Quand la littérature scrute la mort

Dans Eux deux, de Luc Blanvillain, la mort apparaît sous les traits séculaires de l’acteur défunt Jean-Paul Belmondo pour annoncer à Basile et Grégoire, les deux scénaristes d’une série télévisée à succès, non seulement que l’un d’eux va mourir dans un mois, mais aussi qu’ils vont devoir choisir qui sera emporté par la faucheuse. Cette annonce va stimuler leur écriture et nourrir ad nauseam l’action de leur série autobiographique.

Luc Blanvillain | Eux deux. Quidam, 256 p., 20 €

Dans Le répondeur (2020), un célèbre écrivain, épuisé par les sollicitations de ses proches et par l’écriture de son prochain roman, déléguait ses appels téléphoniques encombrants à un jeune imitateur fauché, afin que ce dernier y répondît en prenant sa voix. Dans les deux cas, l’intrusion initiale d’un personnage crépusculaire, porteur d’une proposition artistique indécente, conduit à un déferlement d’actions et de situations des plus comiques.

Chez Luc Blanvillain, romancier prolifique et professeur de français, tout se passe comme si l’histoire avait besoin d’un déclencheur méta-narratif pour s’emballer et se mettre à tout décortiquer – le monde contemporain aussi bien que les ressorts narratifs du roman – dans un grand rire sarcastique.

Le plus remarquable dans Eux deux est sans doute le sentiment de routine fantastique, bien rendu par le déroulement quotidien des chapitres, lequel va du 1er avril, grande journée du mensonge fictif, jusqu’au 30 avril. En d’autres termes, le surgissement du fantastique dans la réalité ne sauve pas les personnages de la médiocrité. Il y a du Marcel Aymé dans cette manière de transformer une trame surnaturelle en une grande farce sur la platitude du monde. Basile et Grégoire, bobos parisiens à mi-chemin entre la culture des réseaux sociaux et l’érudition littéraire, ont tout du fonctionnaire sage et terne du Passe-muraille, qu’un super-pouvoir sans pareil n’arrive pas à arracher à un habitus pesant et désenchanté.

Vue à travers la caméra lors d’un enregistrement de l’émission « The Show Real » (Alex Offener Kanal Berlin) © CC BY-SA 3.0 de/Doncaramelo/WikiCommons

Et c’est ce contraste qui crée le comique : lorsque Basile s’indigne d’une vanne douteuse de Belmondo, le narrateur insiste sur sa réaction : « Plus tard, il s’étonnerait de s’être, en se levant, essuyé la bouche du coin de sa serviette empesée. Il y avait de la salade avec le fromage, ses lèvres étaient grasses de sauce. Ce détail le mènerait à une méditation vaine et il se demanderait si Don Juan s’était essuyé la bouche quand le commandeur était passé le chercher. » Même la mort est médiocre dans cette affaire, et le tragique n’est plus possible dans un monde où tout est devenu burlesque.

La statue du Commandeur n’a plus la consistance imposante dont elle jouissait dans le Dom Juan de Molière. C’est « une figure obsolète, ringarde » qui surgit dans une configuration baudrillardienne où se confondent réalité et fiction, simulacre et simulation, vie et mort (le film Matrix, baudrillardien en diable, est cité). Est-il encore étonnant de voir apparaître une célébrité défunte comme Jean-Paul Belmondo dans une ère où les hologrammes, les deepfakes et les mises en abyme technologiques ont dépassé les fictions les plus terrifiantes ? Est-il encore invraisemblable de croire que Belmondo incarne la mort quand la post-vérité triomphe ?

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Blanvillain fait tout passer dans la moulinette de la satire, si bien que l’allégorie de la mort finit par entrer elle-même dans la danse macabre du buzz : dans une scène mémorable, Paul, le fils de Basile, après avoir été mis au courant du projet de « l’abbé Bébel », se filme en direct sur Instagram pour dénoncer le fait que la mort veuille lui prendre son père. Buzz immédiat sur les réseaux sociaux. Après quoi, Basile renchérit avec une vidéo explicative dans laquelle Belmondo finit par faire une apparition devant des spectateurs médusés, ce qui crée un buzz encore plus grand. Tout devient spectacle dans le grand cirque digital, l’obscure tragédie de la mort acquiert une transparence totale, et la métaphysique devient physique dans un monde constamment scruté par les écrans.

On pourrait lire Eux deux comme une charge de la littérature contre la série télé et ses dérives racoleuses. Cet art hybride, après avoir vampirisé la littérature et le cinéma, finit dans ce roman par se détacher de ses mères nourricières pour devenir une téléréalité obéissant aux lois de la publicité et de la communication. C’est le constat implicite véhiculé par les deux personnages principaux, rivés sur leurs problèmes personnels, médiatisant sans cesse leurs malheurs dans une sorte de soap-opéra autofictif et égocentrique. Ainsi, quand Azraël/Belmondo devient coscénariste et personnage de la série, quand il suggère même des arcs narratifs à la writers’ room de celle-ci, on rit de la savoureuse originalité d’une telle idée, à la lumière des grands personnages d’anges de la mort de l’histoire de l’art.

Pour décrire un tel dispositif – les tournages, la production et l’écriture scénaristique –, la difficulté principale était d’éviter un style pauvre et convenu, qui aurait pu mimer la grammaire scénaristique. C’était sans compter sur les phrases extraordinairement élaborées de Blanvillain, à la fois limpides et baroques, qui semblent vouloir alterner les constructions les plus littéraires et les américanismes les plus modernes : des expressions comme « il scrolla », « les jeunes tryhardaient sur son cas », « beaucoup Matrixés par Marvel » rivalisent avec des citations de Marcel Proust, dans un style qui peut rappeler l’ironie érudite d’un Raymond Queneau. Les morceaux de bravoure qui émaillent le texte – la scène du sauvetage d’un enfant, la promenade de Basile à Paris ou le récit du séjour du couple Basile-Doris dans la vallée de la Durance – montrent une maîtrise saisissante de la narration, de la description et de la caractérisation des personnages.

En somme, la littérature, sous la plume de Luc Blanvillain, tente encore de déployer génialement ses vieux outils dans un monde en voie de numérisation, pour appréhender un réel sépulcral, insaisissable et diffracté, que les mots cernent de plus en plus difficilement.