Après Humus, Gaspard Koenig poursuit son projet de tétralogie sur les éléments avec un roman sur la crise de l’eau. Aqua confronte un village normand à une tempête suivie d’une sécheresse et à la mise en péril de sa source locale. Ce livre politique et satirique invite à mesurer la valeur de l’or bleu.
La commune de Saint-Firmin, théâtre d’Aqua, se trouve en Normandie, dans le département de l’Orne. Ça n’est pas un détail car le fleuve qui y prend sa source irrigue la Maline, rivière locale ainsi nommée parce que frappée d’une légende maudite. Une jeune paysanne costaude prénommée Blanda aurait résisté aux assauts du druide Firmin qui avait fait apparaître une source non loin de chez elle. De rage de s’être fait cogner alors qu’il tentait de la forcer, il a jeté l’opprobre sur elle et sur le village qui lui doit son nom et son eau. Mais, en terres de fiction, Saint-Firmin se trouve plutôt quelque part entre les Bastides, le village provençal de Jean de Florette et du Manon des sources de Marcel Pagnol, et Champignac, la commune qui accueille une partie des aventures de Spirou et Fantasio avec son comte mycologue et son maire logorrhéique. Gaspard Koenig emprunte au premier son sens aigu du romanesque et de la mise en scène dans un quasi-huis clos à ciel ouvert autour d’un événement dramatique en diable depuis la nuit des temps : le manque d’eau. Chez l’autre, il puise une ironie mordante souvent drôle et parfois un peu méchante comme dans les Scènes de la vie de province de Balzac.
Le philosophe romancier nous introduit dans ce village en commençant par son héroïne principale : la goutte. « Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d’elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l’assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d’elles-mêmes. C’est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. » La Normandie, frappée par la crise climatique, subit une sacrée tempête. Les anciens n’ont jamais vu ça. « S’agit-il encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. »
Cette confusion inaugurale préfigure le drame qui va se nouer autour d’élections municipales, les candidats à la mairie affichant des positions antagonistes sur le sujet de la gestion de l’eau. Maria, la sociologue d’origine roumaine ayant repris l’épicerie du village avec son mari Laurent cinq ans auparavant, décide de se présenter contre Martin, le neveu technocrate du maire sortant. Énarque baptisé « Monsieur Eau » dans la tour Séquoia de son ministère à Paris, il entend rattacher Saint-Firmin à la communauté de communes récemment pourvue d’une usine de traitement de l’eau dernier cri. Maria, en spécialiste des communs biberonnée à Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d’économie, perçoit au contraire l’opportunité de garantir un service municipal grâce à la source. Leur affrontement en pleine sécheresse reconfigure tous les jeux de rôles dans le village, les liens se nouant et se dénouant autour des amitiés et des intérêts de chacun, individuels ou professionnels.

La peinture des comportements politiques, du village à la « com com », de la préfecture au ministère – coup de pied à la fondation Jean Jaurès et aux services privés de Véolia – est composée avec le soin du satiriste entraîné. Il faut avoir fréquenté un peu les conseils municipaux et les allées du pouvoir pour réussir à y puiser des enjeux psychologiques pour chaque personnage. Après son roman sur la terre, Humus (L’Observatoire, 2023), Gaspard Koenig poursuit sa tétralogie sur les éléments avec cette saga. L’eau y apparaît sous toutes ses formes qui ouvrent autant de chapitres des batailles écologiques contemporaines : pluies diluviennes, restrictions d’eau et camions-citernes qui sonnent comme un renoncement, surtout en Normandie, polémiques sur l’eau minérale en bouteille, puits privé et retenue d’eau, et, surtout, pollution aux nitrates qui teintent la rivière d’un bleu peu naturel. Le sujet de l’eau à Saint-Firmin est historique, culturel, politique, économique. C’est un fait social total.
Les habitants, si fiers de leur source, ne sauraient pourtant même plus dire où elle est, perdue au bout d’un chemin, au fond d’un champ, dans un cabanon bétonné qui n’a rien de poétique avec son armoire électrique et son petit bureau en fer rouillé. Sa description lui restitue cependant un peu de prestance : « Le bassin, d’environ quatre mètres sur trois, est divisé en deux compartiments, remplis à des niveaux différents. L’eau repose sur une couche de fins graviers blancs, comme des grains de sels. Elle est si translucide qu’on la devine seulement aux ridules qui se forment à la surface, signes d’une agitation discrète, d’un tourbillon invisible… » L’eau est vivante dans Aqua, elle se relève dans ce cabanon qui s’impose comme le contrechamp de l’usine voisine à la pointe de l’innovation.
Construite en « pleine nature », « grande comme un hangar d’aviation », avec sa passerelle sécurisée, elle reçoit l’eau sale, boueuse, pleine d’algues, de limons et de germes. Puis, elle lui fait connaître plusieurs étapes de nettoyage : première cuve de lait de chaux et polymères pour être oxydée et décantée, puis charbon pour la libérer des polluants, « les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d’eux mais qu’ils ne supportent pas d’absorber ». Enfin, une filtration par le sable pour retenir les macromolécules et les métaux, puis réacteur à UV pour éliminer les bactéries avant une dernière pincée de chlore… Dans ces pages fascinantes, Gaspard Koenig met en évidence l’ignorance crasse de cette ressource vitale, et les chemins et techniques par lesquels elle passe avant d’arriver potable dans nos verres. Il souligne aussi à quel point il n’existe plus d’eau à boire en confiance sans des procédés complexes de purification.
Ce n’est pas son « Monsieur Eau » qui enseigne dans le roman – lui découvre l’hydrologie régénérative – mais sa madame la Maire. Maria, l’étrangère, qui, d’empowerment en main à la pâte, se fait dispenser une leçon sur la philosophie du bocage, Tocqueville à l’appui, par le prof de philo directeur de « l’interco », et finit par se révolter devant le cynisme de Jobard, l’agriculteur pollueur déjà présent dans Humus. « L’Occident est malade. Il produit des cerveaux malades, des animaux malades, des terres malades », explose-t-elle. Sauf que, dans un village comme celui-ci, ceux qui sont là restent là, disait en substance la militante et autrice Juliette Rousseau dans une récente émission de Mediapart sur la résistance face à l’extrême droite. Elle expliquait que les ruraux, quelles que soient leurs vies et leurs convictions, n’ont d’autre choix que de se parler et de trouver une solution à leur problème local ensemble.
C’est exactement cela que met en scène Gaspard Koenig en gommant néanmoins les partisans d’extrême droite et les écologistes. Son Martin est un social-démocrate adepte de la fondation Jean Jaurès, son Laurent est décrit comme consensuel voire mou, sa Maria défenseuse des communs est traitée de gauchiste, le Louis du village est un vieil anar, Salim « pas arabe mais turc » est collapsologue… Saint-Firmin compte aussi un habitant qui veut abattre un arbre bicentenaire parce qu’il produit trop de glands, une autre qui voudrait faire taire les cloches de l’église, des modèles agricoles qui s’opposent, des gens trop seuls et des enfants, peu, qui s’ennuient. Ce qui les lie, c’est l’eau, l’eau qui les abreuve, les nettoie, nourrit les terres et les bêtes, l’eau qu’ils doivent défendre, de toutes les façons possibles.
