Vies au travail

Deux livres, bien différents dans leur objet, leur forme et leurs champs d’investigation, interrogent la place du travail au sein de parcours individuels, à propos, ici, d’histoires de vie et, là, de l’âge au travail comme construction sociale. Il s’agit de Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font, de Studs Terkel, et de l’ouvrage collectif Les âges au travail dans les sociétés d’Europe occidentale.

Studs Terkel | Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font. Trad. de l’anglais par Denise Meunier et Aurélien Blanchard. L’Ogre, coll. « Sirènes », 616 p., 15,90 €
Corine Maitte, Nicoletta Rolla, Matthieu Scherman et Didier Terrier (dir.) | Les âges au travail dans les sociétés d’Europe occidentale. XIVe-XXe siècle. Presses universitaires de Rennes, 302 p., 25 €

Studs Terkel, figure de la gauche radicale américaine et journaliste de radio, a réalisé plusieurs décennies durant des entretiens dans le cadre de son Studs Terkel Program, à Chicago. Ils ont fourni la matière de plusieurs recueils thématiques d’histoire orale publiés à partir de 1970 à l’instigation de l’éditeur André Schiffrin. L’édition française de Working réunit 83 des 136 entretiens réalisés en 1972 et 1973 parmi des travailleurs et travailleuses d’une grande diversité de secteurs, des travailleurs pauvres et de la « piétaille » aux « Américains tranquilles » de la middle class en passant pas un courtier ou un président de société, des femmes au foyer aux retraités, de l’accordeur de piano à la prostituée et bien d’autres. Si l’ouvrage privilégie ceux qui ne font pas parler d’eux, ouvrier agricole ou préposé au lavabo, plutôt que ceux qui disposent d’autres tribunes, c’est cependant sans exclusive.

Les entretiens sont regroupés en vingt-huit ensembles – « travailleurs de la terre », communications, nettoyage, surveillance, fabrication, de la conduite, apparences, sportifs, responsabilités, oisiveté et retraite, du berceau à la tombe, à la recherche d’une vocation, second souffle… réunis en neuf chapitres, inégalement homogènes. Hommes et femmes évoquent leur vie au travail et la place du travail dans leur vie, ici marquée par des stabilités subies ou choisies ou, là, par des bifurcations qui doivent tantôt aux accidents de la vie et tantôt à la volonté de promotion. Certains de leurs récits ont la teneur d’une nouvelle et beaucoup ont donné lieu à des adaptations théâtrales, à Broadway et ailleurs.

« J’étais conscient d’un paradoxe, écrit Studs Terkel. L’intrusion dans l’intimité d’étrangers est flagrante. Mais l’expérience prouve que ceux qui ont des griefs refoulés et des rêves inexprimés ne demandent qu’à s’exprimer. Crever l’abcès comme ils disent. Il y a trop de pus ». La confiance acquise, le respect pour l’autre et sa capacité d’écoute vont lui permettre de devenir cet « accoucheur de la parole d’autrui » qu’il entend être. Avec talent. « Ce livre sur le travail traite aussi, de par sa nature même, de la violence, de la violence faite à l’esprit comme au corps », énonce-t-il en ouverture. Et de poursuivre : « Peut-être est-il temps de redéfinir l’éthique du travail et de retirer l’usage de cette idée aux hommes ordinaires qui l’invoquent ».  

Puis il s’efface derrière la parole des autres. Le rapport au travail, loin d’être univoque, se charge d’ambivalence : travail contraint pour vivre si ce n’est survivre, source d’aliénation (sensiblement plus présente que l’exploitation dans les récits), d’humiliations quotidiennes : « Mon travail n’a pas de prestige. C’est un service. Vous êtes là pour les servir, comme une bonne », monotonie, cadences, accidents du travail, mobilités forcées, racisme, sexisme, souffrances et perte du sens : « On ne peut plus être fier de ce que l’on fait… Vous produisez des trucs en masse et vous voyez jamais le résultat… Si j’avais une semaine de vingt heures, je connaitrais mieux ma femme et mes gosses ».

Deux livres, bien différents dans leur objet, leur forme et leurs champs d’investigation, interrogent la place du travail au sein de parcours individuels, à propos, ici, d’histoires de vie et, là, de l’âge au travail comme construction sociale. Il s'agit de Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font, de Studs Terkel, et de l'ouvrage collectif Les âges au travail dans les sociétés d’Europe occidentale.
Un employé (Texas) © Jean-Luc Bertini

Mais, au fil des pages, parfois au sein d’un même récit, un travail passion, y compris dans des métiers manuels ou des services où le lecteur ne l’attendrait pas toujours : « Oui je suis fier de ce que je fais… tout mon boulot il est là au grand air, je peux le regarder quand je passe. C’est quelque chose que je peux voir jusqu’à la fin de mes jours… c’est l’immortalité pour nous ». « Vous voyez [les automobiles] sur l’autoroute… et quelqu’un tout comme moi a mis sa part de travail dedans. Faut que ce soit une part de fierté ». « Je suis caissière et j’en suis fièreJe me réjouis de venir travailler. C’est formidable comme sensation. J’aime ça. Terriblement ». « Le jour où je ne peux plus travailler, je serai perdue ». « Votre travail, c’est votre identité. Le travail bien fait apporte une si grande joie ». Cependant qu’ailleurs la grève ou le syndicat s’affirment pour des moyens de résistance et par là du sens restauré : « Je ne regarde plus du tout le travail de la même façon depuis que le syndicat est venu ».

Ces vies au travail sont reliées aux autres sphères de l’existence. Au fil des récits se dessinent des trajectoires familiales, témoignant du poids de la Grande Dépression sur le quotidien d’individus, frappant les pères et mères et contraignant plusieurs auteurs de ces récits à des boulots bien éloignés de leurs attentes, attentes que certains reportent alors sur la génération nouvelle, en des propos qui disent assez bien la douleur demeurée vive de ces vies si peu conformes à leurs désirs : « Je t’envoie pas à l’école pour que t’ailles travailler dans les mines. J’aimerais mieux qu’il soit au Vietnam ». « J’ai dit à mes fils si vous finissez dans les aciéries comme moi, je vous flanque un coup de barre sur la tête ».

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Par-delà ces vies ordinaires et minuscules, se dégage une histoire sociale des États-Unis, des années 1930 aux années 1970, une Amérique encore marquée par les séquelles de la dépression sur certaines trajectoires, par le racisme au quotidien, malgré les victoires de la bataille pour les droits civiques, une Amérique plongée dans la guerre du Vietnam, toutefois peu présente dans les récits, si ce n’est parfois à contre-emploi. Mais une Amérique également immergée dans la société de consommation, l’automobile reine, l’american way of life. Amérique déjà victime des ravages de l’agrobusiness, où certains métiers affectés par l’automatisation et les premiers pas de l’informatisation changent radicalement de nature, au détriment des compétences et du sens. Amérique où le rêve américain, le mythe du self made man, l’image de l’Américain moyen, nourrissent toujours bien des imaginaires, donnant parfois au lecteur le sentiment qu’il retraverse des pans entiers de la filmographie américaine, ses arrière-plans en premier lieu, sans qu’il soit toujours aisé de savoir lesquels ont inspiré les autres.

L’ouvrage publié en 1974 l’a été dans sa première traduction française en 2007. À l’heure du « travailler plus », de l’accélération des processus de transformation du travail dont Working soulignait l’émergence, de la marée des bullshit jobs, la présente réédition est bien davantage qu’un précieux document d’archives. À lire de toute urgence si vous ne l’avez jamais fait.

L’ouvrage collectif dirigé par Corine Maitte, Nicoletta Rolla, Matthieu Scherman et Didier Terrier n’est pas sans croiser certaines préoccupations du livre précédent. Historiens et historiennes interrogent la manière dont on gère l’activité professionnelle avec son parcours de vie, aux différents moments de son existence. Les sociologues, gérontologues et ergonomes ont abandonné depuis des années le découpage tripartite de la vie au profit d’une approche de l’âge comme construction sociale, articulant l’âge calendaire, l’âge biologique, l’âge assigné par le regard d’autrui et l’âge psychologique, assumé par l’individu lui-même. Déplorant que trop d’historiens du travail demeurent enfermés dans l’approche tripartite, les auteurs réunissent quinze monographies inscrites dans six siècles d’histoire de sociétés d’Europe occidentale qui doivent à des sources souvent rares d’avoir pu s’approprier une démarche en termes de construction sociale. Elles abordent des parcours de vie au travail, en longue durée, « l’enfance » au labeur, la « vieillesse » au travail ou la cessation du travail, en s’attachant, selon les lieux et les temps, aux effets des mots pour le dire, des normes, des conquêtes sociales ou de leur absence.