Il y a dix ans, quand Denis Roche, père de la collection « Fiction & Cie », est mort, Alain Veinstein a publié un portrait de lui intitulé « Je me souviens ». C’était dans Le Nouvel Obs, et la référence au livre de Georges Perec était limpide. Aujourd’hui, Alain Veinstein publie dans ladite collection un livre ayant pour titre Compter les jours qui est une manière de Je me souviens, mais pas tout à fait. Le présent y est plus présent. La peinture s’y peint aujourd’hui. La nostalgie est tenue à distance. Le livre diffuse un goutte-à-goutte de calme qui cache quelque angoisse et quelque tristesse.
Alain Veinstein est né en 1942, cinq ans après Denis Roche. Comme celui-ci, il a très longtemps accompagné la création littéraire et artistique en se faisant intervieweur et accompagnateur du talent des autres, mais aussi en écrivant et, désormais, en peignant. C’est une vie entière qu’il a ainsi engagée. Ce livre-ci, Compter les jours, titre éloquent, est né de circonstances particulières. À l’heure du confinement, en 2020, Alain Veinstein a décidé d’envoyer régulièrement une lettre à ses amis, une newsletter confiée au messager appelé Mail. Ce sont ces textes courts qui ont été repris ici sur papier, précédés d’une préface de leur auteur.
Une préface, soulignons-le, particulièrement souple et bien mise, évoquant avec une forme de franchise discrète l’âge et la conscience de celui-ci, le temps qui rétrécit et change de nature, et quelques aperçus sur une enfance, un père, une vie d’homme de radio : rien d’extraordinaire, au fond, n’était l’aisance stylistique qui vous permet de brosser une vie en quelques feuillets. Une vie, mais aussi de la peur. Abîme, précipice, inconnu, péremption : ces mots brisent la belle simplicité de ces premières pages.
Ils sont alors l’occasion pour Veinstein d’évoquer son caractère taiseux et son goût du silence, entre timidité et héritage d’un père que stupéfièrent la guerre et la haine. Silence apparemment peu compatible avec le métier qui fut longtemps le sien, lui le producteur des Nuits magnétiques, une émission radiophonique déjà presque historique. Silence cousin du blanc, des blancs : c’est en citant André du Bouchet à ce propos que Veinstein glisse vers la peinture qu’il a pratiquée jeune, en autodidacte, et qu’il a reprise récemment, seul, dans un atelier, puis un autre, au cœur du quatorzième arrondissement de Paris. Plus loin dans le livre, il regrettera de n’être qu’artiste et non ouvrier, autrement dit dépourvu de la technique et de l’habileté de l’artisan, plus lent, plus entravé, manquant d’une formation et d’un usage qu’il ne pourra plus jamais acquérir.

Les lettres que reproduit Compter les jours ont donc été écrites au fond de son atelier et elles sont agrémentées de la reproduction de peintures d’Alain Veinstein. Il y a là encore un lien avec Denis Roche, écrivain, mais aussi photographe et homme d’image. Cela dit, ici ce sont les pigments et les couleurs qui dominent, plutôt les teintes sourdes, ainsi que les lignes et les courbes, notamment celles de montagnes sur lesquelles le peintre-écrivain revient souvent pour dire à quel point elles ont d’abord été une source d’angoisse pour lui. Là aussi, c’est en lisant le poète du Bouchet, en voyant le mot écrit par lui, et en l’entendant prononcé par lui, qu’il le reconnaît : « le mot montagne ne me fit plus peur ».
Le livre, lui, n’est pas escarpé, il avance en distillant autant de réflexions sur la peinture et sa pratique que sur certains artistes, mais aussi sur le temps, toujours lui, sur les différents compagnonnages de l’auteur, sur tout ce qui fait une vie intellectuelle et une vie d’échanges. On y retrouve le même plaisir qu’à la lecture d’un journal : plaisir d’une réflexion fragmentée, absence de systématisme, fausse légèreté née du caractère journalier, presque hasardeux, des pensées consignées. Vous-mêmes, vous retenez des réflexions un jour, que peut-être vous n’auriez pas retenues un autre jour. Peut-être est-ce grâce à ce rythme quotidien et à la pratique d’un art qu’il dit ne pas entièrement maîtriser qu’Alain Veinstein ne sombre pas dans la plainte, ni dans le regret d’un avant meilleur. Il a sciemment choisi un art qui, d’une certaine façon, le renvoie à sa condition de débutant : alors il travaille, remet sur le métier l’ouvrage, la toile, le pinceau, la plume et le clavier.
Il est vrai qu’il mentionne « les livres que je privilégiais dans mes émissions [qui] quittent peu à peu la scène ». Qu’il évoque la disparition de la majorité de ses amis artistes et écrivains : « Le répertoire de mes “contacts” est devenu un cimetière. » Et que, ce faisant, il soulève la question de la mort, non plus seulement des personnes, mais de leur œuvre. Car ses amis, ajoute-t-il, sont désormais dans « une zone de grand silence dont très peu sortiront au fil du temps ». Disparition, oubli, postérité, illusions… la question est vaste, et souvent douloureuse, mais la postérité va et vient elle aussi, et le silence est-il jamais, absolument, définitivement définitif ?
Il est vrai aussi que, plus le livre progresse, plus le ton est sombre et plus la méditation est grave. Néanmoins, à l’heure où nous écrivons, le Liban brûle et nous avons été frappée par des propos lumineux d’Etel Adnan, peintre libanaise disparue il y a quelques années. Alain Veinstein s’est entretenu avec elle en 2017 pour la revue baptisée L’Entretien. « Etel, écrit-il, soulignait dans ces pages “la grandeur de la vie” qui s’était imposée à elle dans “la grandeur du malheur” qu’elle apprit de son expérience multiple de la guerre. » Quelle leçon, en effet.
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