Dans un livre singulier, à la fois autobiographie et récit familial, Guillaume Erner raconte les Schmattès sur fond d’histoire économique et commerciale, qui est aussi une histoire culturelle. Il en tire un récit enlevé, dans un style vif et nerveux, à l’image de ce monde en tension qu’était le quartier du Sentier à Paris.
« Certaines histoires sont difficiles à raconter, parce qu’on ne sait plus comment on a pu en arriver là. Celle-ci en fait partie. » L’exercice autobiographique courageux auquel se livre Guillaume Erner est une sorte de catharsis assez drôle malgré le désespoir qui affleure parfois. C’est le propre des Ashkénazes, écrit-il, de goûter le tragique et de pratiquer l’échec comme un art martial. L’auteur, autoproclamé « premier schmattologue » à se pencher sur le Sentier, est issu d’une lignée de tailleurs, dans « le métier du chiffon » depuis longtemps et depuis les années 1920 dans ce quartier populaire aux rues étroites. Dans le 2e et les franges des 3e et 11e arrondissements de Paris, les communautés juives furent majoritaires : le Sentier a permis aux juifs de « ne plus avoir honte de soi, [d’]assumer une identité, un passé et un futur ». Ainsi les métiers du textile et de la mode se voient-ils chargés de sens, entremêlés à la mémoire de la Shoah.
C’est tout un univers qui se dessine au fil des pages, avec son propre langage, ses savoirs, ses logiques, ses personnages ; un monde un peu effrayant, quand on pense à cet « Albanais » qui ne doit pas son surnom à sa nationalité mais à sa fonction, consistant à rappeler les mauvais payeurs à leurs engagements par le truchement de méthodes que les héros du Parrain ne renieraient pas. « Le Sentier, d’abord, c’est une humanité », qui s’exfiltra vers la banlieue nord de la capitale après les années 1990 et l’avènement des marques. Ce basculement est au cœur du récit de Guillaume Erner. Son père avait pu s’adapter au prêt-à-porter, mais pas au système de la marque. Son magasin resta ouvert rue de Turenne jusqu’en 1999, mais il n’était plus alors qu’un « écomusée vivant », témoin d’un peuple qui s’efface. La fin de ce monde coïncida avec l’AVC de la mère de l’auteur, achèvement pour lui d’une histoire personnelle. Il l’évoque sans trop céder à la nostalgie, sauf peut-être lorsqu’il raconte sa soirée, seul, dans l’appartement déserté où il vécut avec ses parents, son frère et sa demi-sœur, mais aussi avec toutes celles et ceux qui ne sont pas revenus des camps. Là, Guillaume Erner retrouve ses fantômes, ses « dibbouks ».
L’histoire européenne du XIXe et du XXe siècle est le socle de ce quartier s’enracinant dans les migrations successives des Ashkénazes de l’Est et des Séfarades d’Afrique du Nord, peuples juifs aux caractères contrastés. Les premiers, sombres et laborieux, aux goûts sobres et graves, ancrés dans la mémoire des catastrophes ; les seconds, doués d’un « rapport compulsif au bonheur », brillants, clinquants et hédonistes, mais traumatisés eux aussi par l’exil, perdants de la décolonisation de l’Afrique du Nord. Bref, deux façons différentes de gérer les tragédies passées, d’où certaines tensions politiques entre des Ashkénazes communistes et révolutionnaires et des Séfarades plutôt à droite, voire très à droite pour certains pieds-noirs. Erner trouve dans ces divergences culturelles des explications aux mutations économiques et commerciales qu’il décrit grâce à une trame sociologique qui n’a rien de factice puisque l’auteur a mené à bien une thèse sous la direction de Raymond Boudon. La figure tutélaire de Durkheim est souvent convoquée et les sciences sociales fournissent une ossature à son récit, grâce au stratagème ingénieux consistant à imaginer des dialogues avec d’illustres disparus.

Le « sociologue-schmattologue » en vient à bavarder avec Claude Lévi-Strauss, Walter Benjamin et Karl Marx, mais aussi avec Karl Lagerfeld et Sonia Rykiel. Ainsi, une longue et émouvante conversation avec Émile Zola pose un parallèle entre l’histoire du Sentier et l’évolution racontée dans Au bonheur des dames, lorsque l’émergence des grands magasins condamnait certaines boutiques. De même, le tournant des années 1980-1990 fut une période charnière entre le prêt-à-porter héritier d’une tradition textile ancestrale et l’univers de la marque. C’est un nouveau paradigme qui s’impose alors à ce milieu, où la qualité du tissu et la coupe perdent leur prééminence au profit de « ce que la clientèle projetait dessus », c’est-à-dire un statut social valorisant associé au vêtement. Le problème n’est plus de vendre des vêtements de qualité, qui durent, mais de « proposer un imaginaire » ; le client se construit par ses achats, dans son rapport complexe aux objets qu’il consomme ou qui le consomment. « On ne s’habillait plus pour avoir chaud depuis longtemps. Désormais, il s’agissait de se rassurer sur son statut, de trouver sa case sur l’échiquier social. »
Le survol historique proposé par Guillaume Erner est sans doute trop elliptique, mais il est frappant de justesse. Dans le domaine textile davantage qu’ailleurs, quelque chose d’anthropologique s’est joué en deux ou trois décennies quant à la valeur des choses et a profondément modifié le rapport au temps. Dans les années 1950, on était encore dans le sur-mesure, le monde des modistes et des tailleurs, du vêtement qui dure et survit à son propriétaire. Les Trente Glorieuses et la société de consommation marquèrent l’avènement du prêt-à-porter ; alors, « le temps a cessé de faire partie du prix ». L’époque, jusqu’aux années 1990, vit éclore et prospérer les magasins multimarques disséminés dans toute la France, fonds de commerce eux aussi inscrits dans un temps relativement long. Puis la mode s’est substituée à l’élégance, une mode éphémère par définition, à laquelle les jeunes (ou une certaine jeunesse) donnaient le ton. Et ce fut l’hégémonie de la marque, en même temps que celle des centres commerciaux. Les multimarques moururent en même temps que les centres-villes. Les marques les plus en vogue ouvrirent des franchises. Plus de durable, mais de l’image et du récit. « La valeur d’usage reculait. La valeur d’échange prenait toute la place. » La marque devient la marge ou, dit autrement, on passe « de Marx aux marques ».
Lorsqu’il y est embauché, Guillaume Erner voit le Sentier, « véritable laboratoire du capitalisme contemporain », comme un excellent terrain pour sa thèse en sociologie : ses débuts à La City, marque au succès et au fiasco fulgurants, sont ceux d’un « explorateur découvrant une peuplade étrange, la planète bling-bling » qui a ses habitants avec leurs métiers. Ils s’appellent « stockeur » (celui qui trouve de la place pour entreposer la marchandise), boutonnier (disposant d’une variété infinie de modèles de boutons), ou encore le faussaire élégant, le transitaire, le recycleur de chutes, le tailleur fantôme… Autant de figures autochtones d’un écosystème bouillonnant, gravitant autour des « bouclards », les magasins en langue vernaculaire. C’est un mode de vie que Guillaume Erner découvre et adopte, rapidement pris dans une spirale avec le titre pompeux de « directeur du développement » d’une marque qui l’entraîne dans sa chute. À l’origine de ses malheurs judiciaires, un système d’emprunts consistant à combler les trous financiers en multipliant les prêteurs et en accumulant les dettes. C’est la « cavalerie », qui offre un raccourci symptomatique d’une temporalité accélérée : ici, tout semble cavaler, galoper, filer vers le vide. La multiplication des traites aboutira à un débit total de 250 millions de francs. Inculpé, Guillaume Erner se retrouvera en 2001 devant une juge avec son avocat. De son propre aveu, il s’en tirera bien, avec une amende et une sanction l’obligeant à quitter le métier, ce qui lui ouvrira d’autres portes : celle des sciences sociales puisqu’il a publié plusieurs livres tirés de ses recherches, puis celle du journalisme, qu’il pratique non sans talent désormais chaque matin sur France Culture.
Le communiqué officiel entérinant la faillite est un bijou de jargon commercial mensonger et lunaire, positivant la catastrophe, transformant le désastre en « procédure collective visant à optimiser la structure [du] passif et à préparer la prochaine phase [du] développement » de La City. Dans une scène tragicomique, Erner met face à face un certain Philip Green, potentiel acquéreur de la marque, et un Max Weber imaginé ; le capitalisme ascétique et travailleur constatant l’entrée en scène dévastatrice d’un carnaval mené par des capitalistes « à l’état pur, gouvernés par l’instinct, obsédés par la maximisation immédiate ». Weber a perdu la partie, même si une rapide recherche nous apprend que Green a lui aussi fait faillite en 2020. « Tout cela m’est-il bien arrivé ? », se demande l’auteur dans l’épilogue de son histoire d’un monde disparu. Pourra-t-on raconter celui qui l’a remplacé ? Depuis, on est entré dans une nouvelle ère, celle de l’ultra fast-fashion, du vintage et de la vente en ligne : les vêtements d’Elbertex, le magasin des parents Erner, et ceux de La City s’y retrouvent sur le marché de l’occasion, comme autant de vestiges d’époques révolues.
