, notamment celles relatives aux 150 prisonniers algériens qui auraient été exposés sciemment comme cobayes, et à propos desquels les réponses officielles françaises embarrassées reconnaitront en 2005 « que seuls des mannequins de tissu avaient été exposés », avant de déclarer « que s’il y avait des corps à la place des mannequins, il faut se rassurer que les corps étaient sans vie ».
La perspective synthétique de l’ouvrage, sa mise au jour de nouveaux détails, appuyés sur des données croisées, pose de nouvelles questions. Ainsi, l’explosion de « Gerboise verte », le 25 avril 1960, réalisée à la hâte, trois jours après le putsch des généraux du 22 avril, laisse penser que le pouvoir gaulliste craignait que la bombe ne tombât entre les mains des généraux opposés aux négociations avec les nationalistes et plus largement entre celles de leurs affidés extrémistes de l’OAS.
L’analyse dans une perspective de « temporalité », d’organisation et de développement de ces essais, et de leurs formes contextuelles, qui court tout au long de l’ouvrage, permet à l’auteure de mesurer les effets des explosions sur la courte et sur la longue durée. Elle revient ainsi sur les dysfonctionnements, voire les manquements avérés, comme une douzaine d’essais souterrains qui n’ont pas été confinés et ont provoqué des fuites. Elle revient également, entre autres faits marquants, sur ce qui a été caractérisé comme « l’accident Beryl », une énorme quantité de radioactivité libérée à travers une galerie effondrée, tout cela mettant directement en péril les populations locales, le personnel civil et militaire, et l’environnement.
De fait, la contamination n’a jamais cessé d’exercer ses effets. Sur le moment, il est avéré que les populations comme le personnel ont été touchés. Par ailleurs, des documents déclassifiés en 2013 montrent que les nuages radioactifs ont été largement disséminés, atteignant une partie de l’Afrique occidentale et le Sud de l’Europe. Récemment, en 2021, des images satellitaires, figurant dans l’ouvrage, montrent des nuages de poussières de sable – radioactives ? – traverser la Méditerranée vers l’Europe, et une photo reprise du journal britannique The Guardian montre la Saône recouverte de sable « orange » du Sahara algérien.
Plus de cinq décennies après ces explosions, en dépit d’un enfouissement « bâclé » des équipements, instruments et matériaux, rapidement enterrés sous le sable, « le vent et les habitants (beaucoup de gens des environs ayant récupéré du matériel malgré les interdictions) ont déterré certains de ces vestiges toxiques », constate l’auteure, ajoutant « que rien n’a été fait pour décontaminer ces sites et protéger la santé et l’environnement des populations sahariennes ». Des témoignages croisés, des films, des entretiens, révèlent que les conséquences des explosions ont été catastrophiques pour les populations environnantes ; ainsi, l’auteure conclut qu’une partie de la population de Mertoutek, village situé à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de la montagne de Tan Affella, a été tuée, enveloppée par le nuage radioactif dudit « accident Beryl » ; les générations suivantes comme leur environnement, sol, eau, animaux, végétation, restent lourdement impactés.
Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara est un ouvrage coup de poing qui rappelle de façon salutaire des faits connus et déjà documentés. Le constat sans appel des faits ne suscite pas chez l’auteure l’examen des suites politiques attendues des autorités françaises. Elle rend compte de manière factuelle de la responsabilité avérée de celles-ci, qui aurait relevé, dans un autre contexte, de sanctions par le droit international. La responsabilité des autorités algériennes juste après l’indépendance n’est pas autrement questionnée. Sans doute celles-ci étaient-elles confrontées à d’immenses défis dans un pays sorti de violences coloniales inouïes. Cependant, bien qu’au courant des « essais nucléaires français », s’ils ne se sont peut-être pas réfugiés dans la politique de l’autruche, du moins les responsables algériens n’avaient sans doute pas réalisé la gravité et la portée de ce qui se passait au Sahara. Roger Roth, Européen d’Algérie, désigné par Ben Bella comme président de la première constituante algérienne après la démission de Ferhat Abbas, raconte, d’après un mémoire universitaire de sa petite-fille, qu’alors qu’il craignait d’être « écharpé » par les membres de l’assemblée le jour de l’explosion de la bombe à Reggane, il a reçu au contraire des mots de réconfort de Ben Bella.
« L’Algérie malade des essais nucléaires français » a été le titre d’une recension du présent ouvrage par une revue culturelle française reconnue. On peut ajouter que la France aussi est malade, mais elle serait atteinte d’une maladie plutôt honteuse, longtemps tue. L’auteure, en historienne, montre bien les petites avancées, surtout du côté de la société civile, dans le traitement de la question de la toxicité des violences coloniales (essais nucléaires, mais aussi armes chimiques et plus largement armes non conventionnelles, dont le Sahara algérien a été le champ d’expérimentation et la population algérienne la victime). Il est temps de dépasser les polémiques stériles qui phagocytent les vrais problèmes ; et que les hommes d’État s’assoient ensemble pour traiter ces questions au bénéfice des populations concernées.
