La demeure des mers

Marée haute, marée basse : l’eau se retire du rivage, tout s’efface, et il ne reste que quelques traces – les ruines de l’opulence et les cendres du massacre. Flux et reflux d’une longue respiration de l’histoire, la porte de l’entre-deux s’ouvre un instant. Une voix nous installe sur les dunes moqueuses, rouvre les portes de la mer. On s’assoit. On respire à nouveau. On retrouve un langage perdu, à la surface d’un marais salant. Nous sommes dans Mers d’Amel Boudali.

Amel Boudali | Mers. LansKine, 80 p., 15 €

« J’ai traversé la mer / pour coudre sud et nord. » Ne pas appartenir pour devenir. Labourer les rives, de la Méditerranée à l’Atlantique, abolir les frontières. D’Alger, qui « secoue » sa « crinière coralline et révoque la mélancolie », aux « soirs d’octobre », à « Pornichet fécondé aux laminaires de la mémoire », Mers, le nouveau recueil poétique d’Amel Boudali, parsème avec justesse les mots de l’intime et de l’histoire sur le gris luisant de la vastitude des eaux.

Étincelles des commencements : la poétesse, pour écrire les spectres qui agitent son imagination, allume son feu à l’élément marin, puis embrasse les galets avant la feuille et la plume. Le texte se structure autour d’un drame familial, Alzheimer. Telle la marée basse, cette maladie retire son père du monde ; impuissante, elle assiste à cet enlèvement. Naturellement, résister au choc d’un tel effacement requiert un investissement inédit du temps, du langage et de la géographie. « J’avance dans le jour. / M’appartiennent les / traces délestées dans / le sable. / M’appartient le regard / que je plante / dans le bleu / déchiré de nuages. / À moi, la côte déchiquetée / où se lisent / une flotte barbaresque, / un port englouti, / le passé des peuples. / À moi, les rires de la mouette, / et les pleurs des goémons ».

De Cherchell à Pornichet, un seul espace : tout converge. Les imprécations, semées et cueillies au creux du vent. La voix d’Oum Kaltoum et sa sensualité étourdissante. Les murmures de l’arabe et du français redonnent à la mélancolie ses rameaux verdoyants. Les voix cadenassées qui remontent du passé rappellent que la mer est toujours encore « prisonnière des maquis » délaissés. « La mémoire reflue dans / les marais salants. / Poséidon aux cheveux d’argent, / tes chevilles translucides fendent les flots. / Samir cruel / au rire enfantin. » Quand la baie se dénude, les moissons des années de terreur deviennent dicibles : inhumanité coloniale, arbitraire de la post-indépendance et autres laideurs de l’histoire.

Amel Boudali, Mers,
Tipaza (2024) © Noame Toumiat

Le spectre des souvenirs hante l’écriture d’Amel Boudali. Méticuleuse, elle tisse et retisse les fils d’une mémoire envasée, dessalée, dégorgée. Pour elle, le destin des synapses n’est pas celui des flots, car l’épaisseur des vagues conserve les traces du campement nocturne. Et c’est avec raison qu’elle déclame : « Je suis ton oubliée, / Samir. / Ta voix est un jasmin laiteux, / sitôt éclose à l’aube et déjà putréfiée au soleil. / Elle se perd / dans la rade d’Alger, / remonte la route sinueuse / de l’ouest. / Elle s’enroule autour du Chenoua. / Césarée t’accueille en triomphe, / sous son arc, / Samir, admire / ta ville ». L’oubli, c’est la disparition : l’envol empêché d’une silhouette vidée d’un parcours mémorable. Mutisme, « Alzheimer / baume du silence / dans Alzheimer / il y a mes mers / et mon père se retire ». Celui qui s’absente aura désormais pour demeure un poème.

Plus qu’une recherche du père qui se perd, Mers est l’inventaire d’une vie, le réagencement des mots et de la temporalité. Tenir la main de l’être cher qui disparaît sur le bord du rivage, le porter « sur les épaules quand les instants s’embrasent aux temps des grands massacres », c’est sauver la fragilité des heures qui restent à vivre avec celui qui se retire « dans ses grottes intimes et abandonne à la surface les masques » ; c’est réduire les instants diffractés en un événement unique, pur, « quintessence après le reflux des surplus d’êtres ».

Qui est cet homme que célèbre la poétesse ? Un marcheur qui somnole et se lève de temps à autre. Une silhouette fragile à la posture hésitante, un regard vacillant mais fier et heureux, un témoin chaleureux et solitaire du passage entre deux époques : « bulletins scolaires de l’année 1948 » en Algérie française, révolte et « correspondance de prison », « carnet des mois de 1962 » – la Libération après plus d’un siècle de barbarie.

Depuis ses mers intérieures, Amel Boudali trace les traits du père avec la mémoire retrouvée de l’enfance, les souvenirs de « la vague à ma bouche », « le sel de ce monde », grâce auxquels elle « recrache des mots » qui suivent un parfum – le sens d’une quête vouée à l’inachèvement : « Je te suis, mon père adoré, dans la chambre herbée de ton choix, je m’aventure, je franchis le seuil, je hume pour ne pas perdre l’écho de tes pas sur les carreaux de faïence, rose des vents bleue et jaune, je te perds, je t’entends je traînaille, me dis-tu, dans ma vie, dans la vie ».

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Langue rayonnante, sensibilité envoûtante : Amel Boudali transfigure sa solitude et sa mélancolie en une traversée universelle. De périple en périple, la présence fugitive de Samir, cette « icône à la chaux blanchie », nourrit et féconde la géographie d’une langue sans racines, apatride, habitée seulement par les traces de sel séché sur la peau d’une main qui lance les dés d’adieu.

Saisir et dire avec justesse l’état d’un corps envasé dans les baïnes du temps, trouver un équilibre entre deux rivages se regardant en chiens de faïence, atteindre la caravelle des corsaires facétieux et se sauver d’une noyade certaine requiert la forge d’une langue nouvelle, qui brûle toute idole sur son passage. Écoutons Amel Boudali parler des mots accrochés à ses filets : « ma langue relie relit des mots rêvés / les mots cachés dans les cris de la barque / elle s’allonge, s’élonge / débarcadère mouvant / sur elle tous les maux d’Afrique / se ruent tels les gnous / et traversent les siècles / ma langue-jetée grince / et ses cordages tanguent dans les vents / de l’ouest / elle maintient le cap / et déjoue / la tectonique des plaques ».

Poétesse de nulle mer et de nulle part, Amel Boudali se maintient sur l’élément marin pour célébrer, à l’image d’un arc tendu entre la baie d’Alger et Pornichet, l’envol des étourneaux qui creusent le ciel et dessinent un autre chemin pour la mémoire évidée d’une présence absente.