Foucault, l’archive et la ZAD

Exécuteur testamentaire de Michel Foucault, Daniel Defert remet à l’historien Philippe Artières des coupures de presse et des fiches de lecture sur des hommes des bois, à la charnière du XIXe et du XXe siècle. Le philosophe aurait lui-même composé ce Dossier sauvage. Après des années de compagnonnage avec son œuvre, Philippe Artières accomplit par la fiction du montage littéraire certaines intuitions de Foucault, introduisant un peu d’imaginaire dans l’écriture de l’histoire.


Philippe Artières, Le dossier sauvage. Verticales, 168 p., 16,50 €


Avec Dominique Kalifa, Philippe Artières s’était déjà prêté au montage d’archives dans Vidal, le tueur de femmes (Perrin, 2001). Pour Vie et mort de Paul Gény (Seuil, 2013), il avait enquêté sur son aïeul, un philosophe jésuite assassiné à Rome dans l’entre-deux-guerres. À la fois collage expérimental, récit de recherche en jeu de piste et hommage à un autre ancêtre, Le dossier sauvage se situe au croisement de ces démarches d’écriture. Par le biais d’une structure légère de roman policier ou d’espionnage – un « document secret » est bien remis au narrateur-chercheur, mais il a peu d’incidence sur l’avenir immédiat –, il questionne la manière dont, comme des doubles, la fiction et l’histoire se produisent. Et cela, moins à partir de faits passés que dans la pratique de l’enquête, et plus spécifiquement dans celle de l’archive et de sa mise en forme.

Philippe Artières, Le dossier sauvage

Pour entendre les échos de ce livre dans le temps ouvert aux quatre vents des idées, il convient de revenir au moment où Michel Foucault, à la fin des années 1970, prépare une anthologie après son dépouillement des archives de l’enfermement de l’Hôpital général et de la Bastille, dans la perspective d’Histoire de la folie. L’anthologie devient collection, « Les vies parallèles » aux éditions Gallimard, où est publié Herculine Barbin dite Alexina B. D’autres manuscrits nourriront le livre co-écrit avec Arlette Farge sur les lettres de cachet, Le désordre des familles. L’anthologie ne paraîtra que sous cette forme éclatée, à laquelle participe le texte de 1977 sur « la vie des hommes infâmes », prévu en préface. Foucault y disait vouloir rassembler « en une sorte d’herbier » des « vies singulières devenues, par je ne sais quels hasards, d’étranges poèmes » : vies de pendus et de fous, auxquelles, en archivant leur passage entre ses filets, l’administration royale donnait « cette pure existence verbale qui fait de ces malheureux ou de ces scélérats des êtres quasi fictifs ». On le voit, la littérature déjà n’était pas loin.

« Ce qui les arrache à la nuit où elles auraient pu, et peut-être toujours dû, rester, c’est la rencontre avec le pouvoir », écrivait encore Foucault. Chez Artières, c’est l’inverse qui se passe… ou presque. Quelques hommes, retirés des centres du monde « civilisé » – au moment même où l’on commence à les relier par le train –, tentent de fuir tout contact avec leurs semblables, et de surcroît avec les instances qui organisent leur vie sociale ; mais cette rupture de ban excite l’intérêt d’un nouveau pouvoir en pleine croissance, qui s’appelle la presse. La trace infime de ces nouveaux infâmes n’est plus conservée dans les registres carcéraux, mais dans les entrefilets des journaux – ce que pressentait Foucault dans sa préface.

« Sauvages, c’est-à-dire rétives à l’histoire », écrit cette fois Artières, les vies dans la forêt sont aussi scandaleuses que celles passées au cachot un siècle auparavant, elles engendrent un désordre, un dérangement que s’empressent de dénoncer leurs commentateurs. Mais leur écho vient aussi vers nous. Difficile en effet de ne pas y entendre les luttes d’aujourd’hui nées de ces ruptures avec un monde qui a seulement changé d’échelle. À partir des thèses de Theodore Kaczynski, dont il retrace le passionnant parcours, Le dossier sauvage appelle à penser les idéaux de décroissance et de déconnexion dans l’organisation concrète de la vie, par « des techniques de soi pour échapper au contrôle de la technologie moderne ». Un nouveau siècle est passé, et le pouvoir a de nouveau changé de visage.

Philippe Artières, Le dossier sauvage

Philippe Artières © Francesca Mantovani/Gallimard

Mais même si Philippe Artières termine son livre en invoquant les ZAD, la figure de Foucault en précurseur de l’écologie radicale n’est pas celle qui l’emporte dans Le dossier sauvage, lequel poursuit une seconde intuition du philosophe, et semble s’intéresser plutôt aux rapports de l’histoire et de la littérature : la possibilité à venir d’un « usage fictif des matériaux ». En dépit de l’aspect parfois seulement esquissé de certaines pistes, le maintien d’un espace d’indécision entre le vrai et le faux, l’original et l’apocryphe, laisse le lecteur se faire agréablement surprendre par une intrigue – Artières à la recherche de Foucault, Foucault à la recherche des ermites – née du disparate, de fragments qui n’avaient pas d’existence propre avant de résonner ensemble grâce au geste habile du monteur. Ce narrateur, qui a quelque chose du collectionneur ou du fan, voudrait que Foucault (qui lui-même rêvait d’un « livre de convention et de jeu, le livre d’une petite manie qui s’est donné son système ») ait rassemblé ce dossier ; c’est chose faite par un roman dans lequel le document nourrit l’imaginaire. Pas simplement par une rêverie sur les ruines, mais en proposant un mode d’interprétation du passé où l’imaginaire a lui aussi le droit d’enquêter.

On en profite pour signaler l’édition, par le même Philippe Artières, d’un petit volume intitulé Foucault & Cie (Éditions de la Sorbonne, 144 p., 5 €), catalogue non exhaustif des appels politiques signés par Michel Foucault entre 1967 et 1984. Non exhaustif, parce que la liste est énorme et que certains textes sont déjà présents dans les Dits et écrits, ainsi que dans certains volumes de Gilles Deleuze. On y voit un Foucault internationaliste et collectif, alerte, attentif aux combats de son temps, signant pour donner du poids à des revendications sous les projecteurs comme inaudibles. La guerre du Vietnam, la répression au Congo, en Égypte, en Turquie, en Iran, en Italie, les prisons… tout y passe – mais pas encore la protection des forêts et la défense des hommes qui y vivent.