La colonie des aliénés

En 1892, un « projet de colonie familiale pour aliénés tranquilles » aboutit au transfert de soixante-treize femmes de l’hôpital Sainte-Anne de Paris à Dun-sur-Auron, dans le Cher, pour y vivre auprès de familles qui les accueillaient contre rémunération. La journaliste Juliette Rigondet, qui a en partie grandi à Dun, raconte l’histoire de ce qui débuta comme une expérience initiée par des psychiatres parisiens désireux de trouver pour leurs malades une alternative aux asiles surpeuplés et rétrogrades de la capitale.


Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles. Fayard, 311 p., 20 €


Ce type de placement, sous une forme que les nouvelles thérapeutiques et les politiques successives de santé ont évidemment modifiée, a perduré jusqu’aujourd’hui à Dun. En 2018, l’hôpital de cette petite ville de 4 000 habitants assurait les soins d’à peu près 400 patients permanents, dont 230 environ en accueil familial dans le bourg même et ses environs. L’idée de faire sortir les patients des institutions dans lesquelles ils étaient enfermés, de les remettre en contact avec le monde extérieur, était venue au jeune médecin de Sainte-Anne, le docteur Marie, à la suite d’un voyage d’études en Écosse où il avait observé ce type d’expériences thérapeutiques.

Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles

La plaque commémorative consacrée au docteur Marie, dans le square éponyme, depuis sa mort en 1934 © J. Rigondet

Celles-ci, effectuées dans une optique de « no restraint », s’inspiraient d’une tradition qui remontait au XVIIIe siècle, lorsque le quaker William Tuke créa une « retraite » modèle pour malades à York. Le docteur Marie, informé de ce courant psychiatrique qui inspira au XIXe siècle d’autres aliénistes en Europe, y vit une solution à l’échec de l’asile, qui à l’époque où il commença à exercer était débordé par l’afflux de patients, et incapable d’offrir des soins convenables. Marie fut donc, avec un groupe de ses collègues psychiatres, acteur dans l’implémentation de ce projet moderne que les autorités administratives, conscientes des problèmes des asiles parisiens, avaient accepté.

L’histoire des soins psychiques n’est cependant pas au centre du livre de Juliette Rigondet, qui se concentre avant tout sur une description psychologique et sociale du système d’accueil familial et de ses effets sur ceux qui y travaillaient (personnel médical et « accueillants ») et sur ceux qui devaient en bénéficier. L’étude est rigoureuse et personnelle. Juliette Rigondet a travaillé sur des archives (dossiers de patients de l’hôpital de Dun, rapports et thèses des médecins) et a interviewé des patients, des soignants, des familles. Elle rapporte en outre des souvenirs lointains ou récents d’une ville dans laquelle le passant rencontrait et rencontre toujours dans les rues ou dans les boutiques des gens étranges perdus dans leurs pensées ou dans la répétition maniaque de gestes ou de paroles. Elle nous apprend en épilogue du livre qu’une des malades qu’elle a décrits, Élizabeth, est en fait sa tante, qui vécut longtemps en accueil familial et est aujourd’hui pensionnaire à l’EPHAD de l’hôpital de Dun.

Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles

L’une des vertus de Juliette Rigondet est son empathie ; une autre sa conscience aigüe de la complexité des choses qui permettent une description et une évaluation nuancées du système d’accueil familial et de ses « résultats ». Le passé de l’institution, son évolution et son mode d’opération sont élaborés à partir des documents d’archives et des témoignages, Juliette Rigondet ne se dispensant cependant pas d’apporter son point de vue. L’existence des malades hors des murs de l’hôpital est ainsi vue avec tout ce qu’elle peut avoir de compliqué pour les intéressés et pour la communauté.

Si aujourd’hui la situation est « rodée » et très contrôlée, il y eut d’abord des abus de la part des  « nourriciers » (le nom longtemps donné aux familles d’accueil), car ceux-ci, motivés d’abord par l’apport financier que représentaient les malades, pouvaient se montrer envers eux impatients ou brutaux, malgré la surveillance qu’exerçait l’hôpital sur les placements. Élizabeth a ainsi fait au début de son placement, sans doute dans les années 1960 ou 1970, l’expérience de familles maltraitantes. Il y eut des abus sexuels et des grossesses (en général soigneusement dissimulés par les autorités administratives). Il y eut dans l’autre sens, pour les « nourriciers », les difficultés qu’entraînait le soin de malades parfois difficiles. Il est très intéressant de lire, par exemple, les quelques réactions d’enfants de ces familles qui accueillaient des patients. Certains disent à Juliette Rigondet s’être toujours sentis gênés de la présence des malades sous leur toit : «  Quand on est enfant, devoir toujours faire avec des personnes étrangères à la famille et qui ont quand même une particularité, ce n’est pas facile », reconnaît l’un d’eux. Puis, parmi d’autres, il y a le cas de Pierre, qui garde le souvenir d’être toujours allé avec plaisir « chez Marguerite » (la chambre de cette dernière était indépendante et avait son entrée personnelle) et d’avoir fait près d’elle ses devoirs après la classe.

Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles

Le « carré des malades » dans le cimetière de Dun, en 2019. © J. Rigondet

Ainsi Un village pour aliénés tranquilles élabore-t-il une évocation sensible de la vie de ces « petits mentaux » et de celle de la population de Dun. Quant à la question de la guérison, l’épilogue, intitulé « “Sortir” ou rester, “guérir” ou vivre “malade” », y apporte des réponses. Juliette Rigondet présente deux cas, l’un d’un passé lointain, l’autre d’aujourd’hui. Elle cite la lettre d’une femme qui quitta définitivement la colonie en 1913 et dont la lettre conservée dans les archives présente ses remerciements au  directeur de l’hôpital et aux « personnes qui ont été bonnes pour elle » ; elle signale ensuite le cas contemporain d’une amie de sa tante qui habite à présent seule un appartement qu’elle loue à Dun : mais ces deux « sorties » définitives semblent exceptionnelles. En effet, les autres patients accueillis familialement voient, à un moment ou un autre, leur état de santé physique ou psychique se détériorer, et donc leur séjour dans une famille devenir impossible ; ils sont alors placés dans les services fermés de l’hôpital. « Les cas d’amélioration ou de guérison des personnes soignées à la colonie […] sont rares », dit sobrement Juliette Rigondet, « mais existent comme ils existent dans un hôpital classique ».

Les avant-derniers mots sur l’expérience de Dun pourraient être, de manière pragmatique, ceux d’un comptable : une hospitalisation complète en accueil familial thérapeutique coûte 140 euros par jour, en séjour hospitalier 340 euros. Mais les derniers mots reviennent bien sûr à l’humanisme, en l’occurrence au docteur Valesco, cité par Juliette Rigondet : « L’accueil familial thérapeutique [pour les patients à qui il peut convenir] est une alternative digne et chaleureuse à l’hospitalisation ». Le livre de Juliette Rigondet possède quant à lui toute la chaleur et la dignité que mérite son sujet.

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