Le génocide californien

Le livre de l’historien états-unien Benjamin Madley défend une idée simple et forte, les massacres d’Indiens entre 1846 et 1873 ne sont rien d’autre qu’une entreprise génocidaire. Son Génocide américain apparaît clair, informé, précis et sacrément convaincant.

Benjamin Madley | Un génocide américain. L’extermination des Indiens de Californie. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Aurélien Blanchard. Albin Michel, 608 p., 26,90 €

Publié en 2016, ce riche ouvrage, primé de toutes parts [1], rend compte de l’accession, complexe, de la Californie au devenir d’État américain et décortique la mise en place de « la machine à tuer » les Indiens qui s’ensuivit au milieu du XIXe siècle. Quatre cents pages de récits et deux cents pages de notes, de références et de sources, de reproductions, de cartes et de photographies : exhaustif.

Avant l’installation en Californie des premiers Européens, qui étaient des Espagnols, la vie des Indiens (terme employé par l’auteur) est appréciable dans cette région où ils vivent libres entre terres, mers, fleuves, chasses, pêches et cultures, guerres et ententes, spiritualités et festivités, droits, échanges et marchés qui tous balisent leurs structures sociales.

Les sept chapitres suivants couvrent la période qui va du conflit euro-mexicano-américain à la fin de la guerre de Sécession. La population autochtone passe alors de 150 000 à 30 000 personnes, et le nombre d’individus exterminés (femmes et enfants compris) est estimé entre 9 000 et 16 000. Il y démonte d’abord le « Prélude au génocide, 1846-1848 »– temporalités, acteurs hispano-mexicains puis américains, civils et militaires, régionaux, locaux, fédéraux, accompagnés de nombreux témoignages écrits et oraux, face aux Indiens. Les Américains ayant finalement écrasé le Mexique, ils obtinrent par traité une bonne partie de ses terres du nord et donc les populations autochtones qui y vivaient – on est en 1846. Quatre ans plus tard, la Californie devenait un État membre de l’Union, non sans un certain désordre chez celle qui s’était initialement proclamée « République libre ».

« Un candidat disponible : la seule qualité requise pour un président whig ». Caricature politique sur l’élection présidentielle de 1848, faisant référence à Zachary Taylor ou à Winfield Scott, les deux principaux prétendants à l’investiture du Parti whig au lendemain de la guerre américano-mexicaine, Nathaniel Currier (1848) (Détail) © Library of Congress

Puis il explore la furieuse ruée vers l’or (1848-1850) et l’on assiste au déploiement de bandes de vigilantes sans foi ni loi, de groupes armés placés sous le commandement d’un gouverneur américain qui proclame une loi martiale destinée aux seuls Indiens, déclarés dangereux, incapables, et donc mis en esclavage, au fond des mines en particulier. Quand ces derniers parviennent (rarement) à se défendre, à voler un peu de bétail ou à attaquer quelques ranchers, une chasse à l’Indien particulièrement meurtrière est lancée : sur tout ce qui est indien, on tire à bout portant, en rafales, dans le dos, à terre, et on enlève femmes et enfants. Les immigrés affluant par dizaines de milliers, leur appropriation des terres indiennes et l’utilisation des Indiens eux-mêmes comme main-d’œuvre servile deviennent monnaie courante. Parmi ces nouveaux venus, figurent de puissantes bandes de l’Oregon qui « normalisent » le meurtre en montant des cycles mortels contre ce qu’ils qualifient de « péril indien ». Ceux qu’on appelle les « Forty-niners » (chercheurs d’or de 1849) ont prévenu quant à eux toute éventuelle riposte en s’organisant sur un mode paramilitaire, avec entrainement, sentinelles et gradés… Dans cet État « libre », compris entre autres comme une terre à prendre de fond en comble, avec ou sans Indiens, le génocide était « devenu un impératif moral dans l’esprit de certains ».

Puis vient « Le tournant : les campagnes d’assassinat, décembre 1849-mai 1850 »,décrit deux cas précis, ceux des Pomos de l’Est et des Wappos de Clear Lake. Contraints au travail dans un ranch de la Grande Vallée, ils avaient tué les deux grands propriétaires qui avaient fait d’eux des esclaves (bien moins coûteux que les esclaves afro-américains) ravagés par « la famine institutionnalisée, la torture, le viol, l’abandon dans les mines d’or et la menace d’une déportation imminente ». Le 1er Régiment de Dragons fut chargé de l’exécution exemplaire des meurtriers : elle serait « aussi efficace que complète ». Et elle le fut. Mais certains éleveurs avaient pris le parti de venir en aide aux Indiens pour des raisons à la fois morales et économiques – ils travaillaient pour eux, faisaient partie du tissu social de la région (Napa Valley) et étaient, après tout, des victimes. Huit hommes finirent donc devant la Cour suprême de Californie en tant que « bande de lyncheurs »… bande qui ne fut finalement pas jugée bien qu’elle ait été unanimement dénoncée par la presse régionale, ce qui n’était pas courant. Et l’affaire de rebondir. Il s’était agi après tout de punir des Indiens qui, sous prétexte de se faire justice, avaient assassiné les propriétaires blancs d’un ranch prospère ! Les survivants s’étaient réfugiés sur une île difficile à attaquer et l’affrontement dura plusieurs mois. Les critiques contre ce siège et l’extermination ultime, tant par l’armée que par des vigilantes, s’atténuèrent au fil des mois et les « lyncheurs » bénéficièrent, non seulement de l’impunité, mais de « l’approbation, tacite ou non, des médias californiens, de la Cour suprême de l’État, du quartier général de l’armée américaine et du Sénat des États-Unis ».

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Il devenait à l’évidence nécessaire et urgent de « conférer un cadre juridique à l’exclusion et à la vulnérabilité » des Indiens, procédure fort bien présentée, et terriblement, dans le chapitre 5. Entre 1846 et 1853, officiers, législateurs de Californie et législateurs fédéraux prirent des mesures – loi martiale applicable aux seuls Indiens, décrets, lois, constitution californienne de 1849 – destinées à expulser les autochtones de la société et à les reléguer à la non-existence par statut juridique. Ainsi du statut de « servitude sous contrat » pour une période indéterminée. Par décret, les Indiens sans emploi, et donc « errant de manière oisive et dissolue », seraient arrêtés et condamnés à des travaux dits d’utilité publique, devenant par là des travailleurs captifs, ou des hors-la-loi dont la liberté était criminalisée. On inventa un système de certificats pour limiter leur liberté de travailler pour des non-Indiens et pour les empêcher de le faire sans ce certificat… a fortiori s’ils étaient endettés – manière de péonage. Des transferts d’Indiens d’un employeur à un autre avaient lieu sans consultation de l’intéressé et sans paie. Que ces Autochtones fussent propriétaires des terres n’empêchait pas de balayer leur histoire, leurs droits et leurs vies, présentes et passées.

Benjamin MADLEY Un Génocide américain L’extermination des Indiens de Californie
« Les Modocs dans leur bastion », Harper’s Weekly (mai 1873) © CC0/WikiCommons

Ainsi, les débats de la convention constitutionnelle californienne de 1849 et les suivants refusèrent-ils le droit de vote aux Indiens – certes à une voix près par deux fois, bien des jeunes délégués, souvent métis, étant ce qu’on qualifiait de pro-Indiens. En 1850, la loi Brown, plus liberticide encore, légalisa la mise sous tutelle des Indiens mineurs, la location de prisonniers, pour dette en particulier, et les punitions corporelles (flagellation), survivance des structures juridiques hispaniques. Enfin, aucun des dix-huit traités signés avec le gouvernement fédéral n’ayant été ratifié, les expropriations devinrent monnaie courante et la création de réserves la règle, celle d’une « alternative claire au génocide ».

La fin de l’ouvrage – « La montée en puissance de la machine à tuer : milices et vigilantes, avril 1850-décembre 1854 »,« Le perfectionnement de la machine à tuer » et « La guerre de Sécession en Californie et ses conséquences » disent, exemples à l’appui, avec noms de personnes, de régions, de rivières, de quartiers, nombres, âges et genres, et toujours des témoignages oraux ou écrits, ce qu’il en fut de ce perfectionnement de la machine à tuer sans épargner quiconque.

La conclusion, qui clôt le livre sur le septième et dernier massacre des Modocs et leur résistance pendant plusieurs mois, ouvre le débat qu’on attendait : le concept de génocide est-il applicable à l’extermination des Indiens de Californie ? La discussion, fort bien menée, convoque les grands textes officiels, depuis la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies de 1948 jusqu’au jugement du tribunal pénal international pour le Rwanda de 1998, en passant par les discussions et controverses internationales. L’auteur défend son choix et sa méthodologie d’historien – cas par cas, point par point région par région – de manière très convaincante. De bout en bout, une très belle recherche.

Reste la question de savoir si, au XXIe siècle, on ne devrait pas tenter de penser la question aussi au-delà de ces repères. Depuis les années 1970, en effet, les historiens et les chercheurs, indiens, américains ou européens qui ont travaillé et analysé la question du génocide (ou pas) des Indiens des États-Unis (et de Californie) sont nombreux. Pourtant, contrairement à la question de l’esclavage, cette question ne passe pas, ou guère, dans le récit national ni dans le grand public, ne fait pas l’objet d’un débat citoyen et encore moins judiciaire en dépit de la richesse et de la variété des archives présentes dans les travaux de spécialistes locaux, nationaux et internationaux. Comment cela se fait-il ? Ardue, la question mériterait d’être explorée. 


[1] Entre autres le Raphael Lemkin Book Award.