Le puzzle du corps

Pourquoi recommandait-on de consommer de la viande blanche au XVIe siècle et de la viande rouge au XIXe siècle ? Seule une conception unifiée de l’histoire du corps permet de résoudre ce genre d’énigme (« puzzle »), comme le montre le dernier ouvrage de Georges Vigarello, Les Logiques du corps. Se nourrir, se soigner, se vêtir et se tenir, s’exercer, expliquer, sentir, et peut-être finalement vivre, correspondent à autant de gestes que met en lumière une histoire des imaginaires du corps.

Georges Vigarello | Les Logiques du corps. Une autre manière de penser le temps. Seuil, coll. « L’univers historique », 384 p., 25 € 

Les lecteurs d’En attendant Nadeau connaissent un Georges Vigarello historien de la fatigue, du vêtement ou du sport. Il a aussi contribué à l’histoire de la santé, des odeurs, de la silhouette, des techniques, du viol. Ce qui unifie les travaux de cet ancien professeur d’EPS agrégé de philosophie est un intérêt opiniâtre pour le corps. On reçoit donc avec plaisir son dernier ouvrage, aboutissement d’un demi-siècle de travaux sur l’histoire du corps. Il est d’autant plus appréciable qu’à la somme érudite est préféré le panorama synthétique et généreusement évocateur.

Généreux, l’ouvrage l’est par la diversité des exemples et références qu’il propose, mais plus encore par l’effort d’unification qui l’habite. Car tel est bien le projet de Vigarello : montrer qu’à chaque époque des discours et pratiques en apparence hétérogènes s’harmonisent, dès lors qu’on les rapporte à leur modèle corporel sous-jacent. Cuisine, thérapeutique, mode, hygiène, morphologie, gestes spontanés, manières d’habiter, techniques de divers ordres… : tout concorde, une fois qu’a été mise au jour une certaine « logique du corps ». Pour contrer l’effet d’émiettement auquel peuvent conduire les publications spécialisées, l’auteur ressaisit ici son objet dans son unité, en insistant sur les cohérences et les cohésions.

Comme il l’avait fait dès Le corps redressé, mais ici avec un plus grand souci de synthèse, « voire même avec système », Vigarello montre que chaque époque produit des convergences et des similitudes, non seulement dans les représentations du corps, mais dans le grand nombre des pratiques et actions qui en découlent. Ainsi, au XVIIe siècle, une même représentation humorale motive le recours à la saignée (pour épurer les humeurs) et au parfum (pour les renforcer). Un siècle plus tard, ce sont désormais les bains froids et l’inoculation de venin qui sont privilégiés, en vertu d’une insistance sur les fibres corporelles, dont il convient de renforcer la résistance et la tonicité.

Vigarello montre en outre que la survivance de certaines pratiques n’implique pas la persistance du modèle corporel, ces pratiques pouvant être remotivées sur de nouvelles bases, voire, en retour, fournir de nouveaux schèmes d’explication venant contribuer à l’unification d’une époque. Par exemple, au XXe siècle, une « centration réitérante sur les évacuations » – buvez, éliminez ! – pourrait rappeler le modèle humoral. Cette « détox » est « apparemment identique au geste médiéval, même si diffère la vision de l’organique » : on aspire désormais à se purger des toxines et du toxique, à soigner les contrariétés, « l’épaisseur sensible du quotidien ». Similaires en surface, les gestes ont en réalité peu à voir les uns avec les autres.

« Le Régime du corps » (vers 1285) © Gallica/BnF

Il faut donc aussi être attentif à la logique d’engendrement des modèles. Telle ou telle manière de gérer les fluides, les denrées, les exercices ou les apprentissages est tributaire de représentations homogènes ancrées dans un contexte particulier, ayant vertu explicative pour nous et pour leur époque. Ces explications ont une dynamique elle-même infléchie par les déterminants socio-historiques. En résultent des métamorphoses de l’imaginaire – plutôt que de la science –, argue Vigarello, qui dessine une histoire globale des « “ordres” successifs d’éprouver la vie ».

Au modèle humoral est dédiée une large place, du fait de son ancienneté et de sa prégnance. Les liquides qui infusent les organes deviennent au XVIIe siècle l’objet d’une mécanisation au moyen de distillations : le corps est un alambic. De là, le mécanisme animal se diffuse dans les fibres, qui deviennent au siècle suivant le ressort de l’élasticité du vivant. Les humeurs le cèdent aux nerfs. Le corps des Lumières est une matière fibreuse. À l’ère industrielle, un modèle énergique voit le jour : le corps se fait machine thermique, au rendement pensé sur le modèle de l’usine. La thérapie se réorganise autour de la combustion calorique, l’air prend la place des liquides. La gymnastique garantit une parfaite oxygénation – la consommation de viande rouge fournissant au foyer qu’est le corps son combustible, le sang. Notre modernité enfin voit naître le modèle informationnel : le corps fourmille de signaux et autres messages à décrypter. Les organes forment un réseau dont les problèmes se résument à des questions de communication. La santé requiert de se mettre à l’écoute.

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À la suite de ce panorama des dispositifs primaires unifiant l’univers des pratiques, une deuxième partie propose un niveau de lecture « plus surplombant, plus élaboré ». La chronologie sera parcourue derechef, en quête non plus de « fonctions » mais d’« existences ». Cette « double fédération des “objets” corporels » répond au souci d’exposer non seulement leur fonction première mais aussi leur valeur dernière. Vigarello entend par là que la succession diachronique des images du corps est soumise à des lignes de force qui leur donnent sens. Il en dénombre trois : affranchissement, individualisation, intériorisation. D’époque en époque, les contraintes se relâchent insensiblement, l’individu s’émancipe peu à peu, l’ordre se fait plus intérieur. L’influence du cosmos se distend, le corps est relâché de ses corsets physiques et sociaux, le « normal » est questionné. On s’approprie son corps. On se singularise, aussi. L’intériorité s’invente, l’intime se creuse, le désir conquiert une place. Résistance aux dépendances, assomption de l’individu et émergence de l’intériorité prennent des formes variables, modelées sur les conceptions décrites dans la première partie de l’ouvrage. Formes contrastées, quelquefois contraires : ainsi de l’individualisation, qui se produit tant dans la sensation intime et silencieuse qu’à travers l’expression personnelle, parfois hautement vocale.

En traçant l’histoire du corps dans la modernité occidentale, l’ouvrage construit ainsi « l’archéologie de notre liberté » – archéologie toujours, car comment ne pas se faire foucaldien quand on traite de ces matières… Tout fait archive, de Diderot à Matmut, de Proust à L’atelier des Nanas. Historien des sensibilités, l’auteur ne semble guère goûter la philosophie académique, dont les questions concernant le rapport du corps et de l’esprit ne seraient que « fausses querelles ». Si la tentation de chercher à lier, après les avoir séparés, le psychique et le corporel, « n’a plus de sens », c’est selon lui parce que ces « vieilles oppositions » oublient que « le corps est d’emblée une instance psychologique ou sociale ». Abolissons l’idée de pensée désincarnée, reconnaissons au corps la faculté de penser : problème résolu ! D’aucuns trouveront que rebuter des siècles de controverse par un slogan (« pas de pensée sans corps ») est quelque peu désinvolte. Si Vigarello entend faire droit à un point de vue en vogue dans la société contemporaine, soit ; s’il s’agit de moucher les vieilles badernes philosophiques, c’est un peu court. 

Mais les difficultés philosophiques nombreuses liées au corps ne sont pas l’objet de Georges Vigarello, qui fournit plutôt le plan général d’une histoire des représentations du corps du Moyen Âge à nos jours, sur lequel le lecteur pourra venir épingler telle ou telle étude spécifique. Souvent éparpillé par petits bouts, le corps semble un puzzle, mais Vigarello a fait le travail d’en assembler les pièces. C’est une victoire de l’attitude anti-nominaliste que d’avoir retrouvé l’unité (de l’histoire) du corps, « unité toujours présumée sans doute, mais demeurée longtemps implicite plus qu’explicite ».