Des altérités dans la langue

En examinant la langue maternelle comme une question, à partir des écritures francophones et des expériences plurilingues qu’elles retracent et analysent, Martine Mathieu-Job s’attache à l’expérience sensible transmise par les écrivains pour défaire d’illusoires binarités et montrer comment « l’accueillante ouverture aux altérités donne vibration, vigueur et vitalité à la langue littéraire ».


Martine Mathieu-Job, Y a-t-il une langue maternelle ? Ce que disent les écritures francophones. Hermann, coll. « Savoir lettres », 217 p., 24 €


La question initiale posée par cet essai dense – et dépourvu de point final –, « Y a-t-il une langue maternelle ? », peut s’entendre de façon absolue : « Existe-t-il quelque chose qu’on puisse dénommer ainsi ? » ou relative : « N’en avons-nous qu’une seule ? » En interrogeant comme une « fausse évidence » cette « collocation figée par l’usage », Martine Mathieu-Job va au-delà de la déconstruction de « mythes linguistiques ». Elle met en relief l’aspect étriqué d’un certain « sentiment de la langue » empreint de nationalisme, elle fait vaciller l’habitus monolingue imprégnant, en France, bien des représentations et pratiques. Pour ce faire, elle choisit de s’appuyer sur « ce que disent les écritures francophones » et déploie son investigation depuis l’expérience sensible des écrivains dotés de « plus d’une langue », qu’ils écrivent en français (le plus souvent) ou en d’autres langues : l’autrice a, par exemple, recours à Elias Canetti ou au Journal de Kafka.

Y a-t-il une langue maternelle ?, de Martine Mathieu-Job

Ce qui intéresse le plus l’essayiste dans l’idée de langue maternelle, c’est sans doute ce qu’elle nomme, dans la lignée de la « pensée du tremblement » chère à Édouard Glissant, son « indéfinition ». Fruit de déterminations plurielles d’ordre collectif (historiques, sociales, culturelles, en un mot contextuelles), mais aussi profondément singulières et affectives (première langue acquise, associée à un usage spontané et « naturel »), la langue maternelle n’est jamais aussi captivante que lorsqu’elle se diffracte et se dérobe, indéfiniment hors d’atteinte et par là même riche d’une « veine suggestive ». Ainsi pour Derrida et son fameux « Je n’ai qu’une seule langue, et ce n’est pas la mienne ». Dans l’enfance derridienne, écrit Martine Mathieu-Job, « l’école dispensait cette langue française comme substitut de langue maternelle sans que jamais ne disparaisse de la conscience d’élèves comme lui […] le sentiment de son altérité foncière », créant dès lors une « obligation d’invention dans le monolinguisme même ».

Mais la notion de langue maternelle fait aussi écran aux configurations complexes à travers lesquelles peuvent s’acquérir et s’appréhender les langues premières. Côté acquisition, c’est l’expérience des « voleurs de langue » (allégorie prométhéenne, souvent reprise, du poète malgache Jacques Rabemananjara), chez qui formations intellectuelle et sensible se vivent de façon dissociée ; c’est l’empreinte de l’accent, pistée par Tzvetan Todorov ou Albert Memmi, par Alain Fleischer aussi comme une « langue-fantôme ». C’est encore Régine Robin décelant dans la langue neutre des récits de Kafka « la présence-absence silencieuse des langues de l’affectivité qui sont jugulées ». Côté appréhension, c’est la romancière Fawzia Zouari qui récuse l’appellation pour l’arabe, pourtant sa langue première, pour un motif déjà formulé par Assia Djebar : « Comment pourrait-il l’être alors qu’il ne cesse de tout nommer d’un point de vue masculin ? » tout en devenant, pour ses enfants, « mère légatrice » du français. C’est le psychanalyste Jacques Hassoun qui rappelle qu’« il n’est de langue maternelle qu’étrangère », « langue où l’Autre n’est pas sans être présent », assertion corroborée à travers « l’étrangement » pratiqué en romancier par Mohammed Dib.

Dans cette première partie, « La langue maternelle : une fausse évidence », Martine Mathieu-Job envisage ainsi le concept comme une « notion culturelle », puis comme un réservoir de « représentations symboliques » avant de l’aborder comme un « objet fantasmatique ». Après un bref retour sur des textes fondateurs (textes sacrés et Cratyle), elle montre à travers maints exemples empruntés à Rosie Pinhas-Delpuech, Assia Djebar, Emmanuel Roblès, Marie Ferranti et d’autres encore combien ces expériences plurilingues complexes mettent à mal les représentations univoques charriées par le sens commun.

La deuxième partie, « Mythes linguistiques et sentiment de la langue », est notamment l’occasion pour l’autrice de revenir sur les « valeurs projectives diverses » attachées d’une part au français, langue dominante du fait des deux principales phases de colonisation à travers le monde, et d’autre part aux langues nationales et locales avec lesquelles il coexiste. Les exemples d’Haïti, de l’île Maurice et de la Martinique mettent en évidence des situations contrastées à cet égard. Chez des écrivaines nées dans l’Algérie colonisée, l’acquisition d’une « langue symboliquement paternelle », à savoir le français, a indissolublement représenté une rupture dans la transmission féminine et un assentiment à l’émancipation garanti par le père. Si l’autrice brocarde les naïvetés persistantes de ceux qui croient bon de s’extasier, aujourd’hui comme hier, sur l’excellence du français écrit par Boualem Sansal ou Mohamed Mbougar Sarr, elle porte également la critique sur la « conception fermée » de la langue exprimée par un Richard Millet dans Le sentiment de la langue (1993 et 2003), y décelant une « hantise de l’indistinction » similaire aux phobies lisibles chez certains romanciers coloniaux, et lui opposant joliment le propos de Marcel Proust dans sa correspondance : « Cette idée qu’il y a une langue française, existant en dehors des écrivains et qu’on protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue… »

Y a-t-il une langue maternelle ?, de Martine Mathieu-Job

Gros plan d’un tissage artisanal © CC2.0/Kim Palmer

Or questionner la langue maternelle, c’est aussi se placer dans le fossé de l’entrelangue, exploré dans les essais d’Abdelfattah Kilito ou d’Akira Mizubayashi, l’un et l’autre fortement mis à contribution par l’autrice. C’est en effet cette expérience de l’entrelangue, jusqu’à la sensation de malaise et d’inquiétante étrangeté qu’elle peut susciter, qui permet une rupture définitive avec l’illusion d’une essence ou d’une « âme singulière inaccessible à l’Autre », cultivée par une idéologie oublieuse de la capacité d’une langue à toujours s’aliéner. La troisième partie, consacrée aux « Appropriations d’une langue », approche en nombre de pages les deux premières réunies. L’expérience plurilingue des écrivains est derechef convoquée en tant qu’« irréfutable contrepoint » au protectionnisme linguistique : les langues « se conquièrent », « libèrent » et « (s’)inventent ». Outre Assia Djebar et Fawzia Zouari, Albert Memmi, Driss Chraïbi, Abdellah Taïa et Mohamed Choukri en attestent à travers leurs œuvres. La multiplicité des exemples (également empruntés, entre autres, à Michèle Rakotoson, Agota Kristof, Marguerite Duras ou Edwige Danticat, qui écrit en anglais) permet en outre à l’autrice de souligner que l’on peut relativiser « l’expérience d’une instabilité entre les langues et les cultures » dans la mesure où elle demeure une « question de représentations ». Dans la foulée, elle récuse certaines conceptions, par trop fixistes, des notions d’entre-deux (Daniel Sibony) et de tiers-espace (Homi K. Bhabha), dans lesquelles elle perçoit avant tout une « ouverture dynamique d’interstices propices à de nouvelles stratégies de soi, à l’invention créatrice des différences subjectives ».

Professeure émérite de littératures française et francophones à l’université Bordeaux Montaigne, Martine Mathieu-Job a récemment publié, sous le titre Mon cher Albert, une Lettre à Camus aux éditions Elyzad de Tunis. Elle a également collaboré avec Leïla Sebbar pour sa collecte des voix et mémoires de l’Algérie. Spécialiste des écritures coloniales et postcoloniales du Maghreb et de l’océan Indien, cotraductrice en 2012 de The Empire Writes Back (1989), un essai fameux au sein des études postcoloniales, elle inscrit son étude dans une visée de désorientation et de décolonisation des savoirs, sans s’inféoder à une quelconque chapelle. Elle souligne plutôt les « illusoires convergences et vraies équivoques » d’une théorie non unifiée et se montre avant tout soucieuse, à l’instar d’Anthony Kwame Appiah, de « dégager un espace » de réflexion. L’exemple d’Abdelkébir Khatibi, frayant dans La mémoire tatouée (1971) la voie d’une émancipation personnelle depuis sa condition historique de « décolonisé », lui offre l’occasion d’affirmer sa propre détermination à « échapper aux ornières de la pensée binaire » pour rechercher « l’avènement d’un sujet francophone libre dans son expression ».

Son écriture élégante et précise permet de suivre aisément ses démonstrations, solidement étayées par des exemples aussi précieux que variés, puisés en maintes aires francophones et au-delà. Un seul regret à cet égard : le surprenant mauvais traitement infligé au cas d’Ahmadou Kourouma. Une coquille malencontreuse transforme d’abord en singulier le pluriel du titre de son premier roman, Les soleils des indépendances (1970) – en l’occurrence un calque de sa langue première, le malinké. Quant à l’apport original de l’auteur et de l’œuvre, il se trouve réduit à l’« insertion de termes malinké » en français. C’est très incomplet et inexact, d’autant que l’autrice y décèle, sans s’y arrêter, une volonté de « souligner une appartenance identitaire originelle ». Pourtant, une telle pratique cantonnée au lexique, usuelle bien avant le coup de tonnerre représenté par ce premier roman (refusé dans un premier temps par les éditions du Seuil), n’aurait rien de subversif. Si Kourouma est salué dans l’histoire littéraire comme l’auteur d’une véritable révolution, c’est plutôt en raison d’un intense travail syntaxique. Celui-ci « malinkise » littéralement le français, le déstructure pour le recomposer à travers un entendement malinké, de manière à en faire « un habit cousu pour qu’il moule bien », disait Kourouma. Résultat de ce labeur : un « français bousculé » procurant un « effet d’étrangeté maximale », notent Daniel Delas et Jean Derive dans Les écrivains africains francophones et leurs langues (Sépia, 2022). Ainsi resitué, cet exemple aurait apporté de l’eau au moulin des appropriations défendues par Martine Mathieu-Job. Ce point mis à part, son livre passionnant et érudit constitue une formidable invitation à remiser les idéologies linguistiques au profit d’une attention sensible aux textes et à ce qu’ils nous disent de l’expérience des langues, toujours plurielle.

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