Il est toujours jubilatoire, lorsque l’exercice est réussi, de lire un livre qui associe littérature et musique. C’est ce que propose dans son nouveau roman, Comment habiller un garçon, Cyrille Martinez, avec de surcroît une proposition de refaire sa garde-robe.
Un simple coup d’œil à l’œuvre de Cyrille Martinez suffit à en déceler à la fois la diversité et l’originalité, et son dernier roman continue de construire cette proposition. C’est par une non-question que s’offre le roman Comment habiller un garçon, sans point d’interrogation, et par un programme vestimentaire sommaire qui figure sur l’illustration de couverture : parka olive et quatre pin’s sur lesquels figurent l’Union Jack, la cocarde de la RAF, le logo des Who et une Lambretta. Ces attributs renvoient au mouvement Mod, une contre-culture apparue au Royaume-Uni à la fin des années 1950, féru de soul, de jazz (Mod venant des modernists, amateurs de modern jazz) et bien sûr de rock avec des groupes emblématiques comme les Kinks ou les Monks. Mais, premier décalage, le récit se déroule non dans les années 1950, mais 1990, où les mods que rencontrera le narrateur figurent comme une rémanence attardée d’un mouvement anachronique. Mais avant d’aller plus loin, il convient d’accompagner la lecture de cet article d’une bonne playlist. Mod oblige, nous conseillons un peu des Who, exemplairement l’album My Generation, ou le culte « That’s Entertainment » de The Jam, enfin un peu de The Creation avec « Making Time », et c’est parti !
Si le titre du livre sonne comme un manuel, c’est bien d’un roman qu’il s’agit. Le narrateur, un employé de bibliothèque, sort tout juste de trois mois de dépression aux accents autodestructeurs : « Trois mois que je ne m’habille plus. Décision prise un matin, plus de vêtement ni de chaussures. J’ai incliné la penderie jusqu’à ce qu’elle s’écroule et déverse mon vestiaire complet sur le sol de ma chambre. Trois mois au lit, à observer le tas de fringues ainsi formé ». Dès lors, le chemin de retour à la vie que va amorcer le narrateur va se réaliser sur cette table rase vestimentaire, chemin auquel le titre confère sa dimension initiatique. Jusqu’ici, rien ne saurait différencier le récit de Cyrille Martinez d’un roman convenu de résilience, n’étaient deux éléments qui font une grande partie de sa force : son érudition éclectique et son humour, auxquels il faudrait ajouter un talent pour la phrase ciselée et efficace.
Il y a une facétie certaine à réduire l’état psychologique d’un homme dépressif à son style vestimentaire, à moins de souscrire à ce que Nietzsche disait des Grecs, « superficiels par profondeur ». Dans le premier temps du roman, Cyrille Martinez place son narrateur sous le signe du dandysme, sur lequel il faut dire quelques mots tant le terme est bien souvent réduit au sens minimal de l’homme bien habillé, trop bien habillé, voire excentrique. Au XIXe siècle, c’est le mondain George Brummell qui incarne le prototype de ce courant de mode qui revêt alors une dimension autant existentielle qu’esthétique. C’est à Barbey d’Aurevilly que l’on doit le texte le plus frappant sur George Brummell, seul dandy qui fût jamais selon lui. Les anecdotes sur le dandysme de Brummell révélaient surtout son intense austérité, lui dont on dit qu’il pouvait passer des heures à nouer une simple cravate pour qu’elle eût l’air d’avoir été mise à la va-vite. Cette affection du naturel, que le moraliste italien Baldassare Castiglione appelait sprezzatura, est en réalité plus complexe chez le dandy : moins que le naturel, il s’agit plutôt de la croyance que l’artifice peut se placer à la fois au-delà et en deçà du naturel, d’où une jonction entre l’extrême simplicité et l’extrême raffinement ; que l’on repense aux frasques de Des Esseintes chez Huysmans. Comme l’écrivait Baudelaire : « Que le lecteur ne se scandalise pas de cette gravité dans le frivole, et qu’il se souvienne qu’il y a une grandeur dans toutes les folies, une force dans tous les excès ».

Le vêtement n’a alors rien de superficiel, loin s’en faut, et se fait le reflet d’une difficulté existentielle qui repose aujourd’hui sur un constat paradoxal : jamais il n’a été autant possible, en tout cas au sein de notre modernité occidentale, de s’habiller comme on le souhaite et, en même temps, le vestiaire masculin semble aussi triste que normé, ce que l’on pourrait résumer en reprenant un titre célèbre de Michel Clouscard, Tout est permis, rien n’est possible. C’est que jadis le vestiaire, qu’il fût masculin ou féminin, était encadré et soumis à des occasions ou des places dans la société. Ainsi, le refus de s’habiller initial du narrateur incarne de manière évidente sa sortie de la société.
C’est alors qu’il rencontre de curieux personnages, des mods, l’une habillée « comme une hôtesse de l’air des sixties », l’autre arborant une parka sur son costume. De cette rencontre naît un complet « relooking » qui structure l’ensemble du roman, dont les chapitres égrainent les pièces emblématiques du vestiaire mod : une parka M-51, une demi-cravate noire ou encore les mocassins, appelés « cartoufles ». C’est que le vêtement naît dans un contexte et porte une histoire, ainsi la parka M-51, démilitarisée après la guerre de Corée, est emblématique des mods comme la M-65, produite durant la guerre du Vietnam, que l’on retrouvera notamment dans le vestiaire hippie ou au cinéma (Taxi Driver pour l’apparition la plus célèbre). L’autre versant de l’identité passe par la musique et les mods que rencontre le narrateur du récit de Cyrille Martinez sont notoirement fans et collectionneurs de vinyles, surtout s’ils sont rares ou inconnus.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’histoire du rock en son sens le plus large aura été l’occasion de nombreuses contre-cultures s’engendrant les unes les autres, depuis les hippies jusqu’aux mods pour aboutir aux skinheads ou aux punks. Mais le substrat de ces groupes demeure un même mouvement latent qui travaille en négatif l’histoire occidentale. Baudelaire faisait remonter le dandysme à Alcibiade ou Catilina tandis que le critique musical Greil Marcus, auteur d’un complexe et culte livre, Lipstick Traces, retrace des correspondances (ici aussi au sens baudelairien) entre les punks, Dada, le surréalisme, les hérésies du Moyen Âge et les gnostiques. C’est que la notion abstraite de contestation a toujours trouvé des incarnations.
Si Cyrille Martinez ne se fait pas théoricien de cette « histoire souterraine » pour reprendre le mot de Marcus, c’est qu’il est avant tout romancier. En cela, il sait incarner un état d’esprit bien plus qu’un propos défini. On peut certes reprocher par endroits à Comment habiller un garçon, et ce sera bien le seul reproche que l’on se hasardera à formuler, un certain didactisme. Ainsi, une expression comme « à la recherche de Ziggy Stardust, le chanteur extraterrestre » est alourdie par sa précision presque scolaire, alors qu’une concision toute littéraire eût sans hésitation fait l’économie de l’apposition, eût peut-être limité sa référence à « Ziggy », et comprenne qui voudra.
Mais autrement, on ne peut que constater la force, le rythme et la maîtrise de ce récit qui transporte son lecteur dans un univers dont la logique propre ne repose que sur la fantaisie et le bon plaisir de son auteur. En ce sens, si Comment habiller les garçons offre son lot de pages d’expérimentation formelle et de style au sens le plus noble du terme, cette gravité esthétique est rarement laissée sans une forme de malice de l’auteur qui construit son roman avec humour et légèreté. Ainsi, la dépression initiale du narrateur, tout à la fois point de départ et thème du récit, ne fait pas pour autant retomber l’œuvre dans une forme de pessimisme où bien des auteurs se complaisent, pensant peut-être gagner en profondeur par le nihilisme qu’ils projettent sur leurs contemporains. À rebours de cela, Cyrille Martinez nous offre une réelle jubilation qui finalement ne peut que donner envie d’enfiler une vieille parka élimée trouvée dans une friperie pour s’écouter un vinyle, par exemple et pour finir, le proto-punk Black Monk Time des Monks.
