Alexandre Dumas, longtemps considéré comme un écrivain de second ordre en dépit ou à cause de son immense succès populaire, est entré au Panthéon en 2002, mais il figurait déjà depuis quarante ans au panthéon littéraire de la Pléiade. Il y revient avec une trilogie, le cycle des Valois, sous la conduite érudite du maître d’œuvre, Sylvain Ledda.
Pour la deuxième fois dans l’histoire de France, une dynastie s’éteint après les règnes successifs de trois frères qui meurent sans héritier mâle. La fin des Capétiens directs avait donné le coup d’envoi à la guerre de Cent Ans. Celle des Valois est marquée par une succession de guerres intestines, familiales, religieuses, qu’Alexandre Dumas entretisse avec brio dans sa trilogie romanesque. Lorsque paraissent en feuilleton les premiers épisodes du cycle, la dynastie des Bourbons a connu elle aussi trois frères couronnés, outre quelques intervalles tumultueux, avant de s’achever en 1830 à l’abdication de Charles X. Trois, répètent sans relâche les oracles, viscères, horoscopes qu’interroge avec angoisse la reine mère Catherine de Médicis. Toutes ses manœuvres, toutes ses tentatives d’assassinat pour empêcher l’accession au trône d’Henri de Navarre sont vouées à l’échec.
La Reine Margot et La Dame de Monsoreau commencent par un mariage princier suivi de festivités sanglantes, Les Quarante-Cinq par une exécution en place de Grève. À l’occasion d’une reprise à la scène de La Reine Margot, Dumas écrit que, pour comprendre cette race des Valois, il faut « lever les portières des chambres à coucher, tirer les rideaux des alcôves, ces douze pieds carrés qui donnent plus d’embarras aux ministres que le reste de l’Europe ». Auteur dramatique aguerri, latiniste autodidacte, admirateur de Shakespeare, Walter Scott et Michelet, Dumas jongle avec la chronologie, et gère en virtuose le réseau complexe des intrigues de cour, amoureuses ou politiques. Il est assisté par Auguste Maquet, professeur d’histoire rompu à la pratique des sources, nourri d’humanités grecques et latines. Dans la Lettre de la Pléiade n° 78 (février-mai 2026), Sylvain Ledda a publié en avant-première un examen détaillé de cette collaboration. Son étude de leur correspondance et des plans d’intrigues démontre que Maquet fournit la matière historique et participe à la structure des récits, mais qu’il est sans grande originalité, qu’il lui manque l’excès et la verve de Dumas. Le survol du passé depuis les Templiers à l’ouverture de la trilogie, l’exposé généalogique allant de Charlemagne aux Valois, « branche parasite et usurpatrice » de l’arbre dynastique, le cours d’histoire des Pays-Bas qui accompagne l’entrée en scène de Guillaume de Nassau dans Les Quarante-cinq, doivent être des contributions de Maquet, ainsi que les innombrables parallèles mythologiques.
Ledda a choisi de publier les versions parues en feuilleton, avec le chapitrage original, car Dumas ne retravaillait pas ses textes, faute de temps, ni ne relisait les versions imprimées. Conforme à la tradition et au savoir-faire de la Pléiade, chaque roman est copieusement annoté, accompagné d’une notice, d’extraits de documents, d’une chronologie des faits, d’un index des personnages historiques. L’édition Robert Laffont de Claude Schopp, dûment citée, offrait déjà plusieurs de ces éléments, plans, extraits de correspondance, index. Ledda y ajoute de nouvelles sources historiques qu’a sans doute consultées Dumas, et augmente la bibliographie de travaux récents d’historiens. En introduction, il présente tout ce qui composait « le terreau idoine du romantisme historique noir », régicides, duels, poisons, complots, occultisme, passions funestes et raffinements de sadisme sur fond de guerres civiles. Le romancier a composé autour de cette trilogie un ensemble bien plus vaste, rappelle-t-il en évoquant « la constellation d’une vingtaine d’œuvres qui ont pour cadre la Renaissance », une Renaissance crépusculaire, miroir des inquiétudes que lui inspirait son propre temps. L’Album Alexandre Dumas de Julie Anselmini, richement illustré, cerne sa personnalité en donnant la mesure de son généreux imaginaire et des œuvres qu’il a inspirées.

Les notices sur la parution des trois romans déroulent un véritable feuilleton judiciaire. Six journaux pressent l’auteur de leur envoyer le énième volume de six romans différents et menacent de le traîner devant les tribunaux. Raison pour laquelle il a dû abandonner en partie la rédaction de La Dame de Monsoreau à Maquet. Dumas surmené n’a pas eu le temps de faire court. Après les brillants duels à fleuret démoucheté de La Reine Margot, les dialogues du deuxième roman se font plus verbeux. Bussy met trois longues pages à révéler à Saint-Luc le déguisement de son épouse, et Diane de Méridor, quatre chapitres à raconter son histoire, tandis que le narrateur demande l’indulgence pour « Cet exorde du duc d’Anjou, qui peut-être a paru un peu long à nos lecteurs ». La narration est lourde de rhétorique du style non seulement mais encore, ou de répétitions que Ledda, charitable, appelle des pivots rythmiques et que les relecteurs de La Presse avaient sensiblement réduites dans La Reine Margot de peur de fatiguer leur public. Dumas, qui craint toujours d’ennuyer, préfère l’action aux discours, mais se défend de ne peindre que festons et astragales : « Toute cette digression prouve clair comme le jour la nécessité où nous étions de décrire les appartements de Marguerite. »
En homme de théâtre, ce doit être lui aussi qui plante le décor, éclairages, accessoires, costumes, la variété des étoffes – draperies des alcôves, rideaux à carreaux de laine d’une hôtellerie, satin vert tendre et nœuds roses de Bussy, fraises énormes sous des têtes comme décapitées –, le détail des postures, la moustache de Coconnas qui en fait « remonter la pointe jusqu’à se crever l’œil », l’hôtesse qui observe « avec des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique ». Entre les portraits satiriques et les figures de héros surgissent des tableaux gracieux, tel ce grand verre en forme de calice qui « adoucissait encore la lumière et rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse ».
Dumas compare la Revue des Deux Mondes à une vieille fille desséchée qui « ne pouvant se faire spirituelle, s’est faite savante ». L’esprit, la fantaisie, la verve, il en a à revendre, pluie d’étincelles sur les massacres orchestrés par des politiciens jaloux ou indifférents. Même les plus sympathiques, ou les moins odieux, ne manquent pas d’humour :
« — Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d’enlever les femmes, n’est-ce pas, Bussy ?
— Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins. »
La Reine Margot se déroule pour l’essentiel entre le Louvre et les ruelles du Marais, la forêt de Saint-Germain et les geôles de Vincennes. On se croise dans la chambre de Marguerite comme dans une pièce de Feydeau. Pour La Dame de Monsoreau, les mailles de la trame se distendent, l’imbrication haletante des complots fait place à de longues chevauchées entre Paris et l’Anjou. Les Malcontents de François d’Alençon, les mignons du roi, les ligueurs du duc de Guise s’allient à deux contre un selon les enjeux, ou les jeux de dupe, quand l’intérêt commande. La religion attise les haines populaires mais semble le cadet de leurs soucis. Les Quarante-Cinq, concentré sur l’histoire de la Ligue, ouvre le champ à l’Espagne, l’Angleterre, les Flandres et la Pologne : « Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d’abandonner le roi au Louvre, Henri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande route, et la dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur le duc d’Anjou. »

La tragédie des couples amoureux n’occupe plus qu’une place annexe dans les joutes politiques des Quarante-Cinq. Sourde à l’amour passionné du jeune Joyeuse, Diane inconsolable n’a plus qu’un but, venger la mort de Bussy. Dumas prévoyait-il un quatrième roman ? Dans le projet exposé à son éditeur Émile de Girardin, il annonce après les trois romans un quatrième intitulé Jacques Ravaillac. Ledda avance l’hypothèse d’une tétralogie conclue par l’assassinat d’Henri III, mais s’agit-il d’un lapsus ou d’un résumé de l’intrigue qu’il comptait déployer entre deux régicides ? Sur les pas de Diane de Méridor, Ernauton de Carmainges, Mme de Montpensier, et d’un jeune moine fougueux, Jacques Clément, le roman semble promettre un « À suivre » qui pourrait inclure une nouvelle guerre de religion, quelques assassinats, et une parenthèse de paix refermée par François Ravaillac. Écrire la suite, d’autres l’ont tenté, comme en témoignent en annexe divers extraits de La Belle Gabrielle, Le Dernier Valois, La Fin de Chicot, La Fille de Chicot... Quant à Dumas, il ranime les angoisses de succession dans une biographie de Henri IV qui ouvre la série des Grands Hommes en robe de chambre : « L’histoire privée et même politique de Henri IV est l’énumération de ses amours et de ses amitiés ; seulement on le trouve constamment ingrat en amitié, volage en amour. » Épousera-t-il Gabrielle d’Estrées qui lui a déjà donné trois enfants ? Eh bien non, ce sera cette fois encore une riche princesse florentine, moins brillante mais aussi néfaste que l’implacable Catherine.
Dumas compare tour à tour les Valois aux Atrides et à la famille de Gargantua. La fin sanglante de Charles IX, miroir et châtiment du massacre des huguenots, le calvaire qu’il dit avoir vécu pour sauver l’État, finissent par le rendre pathétique. Henri III, mélancolique, versatile, a quelques moments de grandeur, comparé à Alençon qui accumule les pires scélératesses du répertoire. Catherine, bien plus perspicace que ses fils, fait preuve d’une cruauté si froide, si mémorable, que les historiens ont eu du mal à la réhabiliter. Un seul personnage est doté d’un esprit aussi subtil, et d’une ampleur de vue comparable : « dans Chicot était la sagesse du royaume », reconnaît Henri III. Pour le protéger, son bouffon loyal navigue entre les partis, comme Dumas entre passé et présent, le jour où le roi désigne publiquement le chef de la Ligue : « les Suisses, ce jour-là, ces ancêtres du 10 août et du 27 juillet, les Suisses souriaient aux masses de Parisiens… le temps n’était pas encore venu pour le peuple d’ensanglanter le vestibule de ses rois… », allusions aux événements de 1792 et de 1830. Un autre passage – « un roi était, en ce temps-là, un homme, et la civilisation seule en a pu faire un fac simile de Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable – comme un roi constitutionnel » – est signalé en note comme une rare allusion explicite à la monarchie de Juillet. Malgré le souci de Dumas de ne pas ennuyer le lecteur par de fastidieux commentaires politiques, il laisse parfois entendre la voix du républicain : « Mais ce n’est point une rivalité d’hommes à hommes qui nous met l’épée à la main, c’est la querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre le droit divin. » La chasse au sanglier où Navarre sauve Charles IX se déroule dans une forêt naturelle, au temps où « les rois n’avaient pas encore eu l’idée de se faire commerçants, et de diviser leurs bois en coupes, en taillis et en futaies ». Sont renvoyés dos à dos « ces trafiquants de royauté, qu’on appelait les Orange, les Valois, les Habsbourg et les Tudor ».
À quelle légitimité peuvent bien prétendre ces souverains qui exercent le pouvoir au mépris de toutes les règles du droit et de l’Évangile, quand les cadavres d’innocentes victimes jonchent les couloirs de leur palais, sacrifiées aux intérêts de l’État, à leurs ambitions ou à leurs caprices ? L’excuse fournie par leurs favoris, c’est qu’ils ont été mal conseillés : « en effet, toute la politique de ce règne singulier et des trois règnes précédents se réduisait là. Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu’il avait, sinon ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy. Mal conseillé avait été François II, lorsqu’il ordonna le massacre d’Amboise ; mal conseillé avait été Henri II, le père de toute cette race perverse, lorsqu’il faisait brûler tant d’hérétiques et de conspirateurs ». Falot en apparence, tout aussi ambitieux mais plus noble, Henri de Navarre déploie des réserves de talents insoupçonnés au fil des trois romans. La trilogie s’achève à la mort du dernier héritier des Valois, sur une citation de saint Luc, « Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles », remaniée en prophétie par Chicot/Dumas : « il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se prosternait ».
