Une histoire mondiale de la race : entretien avec Régis Meyran

Comment la notion moderne de race s’est-elle construite ? C’est la question qu’explore, dans La racialisation du monde. De la modernité à nos jours, l’anthropologue et sociologue Régis Meyran, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet et coordinateur scientifique de la Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme. Il répond avec clarté à nos questions.

Régis Meyran | La racialisation du monde. De la modernité à nos jours. L’Aube, 208 p., 19 €

En réponse aux tenants de la hiérarchisation biologique et culturelle de la diversité des groupes humains, qui expliquaient le retard économique du sud de l’Italie en termes d’infériorité raciale, Antonio Gramsci écrivait, dans un cahier rédigé entre 1934 et 1935 : « Toutes ces questions sont absurdes si on veut en faire les éléments d’une science et d’une sociologie politiques. » Longtemps considérée comme une évidence « scientifique », aussi bien par les élites dirigeantes que par le grand public, la notion de race devient, au tournant de la modernité industrielle, une mythologie politique organisant les relations humaines au sein des États-nations et des empires coloniaux.

Née chez les naturalistes des Lumières, reformulée par les savants du siècle suivant, puis intégrée aux nationalismes, aux colonialismes et aux pratiques eugénistes, cette notion moderne de race s’est constituée dans des conditions dont l’émergence et la cristallisation remontent loin : à la présence « d’un fonds mythique occidental existant depuis plus de quatre millénaires, et portant l’idée que la civilisation se fonde en s’appropriant, en mutilant ou en tuant ce qui est sauvage ». C’est du moins ce que démontre, de manière implacable, Régis Meyran.

Combinant des représentations théologiques (le substantialisme, l’Antéchrist) à des croyances magiques (la peur de la contagion), ce fonds mythique a persisté jusque dans les pratiques scientifiques occidentales. Des mythes littéraires, tels que ceux du marquis de Boulainvilliers et de l’abbé Mably, décrivant la France comme la scène d’un affrontement existentiel entre deux races irréductibles – les Francs et les Gallo-Romains –, favorisèrent « l’essentialisation des groupes humains, et l’apparition des trois grandes opérations mentales qui se mirent en place et se consolidèrent avec les révolutions industrielles, pour venir définir le champ sémantique du paradigme de la race : exclure, asservir et purifier ».


Le vocable de race apparaît dans plusieurs écrits dès le XVIe siècle, mais sans recouvrir le sens que nous lui connaissons aujourd’hui. De quand datez-vous la naissance du concept moderne de race ?

La notion moyenâgeuse de race renvoyait, en Europe, à l’idée de sauvegarde de la pureté du lignage, et servait à distinguer la noblesse (le sang bleu) des populations serviles. Le mot était également utilisé par l’Inquisition après l’édiction des lois de pureté du sang au Portugal et en Espagne catholiques, pour distinguer les races pures – les catholiques de longue date – des convertis récents, musulmans ou juifs. Mais ces usages du mot étaient très différents de la notion moderne de race, telle qu’elle se constitue à l’époque des Lumières.

Quels critères utilisez-vous pour marquer l’apparition du sens scientifique du mot ?

La notion moderne de race apparaît dans le contexte des sciences naturelles. Au milieu du XVIIIe siècle, les naturalistes comme Linné et Buffon entendent classifier le vivant en y incluant l’humanité, ce qui est une démarche nouvelle. Appliquant la logique naturaliste, ils veulent classer la diversité humaine : c’est ce qui les amène à utiliser le concept de race, qui pour eux est équivalent à la sous-espèce. L’espèce est définie par une frontière qui est marquée par l’interfécondité des individus : deux individus qui n’appartiennent pas à la même espèce ne sont pas interféconds et ne peuvent donc pas engendrer de descendance. La race est le taxon immédiatement inférieur à l’espèce, qui vise à distinguer différents groupes à partir de critères variés : la couleur de la peau, la forme du corps… Mais Linné, par exemple, inclut dans sa classification des êtres fantastiques, des monstres. Il faut dire qu’ils ne se fondent pas sur leurs propres observations, plutôt sur celles des voyageurs et des missionnaires, qui sont parfois fantaisistes.

Vous distinguez toutefois les préjugés des naturalistes du racisme au siècle suivant ?

Malgré leur démarche rationaliste et humaniste, les classifications raciales des naturalistes sont empreintes de préjugés sur les Africains naturellement paresseux ou les Chinois apathiques. Mais ces préjugés ne sont pas érigés en système. Il existe chez eux un principe de hiérarchie implicite, puisque les Blancs ne sont pas affublés des défauts des autres races. Cela s’explique par leurs projections imaginaires sur des peuples qu’ils ne connaissent pas et par leur ethnocentrisme : les Européens sont nécessairement supérieurs de par leur maîtrise des sciences, des arts et des métiers. Pour autant, les pensées qui théorisent systématiquement la supériorité et l’infériorité naturelles des races apparaissent au XIXe siècle. Avec l’avènement des révolutions industrielles, les Européens utilisent la technique pour mettre en œuvre une rationalité instrumentale, selon la formule de Theodor Adorno.

Régis Meyran, La racialisation du monde. De la modernité à nos jours,
« Notions générales sur les races », Le Petit Libéral du dimanche (14/02/1904) © Gallica/BnF

Donc la racialisation du monde advient avec l’ère industrielle, quand le travail se technicise ?

La technicisation est l’une des conséquences de l’idéologie de la rationalité instrumentale. Les savants organisent le monde au moyen de la raison et inventent des outils grâce auxquels toute partie du monde est susceptible d’être exploitée. Le vivant lui-même devient un objet qui peut être possédé et utilisé : cela concerne la nature, mais aussi les différentes populations humaines. C’est ainsi que l’humanité est racialisée par une catégorie particulière de savants européens, les anthropologues. Ce sont des médecins qui ont pour principal objectif de classer les populations en races et utilisent à cet effet une débauche d’instruments de mesure du corps humain (compas, goniomètre, dynamomètre, etc.). La notion de race elle-même peut être considérée comme un outil technique, de même que d’autres concepts comme l’indice céphalique, qui mesurait le degré d’allongement ou d’aplatissement du crâne humain. En France, Paul Broca crée l’École d’anthropologie de Paris et est admiré dans le monde occidental comme un modèle à suivre. Pourtant, il était prisonnier d’une logique raciste : ainsi, il soutenait l’esclavage aux États-Unis, car ce système permettait selon lui à la race noire, naturellement inférieure, de hisser un jour son intelligence au niveau de celle des Blancs. Tous les anthropologues finalement construisirent une hiérarchie naturelle et fixe des races, en les classant des plus sauvages (les Noirs) aux civilisés (les Blancs), ce qu’on a appelé rétrospectivement l’évolutionnisme social.

Y a-t-il eu des savants critiques de la notion de race ?

La notion de race a fait très longtemps consensus, jusque dans les années 1960, et aujourd’hui encore nous n’en sommes pas débarrassés ! Pourtant, sa solidité scientifique était en réalité très faible : on ne s’est jamais entendu sur une définition précise de la notion de race, ni sur leur nombre, ni sur les critères à utiliser pour les caractériser, mais paradoxalement très peu ont mis en doute son bien-fondé. On peut mentionner toutefois, en France, le Haïtien Antenor Firmin, ou encore Paul Topinard, puis Henry Neuville dans les années 1930.

Comment expliquer qu’une notion aussi peu solide scientifiquement ait pu être prise pour une réalité par autant de personnes, pendant 200 ans, au point de transformer complètement les sociétés humaines sur l’ensemble de la planète ? Bien sûr, les scientifiques ne sont pas toujours irréprochables, Max Weber ou Arnold Van Gennep s’en sont gaussés dans des textes célèbres. Mais il devait y avoir des raisons plus profondes. C’est pour élucider ce mystère que j’ai fait ce livre.

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Comment la notion de race pénètre-t-elle, au XIXe siècle, les idéologies politiques ?

Au XIXe siècle, la science entre dans sa phase la plus glorieuse, qui durera jusqu’en 1945. Le prestige de la science et le charisme des scientifiques sont alors immenses. Quand j’allais travailler, étudiant, à la bibliothèque du Laboratoire d’anthropologie sociale, il y avait gravé au-dessus de la porte d’entrée la formule suivante (effacée depuis) : « Pour la science, la patrie et la gloire » ! Les anthropologues, les criminologues, les médecins, les statisticiens sont constitués en sociétés savantes connectées les unes aux autres dans le monde entier. Ils bénéficient d’un pouvoir symbolique qui leur permet d’être écoutés par les politiques comme s’ils détenaient des vérités absolues voire sacrées, puisqu’ils sont les représentants officiels d’institutions puissantes. Dès lors, ils peuvent peser sur la constitution des lois. Pourtant, leur production savante reflétait une vision idéologique du monde. Mais qu’ils soient de droite ou de gauche ne les a pas empêchés de croire, à divers degrés, à la race et aux hiérarchies raciales.

Vous distinguez trois idéologies politiques qui furent pénétrées des idées raciales : le nationalisme, le colonialisme, l’eugénisme. Comment s’est diffusé le nationalisme racial ?

Il faut remonter à la naissance de la notion de race aryenne, associée à une langue et à la naissance supposée de la civilisation occidentale, une idée portée au départ par des mythologues et des philologues : l’Allemand Max Müller, le Suisse Adolphe Pictet, le Français Ernest Renan… La « race aryenne » fut ensuite vulgarisée et enserrée dans un système plus explicitement raciste, notamment chez Vacher de Lapouge et Gobineau. Le débat sur les origines aryennes des peuples européens va alors enflammer les milieux nationalistes.

L’autre élément à prendre en compte est l’antisémitisme racial, porté particulièrement par les nationalistes en France, en Allemagne et en Russie. Un feuilletoniste comme Drumont, avec son bestseller La France juive, va peser sur la sphère publique en mettant en scène des personnages caricaturaux et en instillant l’idée d’une race juive malfaisante menaçant les purs et innocents Français. Au moment de l’affaire Dreyfus, de l’Action française et des anti-dreyfusards, Les Protocole des sages de Sion, un faux, est élaboré, accréditant l’idée d’un complot juif pour dominer le monde. Cette idée que des races étrangères (Juifs, « métèques », Tziganes…) menacent les races nationales dont il faut préserver la pureté se retrouve au cœur des mouvements fascistes dans l’entre-deux-guerres. C’est la peur raciale du judéo-bolchévisme en Europe centrale et en Allemagne, qui culmine dans le nazisme. Dès la fin du XIXe siècle, les nationalistes allemands, dans les milieux völkisch, avaient lu Gobineau et rêvaient de purifier la race allemande pour retrouver la vitalité de la Germanie primitive.

Régis Meyran, La racialisation du monde. De la modernité à nos jours,
Illustration issue du Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle et des phénomènes de la nature (1838) © CC0/WikiCommons

Le colonialisme racial ne doit pas être essentialisé, selon vous. A-t-il revêtu différentes formes ?

La façon dont la race a été importée dans le colonialisme a varié selon les cas, mais a permis systématiquement l’asservissement et la brutalisation des populations colonisées, ainsi que des massacres. La France et le Portugal fondaient la gestion des populations colonisées sur un statut de l’indigénat, sorte de prolongation de l’esclavage imprégnée de conceptions raciales. Dans le cas de l’empire français, il faut distinguer entre le statut des Indigènes en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie, particulièrement dur car les Kanakes étaient considérés par les anthropologues comme les plus primitifs au monde, et celui bien plus conciliant de Tahiti par exemple. Partout dans l’empire, des anthropologues de terrain dialoguaient avec les scientifiques parisiens. Les administrateurs coloniaux utilisaient leurs données, considérant certaines minorités comme supérieures pour en rabaisser d’autres, comme cela s’est fait au Maghreb (le Kabyle supposé plus apte à la civilisation que l’Arabe…), au Vietnam et ailleurs.

Dans l’empire britannique, une barrière de couleur séparait la race anglo-saxonne des races colonisées afin de protéger la pureté des Blancs, de l’Australie à l’Inde. Avec des développements différents, l’Afrique du Sud mettant notamment en place une ségrégation raciale dès les premières décennies du XXe siècle, qui mènera à l’apartheid après la Seconde Guerre mondiale. On pourrait multiplier les exemples des formes de maltraitance des colonisés, justifiées par la différence de race, qui pouvaient aller jusqu’au meurtre gratuit, par exemple à Hong-Kong.

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Quid de l’eugénisme ?

Quand on parle de race, on oublie généralement l’eugénisme, dont l’histoire est mal connue. Il s’agit d’une forme de scientisme qui postule la nécessité de purifier racialement le corps social d’une population donnée. C’est ce qu’en dit Francis Galton, le fondateur de la discipline. On peut distinguer un eugénisme à tendance sociale, plus soft, dans les pays « latins » de culture catholique : en France (mis à part le cas du docteur Alexis Carrel sous Vichy, qui fut proche des nazis), en Italie, en Amérique latine. Il s’agissait alors de trouver des solutions sociales à une question raciale. À l’inverse, le courant eugéniste dur s’illustre dans les pays protestants et culmine avec l’hygiène raciale nazie, notamment dans le programme Aktion T4 d’élimination des handicapés physiques et mentaux entre 1939 et 1941. Une logique qui mène ensuite à la destruction raciale à visée totale des Juifs et des Tziganes d’Europe. Mais dont on retrouve des échos aux États-Unis avec les lois de sélection des migrants sur critère racial et les lois de stérilisation forcée des « arriérés mentaux » et délinquants sexuels (appliquées dans 29 États en 1938). On trouve d’autres lois de ce type au Canada et en Scandinavie – pourtant des démocraties. Mais encore au Mexique, au Brésil et en Argentine où ces lois furent peu appliquées, mais où le racialisme accompagna la naissance des identités nationales, avec la mise en scène du métis comme symbole national, au mépris des hiérarchies raciales réelles. La République de Chine connut la tentation eugéniste et le Japon pratiqua les stérilisations forcées, jusqu’en 1996. Tout cela au nom de la préservation de la race.

La persistance de la notion de race, et ses résurgences politiques comme scientifiques jusqu’à aujourd’hui, également abordées dans votre ouvrage, posent question au regard de sa faible consistance scientifique. Comment l’expliquer ?

J’avance plusieurs hypothèses en fin d’ouvrage. La pensée raciale se fonde sur un certain nombre de mythes méditerranéens anciens, comme l’opposition entre le sauvage et le civilisé, ou le mythe biblique de l’Antéchrist. Mais aussi sur des croyances de type magique, telles que la peur de la contagion par contact, et sur des représentations naïves de l’hérédité. Tout cela forme un fonds culturel dont on a du mal à se débarrasser.