Véronique Brindeau, spécialiste de la culture japonaise, auteure il y a quelques années de Louange des mousses, tourne aujourd’hui son attention vers Les Arbres de Nagasaki dans un opuscule portant ce titre. Les arbres qui l’intéressent sont les hibaku jumoku, les « victimes de la bombe » qui survécurent au Fat Man américain de 1945, et qui, pour vingt-sept d’entre eux, sont à ce jour encore en vie.
S’aidant de la recension faite par la ville de Nagasaki en 2017, Véronique Brindeau est allée voir ces fameux arbres. Parmi les rescapés et ceux morts récemment, mais maintenus en place par divers artefacts, elle a choisi une petite dizaine : des pins, un cycas, un houx, un frêne épineux …Et dans les pages du livre, après avoir donné quelques informations sur leur espèce, leur taille, leur circonférence, la distance à laquelle ils se situaient par rapport à l’hypocentre de l’explosion, elle consacre à chacun une brève étude.
Les deux camphriers du sanctuaire Sannô, par exemple, « symboles » en quelque sorte de la ville, sont hauts d’un peu plus de vingt mètres, d’une circonférence de 6 à 8 mètres et étaient situés à 800 mètres du lieu de l’explosion. Décapités, brûlés, déracinés, leurs troncs à jamais pénétrés de fragments de fer et de verre, victimes donc avec les habitants de l’atroce torture de 1945, ils ont pu renaître à une vie inespérée, fragile, tordue, alors que dans les lieux dévastés par l’arme nucléaire on pensait que, « pendant soixante-quinze ans, rien ne repousserait ni herbe, ni plante ». Au fil des décennies et avec l’aide humaine, les camphriers ont cependant réussi, avec d’autres hibaku jumoku, à ne pas mourir totalement, se perpétuant sur un mode différent, se retrouvant aussi « mis en souvenir » et même mis au service de ces doxas de la résilience, de l’espoir et du « jamais plus », chéries par les institutions du monde entier.
Véronique Brindeau n’y souscrit pas, refusant d’arrêter son esprit à d’aussi faciles accroches et le laissant flotter sur des courants méditatifs plus fructueux et plus divers d’ordre historique, culturel, élégiaque, botanique, moral, linguistique… On est ainsi enchanté d’apprendre, à propos de « l’arbre sec » de l’école de Inasa, un de ceux qui n’a pas résisté, qu’il n’existe pas de distinction en japonais pour dire un arbre mort et un arbre auquel l’hiver a fait perdre ses feuilles et, bien plus, que c’est par le terme « sec » qu’on décrit des œuvres parfaitement accomplies et dépouillées ou, chez les humains, des personnalités « sereines et sans détours ».

À la fin, quittant l’après seconde guerre mondiale, le petit livre étend sa réflexion à ce « pin des miracles » seul rescapé d’une grande forêt après le tsunami et l’accident nucléaire de Fukushima de 2011. Il échappa un temps au trépas grâce aux traitements du sol par injection d’eau douce, protection des racines par des tôles, soins aux branches et au tronc, embaumement des parties endommagées… Mais plus tard, il fallut bien le déclarer mort ; l’espoir, lui, ne devant pas mourir, ce grand pinus densithurbergii de 27 m fut conservé sur place « à l’identique », comme on dit en restauration du patrimoine. C’est-à-dire qu’une dalle de béton de cinq mètres de profondeur fut coulée pour le stabiliser, le bois et racines furent remplacées par des matériaux de synthèse, le tronc et les branches évidés puis replacés autour d’un pôle de carbone et de broches d’acier, des aiguilles de pin artificielles ajoutées et un paratonnerre installé pour le couronner. Des prêtres shintô vinrent le bénir, tandis qu’oiseaux, insectes et vent désertèrent, eux, on le suppose, ses feuillages « à l’identique ».
Peut-être ces derniers se sentaient-ils plus émus par autre chose : l’alto du prince héritier (aujourd’hui empereur ), par exemple, qui en jouait en public et dont l’âme avait été fabriquée avec un morceau du tronc de ce « pin des miracles » par le grand luthier Nakazawa Muneyuki et le corps avec différents débris récupérés après le passage du tsunami. Les arbres de Nagasaki, au travers de cette anecdote comme d’autres et grâce à sa sensibilité aux particularités d’une culture ou à l’universalité de certains affects humains, manie une palette nuancée d’impressions et d’émotions. Le lecteur se sent y jouer plusieurs rôles et, dans les moments les plus bucoliques, il se transforme, au pied des hibaku jumoku, de voyageur découragé par l’humanité en Xerxès, celui de Haendel, celui qui chante à son platane :
Ombra mai fu
Di vegetabile,
Cara e amabile,
Soave più.
