Yawenda’. Des glaçons comme du verre, d’Isabelle Picard, plonge au cœur de la nation des Hurons-Wendats du Québec (qui a adopté officiellement le nom de Wendats depuis 2025), retraçant le destin d’une famille inspirée de la famille de l’autrice et des témoignages d’autres Autochtones. Le livre donne une voix (« yawenda » en wendat) à l’une de ces communautés du Canada affectées par la dislocation familiale, avec des enfants retirés à leur père, mais aussi une farouche volonté de retracer l’arbre généalogique.
Dans les années 1950, Belle et Henri vivaient heureux dans une vieille maison avec leurs neuf enfants. Henri s’absentait parfois longtemps pour le travail et n’aimait guère l’électricité. Tout allait bien jusqu’au cancer de Belle qui l’emporta peu après la naissance de la petite dernière, la dixième. Dès lors, malgré les efforts d’Henri et de l’aînée de la fratrie, Liliane, tout devint plus compliqué et le Bureau des affaires indiennes considéra qu’il était préférable de placer les enfants ailleurs. La maison se vida peu à peu… Il faudra toute la résolution et la patience de Liliane pour parvenir à rassembler la famille éparpillée.
Le récit entre en résonance avec d’autres témoignages et récits d’Amérindiens : Ann Antane Kapesh, Naomi Fontaine, pour ce qui est du Québec, mais aussi Norma Dunning, Lee Maracle ou Richard Wagamese dans d’autres provinces canadiennes, Leslie Marmon Silko, Joshua Whitehead ou Tommy Orange aux États-Unis. On y retrouve des communautés fragmentées, des pratiques ancestrales qui peinent à être transmises, des personnes en quête d’identité, un questionnement sur le rapport à la terre. Des problèmes d’alcoolisme et de violence, mais aussi une résilience et une détermination peu communes.
Il y a de tout cela dans Yawenda’, qui ne cède pas à la simplification, ni à la caricature : « En créant le Henri que vous découvrirez dans ce roman, j’ai choisi d’imaginer un personnage ni tout bon, ni tout méchant, un Henri qui vivait avec les complexités de la période qu’il a traversée comme Indien », écrit Isabelle Picard dans l’avant-propos. Il en va de même pour Blanche, la travailleuse sociale qui rend visite à la famille, avec qui Liliane entretient une relation complexe. Henri se débat avec une grande colère et un sentiment d’impuissance quand on lui retire ses enfants ; Blanche est tiraillée entre le règlement lié à sa fonction et ses sentiments empathiques. Les dilemmes sont réels, comme avec Solange, la dernière fille, qui s’avère sourde : faut-il qu’elle aille dans un institut pour sourds-muets à Montréal ou qu’elle soit élevée par des amis de la famille ? Un cas de figure qui peut faire penser à La fille qui chantait à l’oreille des bisons de Kent Nerburn, dans lequel un homme mobilise toute son énergie de vieillard pour que sa petite-fille, qui peine à communiquer verbalement avec son entourage, puisse rester avec sa famille, tant il est hanté par le souvenir de sa propre sœur, cataloguée sourde et envoyée en pensionnat.

Le livre peut aussi se lire comme une enquête : la neuvième sœur, Claire, a été confiée à une autre famille lorsque Liliane a quitté la maison et sa trace s’est perdue. La deuxième partie du livre s’ouvre sur son enterrement et une rumeur de grossesse ; Liliane entreprend de tirer tout cela au clair. Plus largement, il s’agit de sortir du silence, comme le rappelle la citation de Maya Angelou en exergue : « Il n’y a pas de plus grande agonie que de porter en soi une histoire non racontée ». Si le silence est parfois utilisé par les Amérindiens pour créer le malaise dans une conversation avec les Blancs, les questions qui demeurent sans réponse et autres lourds secrets n’apportent rien de bon. « Ils sont peut-être forts, mais en dedans, au fond d’eux, je le vois bien que tout est tordu, crochi sous des couches d’espoirs fondues comme neige au soleil », déclare Liliane à Blanche à propos de ses frères et sœurs ; elle lui écrit des années plus tard, rongée par le cancer et le remords : « J’ai compris, un peu tard, que les secrets grugent par en dedans. »
La question des territoires est également présente, en particulier dans les derniers chapitres, qui se déroulent au XXIe siècle : pour les Premières Nations, elle est indissociable de celle de la mémoire. Une mobilisation contre un projet minier est évoquée ; l’un des personnages s’y investit considérablement, s’affirme et se découvre à l’occasion de ce combat. C’est un exemple parmi bien d’autres – comme l’ont montré l’histoire autant que la littérature – de lutte pour la préservation d’un territoire, d’un mode de vie. Ces passages contribuent à ancrer le livre dans le Canada d’aujourd’hui, dans un monde où la conscience des enjeux environnementaux est devenue cruciale. Si le titre de couverture, Yawenda’, peut sembler opaque, en ouvrant le livre on lit Des glaçons comme du verre (titre sous lequel l’ouvrage a paru au Québec), une métaphore tirée de la fin du livre qui ne doit pas refroidir l’envie de le lire, mais nous éclairer sur ce qui est beau et fragile.
