Le programme politique du surréalisme

La préface de ce recueil d’essais de Michael Löwy, que l’on doit à l’entreprenant éditeur brésilien de São Paulo Alex Januário, s’ouvre sur une citation du poète surréaliste Benjamin Péret : « comme une forêt qui attend le passage d’une comète pour / voir clair » (« Écoute », Je sublime, 1936). Qui se plaindrait d’un peu plus de lumière sur un monde dont la complexité croît en même temps que notre torpeur ? Le surréalisme théorisé en 1924 dans le premier Manifeste du surréalisme (Breton) et dans Une vague de rêve (Aragon) fournit-il encore des armes critiques suffisamment aiguës pour agir aujourd’hui ?


Michael Löwy, La comète incandescente. Romantisme, surréalisme, subversion. Préface d’Alex Januário. Illustrations de Sergio Lima, Guy Girard et Penelope Rosemont. Le Retrait, 204 p., 15,20 €


Des groupes épars et souvent infimes s’en réclament de par le monde, comme en atteste le document concluant le livre de Michael Löwy : il s’agit d’une déclaration de solidarité à l’égard des peuples indigènes amérindiens de l’ancienne Colombie-Britannique (Canada) dénonçant et luttant depuis février 2020 contre la « folie écocide » de la civilisation occidentale des pipelines. Et les surréalistes d’ajouter : « Une autre réalité est à inventer et à vivre que celle qui aujourd’hui comme hier s’impose avec son misérabilisme environnementaliste et ses hiérarchies colonialistes et racistes. » Logiquement, le combat écologiste s’ajoute donc aux batailles surréalistes antérieures, celles toujours en cours de l’anticolonialisme et de l’anticapitalisme.

Nombreux sont ceux qui contribuent au travail d’élucidation favorisant l’indispensable « prise de conscience » (est-ce même encore un problème ? ne sommes-nous pas devenus terriblement lucides ?) des enjeux d’une époque, mais la question qui se pose aux surréalistes depuis le début de leur aventure la dépasse de beaucoup, puisqu’il en va de savoir dans quelles conditions agir en un temps donné pour « transformer le monde » (Marx) et « changer la vie » (Rimbaud).

La comète incandescente. Romantisme, surréalisme, subversion Michael Löwy

« Yeux sur la table » de Remedios Varo (1935) © D.R.

Dans la continuité de son livre L’étoile du matin. Surréalisme et marxisme (Syllepse, 2000), Michael Löwy entend restituer ce qui du message surréaliste, qui commence à émettre avec Les champs magnétiques d’André Breton et Philippe Soupault (1919), continue à produire un effet de sens sur notre réalité et, surtout, un désir d’une réalité à réenchanter. Pour ce faire, il nous indique quelques pistes trop rarement frayées.

L’hypothèse du sociologue et philosophe consiste à prendre au sérieux et à tirer toutes les conséquences de l’appréciation d’André Breton dans le Second manifeste du surréalisme (1930) accordant que le mouvement surréaliste constitue la queue de la comète romantique, « mais alors la queue tellement préhensible ». Qu’est-ce que cela signifie au juste d’élargir ainsi le romantisme et d’y inclure en quelque sorte le surréalisme agissant au XXe siècle, voire au XXIe siècle ? S’agit-il d’identifier le surréalisme à une tendance littéraire et artistique du XIXe  siècle dont il serait l’héritier ? Certainement pas.

Comme il l’avait déjà fait avec Robert Sayre dans un ouvrage important, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (Payot, 1992), Michael Löwy rappelle avec force qu’il convient de saisir le romantisme comme « disposition de la sensibilité qui irrigue tous les champs de la culture, une vision du monde qui s’étend de la seconde moitié du XVIIIe siècle à nos jours, une comète dont le cœur incandescent est la révolte contre la civilisation industrielle/capitaliste moderne au nom de certaines valeurs sociales ou culturelles du passé ».

Les mêmes interprétations étriquées relatives au romantisme s’appliquent depuis quelques décennies déjà au surréalisme réduit au statut d’un courant artistique ou poétique fournissant l’occasion d’impressionnantes expositions dans les plus prestigieux musées du monde. Et les spectateurs légitimement subjugués par tant de beautés en convulsion ne manquent pas d’oublier que dans le Second manifeste du surréalisme déjà cité André Breton rappelait qu’il ne lui semblait pas même possible d’obvier à la question de « l’acceptation ou de la non-acceptation » du régime politique dans lequel nous vivons [1]. Point aveugle récurrent des grandes célébrations officielles du surréalisme : la politique. Comment d’ailleurs en serait-il autrement ? La seule exposition surréaliste soutenable serait celle provoquant automatiquement une révolte, ce qui du reste s’est déroulé fort rarement, y compris du vivant de Breton et de ses amis… Alors, faut-il conclure, comme naguère les situationnistes, à l’amère victoire spectaculaire du surréalisme ?

Dans l’ensemble des essais de ce volume illustré avec humour par ses amis peintres, Michael Löwy travaille à restaurer, pour aujourd’hui, l’exigence de la question politique posée par les surréalistes dès lors que l’on envisage, à sa juste hauteur, le programme émancipateur de certains d’entre eux. La comète surréaliste étant composée de particules tellement nombreuses et disparates, au devenir parfois si inattendu ou franchement décevant, il faut bien se résoudre à discriminer, comme d’ailleurs les surréalistes l’ont fait eux-mêmes en choisissant parmi les romantiques ceux qu’ils jugeaient honorables, moyennant quelques réserves. Souvenons-nous : « Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête ».

Si le surréalisme relève du romantisme, il n’adopte cependant pas le moins du monde une posture réactionnaire de retour au passé, à la manière d’un Coleridge ou d’un Friedrich Schlegel déclinants, précise Löwy ; un « détour par le passé » demeure nécessaire, ce qui en ce sens différencie le surréalisme d’une avant-garde déniant rageusement tout lien avec ce qui la précède. Quels sont donc les détours de Löwy dans l’histoire passée des surréalistes, ces détours susceptibles d’éclairer vivement notre présent ?

La comète incandescente. Romantisme, surréalisme, subversion Michael Löwy

Autoportrait par Claude Cahun (1930) © D.R.

Parmi ces textes attirant l’attention sur des figures moins connues, il faut d’abord citer celui concernant le « marxiste sorélien » du Pérou, José Carlos Mariátegui (1894-1930), proche entre 1926 et 1930 des positions d’un Pierre Naville et sur des lignes parallèles à celles développées par Walter Benjamin dans son essai de 1929, Le surréalisme. Dernier instantané de l’intelligentsia européenne.

Plus visible, surtout si l’on s’en tient à son œuvre photographique, distinguons ensuite Claude Cahun (1894-1954), révélée par les travaux pionniers de François Leperlier, notamment éditeur de ses Écrits (Jean-Michel Place, 2002). Löwy met l’accent dans « Claude Cahun, l’extrême pointe de l’aiguille » sur son courage de résistante antifasciste durant la Seconde Guerre mondiale et ses positions politiques souvent voisines de celles du surréaliste, par ailleurs oppositionnel de gauche, Benjamin Péret (1899-1959).

Mais c’est peut-être le long développement que Löwy consacre à « André Breton et la Révolution haïtienne de janvier 1946 » qui permet de cerner le mieux le questionnement essentiel qui parcourt ce volume. En décembre 1945, Breton arrive à Port-au-Prince, invité par son ami Pierre Mabille à prononcer une série de conférences. Or, durant la présence de Breton en Haïti, une révolte va exploser et conduire au renversement du régime honni du président Lescot. Et Löwy de commenter : « Si la vocation révolutionnaire du surréalisme ne fait pas de doute, la constellation qui s’est produite en Haïti à ce moment, entre la parole surréaliste et l’action subversive, est un événement singulier, sans précédent et sans équivalent. »

Précisons immédiatement que, même s’il avait sa sympathie, Breton n’avait pas l’intention d’attiser le mouvement révolutionnaire déjà bien installé avant son arrivée, et qu’en outre il n’a jamais revendiqué le moindre rôle dans l’escalade insurrectionnelle qui s’est déchaînée à la suite de la saisie par les autorités en place du journal La Ruche ayant dédié son numéro aux « paroles électrisantes » de l’auteur des Vases communicants.

La question qui intéresse Löwy ne doit pas se poser en termes d’influence d’une pensée sur une situation ou d’une idée sur une réalité. La juste critique de ce terme hautement préjudiciable et réducteur d’« influence » s’impose ici, comme dans d’autres secteurs de la réflexion, en suivant les indications de Lucien Goldmann, dont Löwy a suivi l’enseignement : « les influences n’expliquent rien ». Ainsi, continue-il en paraphrasant le propos de l’auteur de Sciences humaines et philosophie (1952), « ce qu’on appelle influence est un choix actif, une sélection, une réinterprétation, une utilisation plutôt qu’une réception passive ».

Une question alors : pourquoi opter aujourd’hui pour « l’influence » surréaliste afin de lutter contre le monde tel qu’il est ? Par ses suggestions et ses exemples au sens fort du terme (ceux encore disponibles parce que non frelatés de Claude Cahun, de Penelope Rosemont, d’Ernst Bloch et de quelques autres), Michael Löwy nous rappelle que nous sommes toujours dans la situation décrite par Benjamin Péret : celle de cette forêt attentive au passage d’une comète pour, peut-être, y voir clair et s’embraser.


  1. André Breton, Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 793.
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