Comment s’en sortir ? Les romans de Li-Cam, Brèche, de Ray Nayler, Où repose la hache, et de Claire North, Les dieux lents, envisagent la question à l’aune des maux qui menacent notre présent. Les futurs possibles esquissent des pistes dans lesquelles, contrastant avec la brutalité autodestructrice des humains, des IA jouent un rôle positif. Dans Le Pèse-Dieu, Ian Soliane utilise aussi l’IA pour ausculter le malaise contemporain à travers la catabase d’un père cherchant sa fille suicidée.
Brèche est un préquel de l’excellent Visite (2023), dans lequel l’apparition d’une nouvelle planète troublait l’adaptation de la société terrienne à la raréfaction des ressources et au réchauffement climatique. Brèche raconte la naissance de cette société. « Les Ogres » capitalistes pillent la Terre sans vergogne. Ils imposent leur loi ; la sécheresse pèse ; « la pestilence » idéologique s’étend. Dans Maisons Neuves, une banlieue livrée à elle-même, les habitants laissés pour compte, méprisés par « les gentes de la ville […] pas sympas et dédaigneuses », s’organisent eux-mêmes. Communautairement, ils réinventent justice, écoute, éducation, subsistance, économie… « Nous, on achète nad et on recycle tout. Mais c’est pas de la choise, c’est une oblige ».
Dans un de ces HLM, habite Bella, qui fut enseignante mais dont la raison a vacillé, « il y a une vingtaine d’années, quand le monde a commencé à basculer insidieusement dans la pestilence ». À travers son point de vue, Li-Cam explore par la narration les territoires mentaux atypiques, sans toutefois aller aussi loin que dans Visite. Le deuxième personnage principal est un chercheur en manque de crédits. Il travaille sur une intelligence artificielle dont l’autrice rend passionnante l’accession à la conscience. L’IA naissante communique à travers Bella, « la folle ». Et Li-Cam fait le pari que l’intelligence d’une entité numérique s’accompagnera de la raison : « Conscience = anticipation du futur Pas de conscience uniquement au présent », dit le flux de données constitué en être pensant.
La troisième voix narrative, peut-être la plus forte, est celle de Nati, jeune femme qui n’est « pas intéressée par l’amour » mais beaucoup par la parole, l’échange, l’écrit, l’enquête, l’organisation commune. En colère au début du roman, on la voit peu à peu s’apaiser, mais sans perdre sa verve, véritable langue nouvelle, « instable, dépourvue de règles, pleine de surprises », nerveuse et vivante, pour le plus grand plaisir de la lectrice et du lecteur. Nati participe à un journal local baptisé L’Écoume, en référence à « l’écoumène », mot qui « propose une autre façon d’habiter » la ville. Terme qui montre aussi que Brèche fait partie des fictions inspirées par Ursula K. Le Guin et son cycle de l’Ékumen. Des fictions plus attentives aux gestes fins du quotidien – qui permettent à Bella de s’insérer dans le monde – et à la vie des communautés, qu’à des actes dramatiques ou épiques.
Ces aspects dramatiques et épiques, Ray Nayler et Claire North choisissent de ne pas les exclure de leurs romans. Où repose la hache nous plonge dans une dystopie fille de notre réel. Le monde s’y partage en deux. Après des crises violentes, l’Occident a stabilisé le capitalisme grâce à la Rationalisation : des Premiers Ministres numériques le rendent acceptable en limitant ses excès. À l’Est, un dictateur se clone de corps en corps pour maintenir son emprise sur une Russie sous surveillance. L’atmosphère pesante et glaciale de cette société despotique constitue l’essentiel du roman.
Où repose la hache est presque un roman d’espionnage du temps de la guerre froide transposant notre présent dans un futur très proche. La peur y isole des individus qui tentent – en vain – d’échapper à la machine totalitaire. Si celle-ci ne les broie pas, c’est parce que, un peu bizarrement, la technologie elle-même apparaît comme une solution possible pour sortir des sociétés sombres dont elle a favorisé le développement. Mais, en un nouveau paradoxe, c’est dans la description intérieure de personnages humains rongés par les doutes, la mélancolie et la solitude que Ray Nayler est le plus convaincant. Notamment dans le rapport entre Lilia et son père malade, Vitali, se désolant de ne pas avoir su lui « apprendre l’indifférence » qui aurait évité à Lilia de se mettre en danger en revenant le voir en Russie. Le romancier nous montre par son écriture que ces sentiments sont justement ce qui crée de la beauté et qu’ils doivent donc surtout être préservés.
Que ce soit Nikolaï le médecin du dictateur, Zoïa la dissidente, Nurlan le fonctionnaire banal, ou Krotov, chef de la sécurité orphelin issu de la rupture du barrage naturel de Sarez en Asie centrale (qui menace aujourd’hui plusieurs millions de personnes), tous ont une intériorité bien plus forte que la progression dramatique du roman. C’est sans doute pour cela que les nouvelles de Ray Nayler (Protectorats, 2023) constituent le meilleur de son œuvre. Cependant, Où repose la hache représente une tentative intéressante de réfléchir aux directions immédiates que pourrait prendre notre monde.

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Claire North recourt à un genre canonique de la science-fiction, le space opera, pour étudier des alternatives au cours suivi par notre société. Dans son univers peuplé de différentes civilisations humaines, une seule, L’Éclat, ressemble à notre capitalisme compétitif. C’est suggérer que celui-ci n’est pas la seule voie possible.
L’Éclat repose sur la notion de prestige social, mais aussi sur la dette vis-à-vis de l’Entreprise-État. Sur les planètes qu’elle a colonisées, dès sa naissance, chaque citoyen doit payer pour « l’air que nous respirions, les routes que nous foulions, les écoles où nous apprenions ». Les classes populaires n’arriveront jamais à rembourser, toute révolte est impitoyablement écrasée. Le héros, Maw, n’a aucun Éclat. Il ne sait jamais quoi dire et ne comprend pas ce qui pour les autres est l’évidence. Quand des émeutes embrasent Glastya Row, sa ville, il se cache dans sa chambre. Mais, lorsqu’il finit par sortir, il tombe sur la Sécurité Corporative qui l’inclut dans la déportation en masse punissant le soulèvement.
Le monde imaginé par Claire North est riche, surtout de son mode de voyage interstellaire : dans l’espace-courbe règne la nuit, infinie mais pas inerte. Au sein des vaisseaux lancés entre deux étoiles, on entend des bruits, des grattements, « quelque chose qui toque avec des doigts squelettiques toc toc toc à l’extérieur de la coque. Ici. Là. Nulle part ». « Quiconque pénètre dans cette nuit en ressort subtilement changé à jamais. » Les pilotes, interfacés avec le vaisseau, sombrent très vite dans la folie.
Chaque civilisation a sa solution. Celle de L’Éclat est d’utiliser comme pilotes des prisonniers inaptes au travail forcé. C’est ce qui arrive au pauvre Maw après une jambe cassée. Mais la nuit est taquine : pour une raison inconnue, tous les humains de son vaisseau meurent lors du premier voyage. Lui y compris. Et pourtant, on le retrouve bien vivant. Il est devenu un fantôme, incomplètement soumis aux règles de la matière, capable de mourir et de revenir ; se conformant à la façon dont les autres le perçoivent. Si on le voit comme un danger, dangereux. Si on l’oublie, dangereux d’une autre manière : « Quand personne ne me regarde, c’est là que j’oublie ce que c’est que d’être… acceptable ». S’il est saisi par la curiosité, très dangereux, car il peut pénétrer la matière qu’il cherche à comprendre.
Les dieux lents est donc l’histoire d’un surhomme, invulnérable, fondamentalement différent des autres, en conséquence seul. Ce genre précis de la SF fut illustré par exemple par À la poursuite des Slans (1940) d’A. E. Van Vogt ou par Les chasseurs d’hommes (1929) de René Thévenin. Mais Claire North le subvertit car son propos est autre : Maw est un témoin des réactions des différentes civilisations face à la catastrophe. « Laq Lent » – il existe dans Les dieux lents une multitude de pronoms et de déterminants pour dire des genres très variés, y compris le non-genre des machines – Laq Lent, machine très ancienne, parfaite sphère noire qui parcourt l’univers, prévient de l’explosion à venir d’une supernova, dont l’onde oblitérera progressivement les planètes trop proches.
À partir de cet événement, chaque société réagit selon ses valeurs et pendant plus d’un siècle Maw parcourt l’espace, évacuant les artefacts mémoires d’une civilisation, menant une mission de la dernière chance ou convoyant les armes et combattants d’une guérilla sans espoir. L’histoire d’amour qu’il vit avec Gebre, habitant d’Adjumir, planète aux huit genres différents, l’importance des négociations, et l’atmosphère de nostalgie poétique qui baigne les mondes menacés par la supernova rappellent les livres d’Ursula K. Le Guin, notamment La main gauche de la nuit.
Les dieux lents est un beau et grand roman mettant en cause notre civilisation sous la forme d’une sinistre et mortifère dystopie. Au milieu d’autres possibles, elle apparaît atroce et bien moins puissante que la curiosité de Maw, l’inadapté hantant la tyrannie productiviste.
Le Pèse-Dieu, que son titre place sous le patronage d’Antonin Artaud, raconte aussi un voyage dans les territoires de la mort. Le narrateur meurt volontairement pour retrouver sa fille suicidée dans les Limbes, espace où vivent les consciences numérisées des personnes décédées (et ayant souscrit un contrat). Dans sa quête, il est guidé par la voix de Bak, « fragment » de Xe, l’IA qui, tel Hadès, gouverne ces Limbes virtuelles.
Ian Soliane arrive à la fois à raconter toute la souffrance du deuil et à décrire un Tartare numérique crédible, parsemé de souvenirs ruinés et de « mal-morts ». Eux qui « ont pourri lentement dans les services des cancéreux des hôpitaux ou les ailes oubliées des irradiés » haïssent et traquent ceux qu’ils soupçonnent de s’être suicidés. Le saut dans le vide de sa propre fille pose au père des interrogations sans fin. Sous le comique de Bak, qui sait à la fois faire preuve d’un humour déstabilisant et citer Shakespeare, sous l’aventure de cette catabase, la grande question est : pourquoi une jeune femme à qui la vie sourit dans l’ensemble met-elle fin à ses jours ? La réponse est sans doute à chercher dans un certain état du monde.
Si, dans tous ces romans, les IA sont plutôt ou franchement bénéfiques, c’est sans doute que certains êtres humains y apparaissent trop féroces pour pouvoir prendre part à un futur possible.
