Par son écriture douce, Maria Navarro Skaranger entend Emily et sa grossesse qui réveille mille évènements. Entre la future grand-mère et Pedro, le fiancé que l’on cherche désespérément dans la banlieue d’Oslo, Emily cherche un chemin. Comment lui faire signer un acte de reconnaissance de paternité ? Et l’autrice de Celle qu’on appelle Emily de s’adresser directement au lecteur.
À l’arrêt de bus, elle est examinée. À l’entrée des guichets sociaux, on la dévisage. De la tête aux pieds, avec un arrêt sur ventre, son petit ballon avant, les regards s’arrêtent en sondant le présent. À son âge, accident de route ? Inconscience de ce qui se passe ? La pauvreté, mère de tous les maux ? Tout ces coups d’œil furtifs sont dédiés à la future mère : si jeune ! Elle sait qu’elle est jeune, et ça lui fait mal d’être vue « comme une traînée », comme celle qui va n’importe où, avec n’importe qui, la preuve ! La tête haute, Emily passe son chemin pour ouvrir sa caisse au petit supermarché du coin de la rue, musique du groupe rock norvégien Beglomeg sous casque. Haine refoulée, avec l’imagerie médiévalo-scandinave, ça l’aide à franchir les portes, les seuils. Black Metal en référence.
Avec une impressionnante délicatesse, Maria Navarro Skaranger se met dans la peau d’Emily, lentement, la fait vivre dès cinq heures du matin, l’ouverture du magasin d’alimentation. Éviter de discuter avec les clients désargentés, installer le présentoir à viennoiseries avec Marewan, le patron, nettoyer ses ongles entre-temps, préparer ses rendez-vous au service périnatal, la conseillère familiale, la protection de l’enfance, le service de soutien psychologique. Emily apprend à ne pas trop parler, à ne pas répondre à ces accusations sourdes : « Comment tu vas faire avec l’enfant, tu comptes l’élever toute seule, tu as de l’argent, tu dois en avoir besoin, tu n’en auras pas assez, qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? » Emily a appris à se taire. Passer en mode silencieux. S’enfouir dans sa chambre. Tourner le dos à ces coups d’œil appuyés, comme si elle était arraisonnée sur le flanc, touchée par ces flèches. Elle sait que trop parler peut se retourner contre elle. On risquerait de lui prendre son enfant, de le placer provisoirement. C’est ce qui s’est passé pour sa mère. Parler est un danger. Surtout lorsqu’on raconte ses épopées avec les garçons, et ce futur père, Pablo, où est-il ? Comme un soupir, il est parti faire des courses et n’est pas revenu. Téléphone sans réponse. Je dois rester tranquille un moment. Faire pause.

Gustav Klimt (1907) © CC0/WIkiCommons
À Oslo, Pablo est recherché pour de petites affaires. Emily est interrogée par la policière qui cherche des informations. Il serait recherché parce qu’il porte des baskets neuves. On s’en doutait ! Mais comment choisir le prénom sans le père ? On se passera de lui. Non, une reconnaissance paternelle serait utile. Comment faire d’un père un vrai père, l’aider à revêtir le rôle, lui tendre la perche, lui enjoindre d’oser prendre la place, même maladroitement ? C’est de cette histoire qu’il s’agit, la très lente métamorphose pour devenir mère, père, à travers des lieux, des objets, des postures du corps avant même la naissance.
L’attente d’un enfant. Croisement de regards entre mère, fille, amoureux et bande de potes. Emily et sa mère, ensemble, attendent, vont et viennent entre les rues du quartier et les magasins, la mère se remémore sa propre maternité en secourant sa fille, qui pense à son amoureux qui a peur de devenir père, préfère s’éloigner pour continuer son adolescence. Le roman remonte le temps, remonte les séquences, de la chute au bowling au jour de la lecture du test de grossesse, de la police qui revient et du mois d’après, lorsqu’on lui propose : « prenez la pilule abortive » ; hésitation, comment savoir ? « Dans quelques années, tu pourras tomber enceinte quand tu voudras lui dit Pablo, mais là je ne veux pas, je te donne dix mille couronnes si tu ne le gardes pas. Emily réfléchit, elle a lu sur le Net que les jeunes hommes parlent comme ça ; pour eux, un enfant dans le ventre, c’est quelque chose d’incompréhensible et de vertigineux. »
Alors, le garder ? Avec quoi, avec qui ? Et comment on fait au juste ? Entre joie et angoisse, indifférence et désespoir, Emily se cogne à des paroles à contre-courant, ballotée entre mille injonctions pour bien le nourrir à la naissance, porter le nourrisson comme ça, répondre ou pas à ses cris, lui parler de quoi, à quoi bon lui parler, faire comment, comme quoi… Tenir son sein entre le pouce et l’index en forme de C. Et toujours à la recherche du père, ou d’un père provisoire, « elle avait même envisagé de demander au voisin si elle pouvait mettre son nom en attendant que Pablo accepte de signer le papier. En prétendant que le voisin est amoureux d’elle, elle raconte ça pour se donner du courage ; en le disant à voix haute, elle se sent plus forte ». C’est le désarroi.
Maria Navarro Skaranger dessine toutes les forces, toutes ces forces qui font des femmes des femmes en les projetant comme des mères. À mille lieues des hommes se projetant à la volée comme des pères. Autant dire une forme de résistance discrète, avec de « minuscules actes de résistance ». Le récit croise les points d’attache, remonte le temps par une astucieuse circulation des émotions, interpelle le lecteur, pour mieux l’attacher à son tour. Un roman délicat sur cet événement si intime et si public qu’est une grossesse.
