Jaune soleil, le nouveau livre d’Éric Chevillard, s’inscrit dans sa veine autobiographique. Mais si le livre se nourrit d’expériences et de sentiments personnels, c’est, une fois encore, le langage, ses jeux, qui importent. Sa lecture laisse un sentiment ambigu, à la fois revigorant et jouissif, et un peu déceptif ou inaccompli.
Drôle d’expérience de lecture ! Aborder le dernier roman d’un écrivain que, pour diverses mauvaises raisons, on avait un peu délaissé, c’est attendre une rentrée facile dans son univers si particulier, fait d’un travail poétique sur la langue, et en escompter un plaisir immédiat.
Or, cette fois, non ! Impression de déjà-lu, de recherche gratuite du saugrenu, la capacité étourdissante à batifoler avec le dictionnaire, à enchaîner les associations lexicales les plus faciles, du type « Marabout, bout d’ficelle », est bien présente et d’une maîtrise intacte, mais le sujet, car il y en a quand même un – la tentative de remémoration, par un vieil auteur, des bribes d’une aventure amoureuse enfantine qui n’a pas abouti –, ne « prend » pas, l’histoire paraît longuette, presque ennuyeuse à force de banalité.
Halte là ! Il arrive assurément que le texte inédit d’un vrai créateur soit un échec. Mais c’est parfois aussi le lecteur qui ne comprend rien à ce qu’il lit. N’ayant pas sous la main le roman précédent, La chambre à brouillard, le seul remède est alors de revenir à l’excellent Monotobio. Et, à la lumière de cette parfaite réussite narrative, qui reprend brillamment, en l’appliquant à la vie même du narrateur, l’absurde postulat du fatalisme moqué par Diderot dans Jacques le Fataliste, de recommencer la lecture de Jaune soleil depuis le début.
Et ça marche ! D’abord parce que les deux livres sont en effet liés, par exemple grâce à des éléments du récit (ainsi, comme incidemment, la chute d’un mur du jardin de Chevillard autobiographe se retrouve dans un des souvenirs du vieux Ristretto, se rappelant son enfance), solidement liés l’un à l’autre, surtout par voie de contraste. Dans Monotobio, tout ce qui arrive à l’auteur-personnage « était écrit », même tel enchaînement de deux détails du récit qui est, sans doute possible, fortuit. Dans Jaune soleil, en revanche, un souvenir apparemment insignifiant (un jeune garçon place sa main au-dessus de la tête d’une jeune beauté blonde et l’empêche, grâce à ce geste réflexe, de se cogner le crâne contre la porte ouverte d’un placard) ne cesse de jouer le rôle d’un incident qui, remémoré, est devenu la cause de leur idylle mi-réelle, mi imaginaire. Ce détail n’a rien de fatal, il dépend évidemment du hasard, mais le fait résultant de ce hasard a tout d’une réalité nécessaire : Jaune soleil est un contre-Diderot.
Tout se passe comme si le recours à une « vraie » autobiographie, celle de Monotobio, où le rire est d’un bout à l’autre joyeux, car il est tout illuminé par l’amour pour ses deux filles, Agathe et Suzie – sans mièvrerie aucune, cet amour, et d’une telle délicatesse que ce livre, comme les précédents dont l’extase de la paternité est le sujet, tel l’exquis Ronce-Rose, tient la comparaison avec les chefs-d’œuvre du genre, Histoires comme ça de Kipling et Les contes du chat perché de Marcel Aymé –, tout se passe comme s’il était la clé pour comprendre le véritable enjeu de ces « remémorations mélancoliques » de Monsieur Ristretto, Monsieur Restreint, le héros caché de Jaune soleil.

Au lieu d’un encore jeune père, celui de l’autobiographie détournée mais assumée, ébloui devant les fillettes issues de son sang, Ristretto est un pauvre vieillard presque toujours en situation ridicule, dont les apparitions récurrentes, point de capiton du récit d’une rivalité amoureuse – vaguement située dans un univers fantasmatique moyenâgeux mais bien ancrée dans le contexte de la France rurale des années de l’adolescence de l’auteur : ah ! ces randonnées à bicyclette, ces contacts furtifs entre filles et garçons –, ponctuent de gags pathétiques « l’histoire » riche en émotions à peine formulées et en péripéties minuscules.
Alors, le texte a beau abonder en collisions verbales savoureuses et cocasses, qui relèvent de l’exceptionnelle connaissance, plus littérale que littéraire, d’une langue qui s’amuse avec la zoologie et la botanique mais aussi l’histoire ou l’onomastique, il a beau offrir une longue et réjouissante séquence de messe provinciale qui vaut son pesant d’anticléricalisme roboratif (là aussi, hélas, d’un autre temps), le rire du narrateur est un rire jaune comme les cheveux de la belle et jeune Godelive.
Derrière chaque fragment drolatique de cet ensemble émietté, dont les fragments, par le jeu d’une alternance savante, constituent un tissu paradoxalement très serré, il y a le regret lancinant du temps enfui, et plus précisément de celui de l’enfance, ce qui fait du livre le plus mélancolique essai de Chevillard depuis l’énigmatique Choir, une des très grandes réussites de l’auteur. Mélancolique, donc plein de charme, en somme doux-amer et bien plus sérieux qu’il n’y parait.
En fin de compte, Jaune soleil tourne autour de la question que se pose inéluctablement un romancier dont le métier est désormais si assuré qu’il risque de se répéter, de jouer à vide d’une virtuosité magistrale dans le maniement des ressources infinies du vocabulaire et de la syntaxe : pourquoi et surtout pour qui continuer à écrire ?
Une taupe ouvre le livre de façon apparemment arbitraire. Elle échappe à l’obscurité des profondeurs pour venir évaluer autant que faire se peut, et bien qu’elle soit à peu près aveugle, l’intérêt que pourrait avoir une exploration du monde du dessus. Il faut attendre le dernier paragraphe du récit pour se rendre compte que son surgissement insolite au début du texte était en réalité celui d’une sagesse de l’à quoi bon.
Son examen ne lui ayant révélé sous le soleil aucun objet digne de réflexion ici-haut, si infime soit-il, elle choisit avec logique de regagner les ténèbres intérieures. S’il est poète et sait encore jongler avec les mots, l’enjeu du créateur avançant en âge se justifie tant bien que mal : écrire avant de s’adresser aux autres, n’est-ce pas tenter de consoler le vieil homme qu’on porte en soi ?
