De l’article de journal à Une histoire de la philosophie, Jürgen Habermas a énormément publié, considérant qu’intervenir dans les débats publics était une des tâches de la « théorie sociale ». Toutes ses publications n’ont pas eu une importance décisive, c’est leur ensemble qui leur confère leur signification. Quelques mois après sa mort, Gallimard publie la traduction d’un ultime bilan intitulé « Il fallait faire mieux… ».
Un sociologue et un jeune philosophe ont proposé à un Habermas âgé alors de 93 ans de retracer son histoire intellectuelle sous la forme d’un dialogue long et approfondi. L’un d’entre eux, Stefan Müller-Doohm, se définit comme sociologue et a déjà publié une biographie de Habermas qui avait pour lui l’âge d’un grand frère. L’autre, Roman Yos, se présente comme philosophe et a cinquante ans de moins que l’illustre intellectuel. Leur entretien dont ce livre rend compte a eu lieu partiellement à l’occasion de rencontres directes et principalement dans des échanges de mails.
Le résultat est ambigu : de rares traces d’oralité dans un livre écrit mais présenté comme un recueil d’entretiens. On n’a pas la facilité de lecture que procure l’oralité, non plus que la superficialité qui lui est inhérente. L’éditeur parle de ce livre comme d’une « introduction idéale, fluide et accessible » à l’œuvre philosophique de Habermas, d’une « synthèse limpide des grands thèmes de sa pensée ». Pareille présentation risque de susciter déception et découragement. La fidélité à l’œuvre de Habermas devrait passer par l’avertissement qu’elle n’est ni très fluide ni toujours limpide. Si l’on connaît un peu plus que son nom, on sait que son encyclopédisme même rend sa pensée dense et ardue : il faut s’attendre à ce que cet auteur passe d’un registre à un autre, d’une discipline à une autre. En outre, il a beaucoup évolué, y compris sur des points qui n’avaient rien de mineur, comme de savoir comment se définir : philosophie ? sociologie ? anthropologie ? psychanalyse ? politique ? Un peu de tout cela, dans des proportions variables suivant les moments, c’est-à-dire aussi suivant les postes universitaires qu’il occupe et les collègues susceptibles d’être rencontrés et de l’influencer, d’abord des maîtres, puis des égaux, puis des étudiants.
Un des intérêts de ce livre, outre d’être le dernier et de tirer les leçons de la gigantesque Histoire de la philosophie, est de faire découvrir à des Français qui ne l’avaient pas imaginée la différence d’attitude face à ce que nous appellerions un grand intellectuel et que les Allemands n’appelleraient pas ainsi. Il leur faut donc trouver une appellation qui fonctionne à peu près, dans un champ qui se constitue précisément à ce moment et dans le milieu universitaire dont Habermas nous paraît rétrospectivement avoir été une des plus importantes figures. D’une importance qui tient certes à la profondeur et à la pertinence de sa pensée, mais aussi à son caractère inclassable dans les catégories en vigueur.

Par certains aspects, on pourrait comparer sa position à celle de Michel Foucault, dont les travaux touchent tout autant la médecine, la psychiatrie, la politique, l’histoire, la justice, que la philosophie, étiquette qu’il revendiquait. Ces deux auteurs raisonnent très différemment mais ont en commun, outre leur génération, cette recherche incessante d’une position plus satisfaisante que la découpe sorbonnarde des disciplines. Le fait que leurs études universitaires soient presque immédiatement postérieures à la fin de la Seconde Guerre mondiale est sans doute une dimension essentielle de leur difficulté à se situer.
Pour l’Allemand, être né en 1929 signifie qu’il arrive vierge dans un monde coupé en deux : ceux qui sont restés et ceux qui reviennent de l’exil. Des gens qu’il estime et n’ont que quelques années de plus que lui ont pu passer la guerre sous l’uniforme sans pourtant s’être vécus comme des nazis convaincus, ou même en n’ayant collaboré avec le régime que « juste un peu ». Dans la France occupée, les collaborateurs avec l’occupant étaient des traitres. Nous les disons collaborationnistes pour marquer le caractère délibéré de leur engagement. Dans l’Allemagne nazie, collaborer avec le régime était la norme et n’a été considéré comme un crime que dans des cas extrêmes très minoritaires. Habermas insiste beaucoup sur le fait que le régime d’Adenauer conservait à leurs postes une grande proportion des hauts responsables de l’appareil d’État et de la justice qui avaient servi sans états d’âme le régime déchu. La priorité allait à l’anticommunisme et pas à une intense dénazification. Habermas est de ceux qui se sont efforcés de reconstruire le pays abîmé par le régime plus encore que par les bombes. Il a quelque chose d’un reconstructeur. D’où sa difficulté à se situer dans ce champ de ruines.
Son histoire intellectuelle est davantage celle de ses rencontres que le tracé d’une aventure théorique solitaire. Assez logiquement, les rencontres qui ont eu le plus grand rôle formateur étaient celles de personnes un peu ou beaucoup plus âgées que lui. Qui donc étaient restées durant le nazisme. Certaines à des postes de responsabilité. Habermas le mentionne lorsque c’est le cas mais il n’en fait pas le prétexte d’un classement entre bons et mauvais. Il parle de qui il a connu, qui pouvait être de bon conseil dans les années 1950 sans avoir été exemplaire dans les années 1940. Il ne s’érige pas en juge des personnes, il s’enrichit de ce qu’elles lui ont apporté pour mieux penser la réalité sociale.
Le lecteur français peine à évaluer la part de la politesse et celle des amitiés dans l’élaboration de ce qui lui apparaît comme la pensée propre d’un esprit marqué par l’ouverture et la bienveillance durant sept décennies. S’il n’a pas une connaissance professionnelle du milieu universitaire allemand, il se sent incapable de situer les dizaines de noms propres qui apparaissent au fil du livre. La faute en est peut-être au manque de traductions de travaux universitaires allemands. Mais ce peut aussi être que Habermas cite tout le monde puisque tout le monde l’a intéressé, des gens de l’importance d’Adorno et aussi d’autres dont la notoriété est seulement provinciale mais à qui il voulait rendre hommage.
Il balance entre se définir comme sociologue et se réclamer de la philosophie. La difficulté pour nous tient à l’impossible traduction de mots qui se ressemblent mais portent des connotations différentes. Du fait sans doute des spécificités de nos organisations universitaires réciproques. Pour nous, la sociologie est une discipline à part entière qui relève de méthodologies propres tendant à objectiver ce dont il est question, par exemple en recourant à des enquêtes statistiques. Quand Habermas emploie le mot, il l’explicite en « théorie sociale » dont une des grandes figures est le Hegel des Principes de la philosophie du droit, un livre dont nous reconnaissons la portée politique et même juridique mais que nous rattachons à la philosophie proprement dite, et certainement pas à la sociologie. Là où nous voyons des disciplines différentes entre lesquelles les grands noms ont fait un choix net, Habermas voit plutôt des différences d’accentuation variables au gré de circonstances tant objectives que subjectives.
Ses anciens étudiants se souviennent que Habermas les incitait à se méfier des discours de ces dirigeants qui croient habile de répéter qu’il n’y a « pas d’alternative » au choix qu’ils ont arrêté. Il leur disait qu’à insister sur l’absence d’alternative on allait susciter l’apparition de gens qui se présenteraient comme une « alternative pour l’Allemagne ». De fait, telle est la manière dont l’extrême droite se définit, en Allemagne comme ailleurs. Une belle illustration de la lucidité de Jürgen Habermas.
