Voici un livre au titre bien austère, au sous-titre un peu général : Politiques de la rareté. Des origines du capitalisme à la crise écologique. Mais attention, cela ne doit pas rebuter le lecteur ! Le sujet, les rapports évolutifs entre l’économie, les économistes et la nature, du Moyen Âge à nos jours, tant dans la pratique que dans le mouvement des idées, est une question cruciale. Frederik Albritton Jonsson et Carl Wennerlind, deux historiens suédois installés aux États-Unis, y travaillent depuis dix ans.
Ce temps long leur a permis de se nourrir non seulement de leurs recherches mais aussi des échanges avec de nombreux spécialistes internationaux et avec leurs étudiants de l’université de Chicago, du Barnard College et de l’université Columbia. Il en résulte un essai approfondi qui enrichit considérablement – par la période couverte et les sources convoquées – la littérature sur le sujet, abordé notamment par Michel Serres (Le contrat naturel, 1990) ou récemment par Harold Levrel et Antoine Missemer (L’économie face à la nature, 2023) qui ont par ailleurs dirigé le numéro de L’Économie politique n° 100 (2023), « L’Homme face à la nature ». Arnaud Orain (Les savoirs perdus de l’économie. Contribution à l’équilibre du vivant, 2023), qui a également mené de roboratives recherches sur le sujet, préface cet ouvrage – paru en 2023 aux États-Unis – pour son édition française, en en dégageant les « deux grands mérites » : d’abord montrer combien les différents courants de l’économie politique, des libéraux aux keynésiens et aux marxistes, sont cornucopiens – un terme qui pimente le livre – en voyant dans la nature une corne d’abondance pour peu que l’humanité se dote des innovations et des moyens techniques adéquats pour augmenter sans fin les richesses matérielles en exploitant le non-humain.
Le deuxième mérite du livre, selon Orain citant les auteurs, est de montrer que « l’histoire recèle une mine d’idées alternatives pour penser la nature et l’économie », portées par ceux qu’ils appellent des « finitistes », lesquels estiment qu’il existe des limites physiques à ce qu’on peut demander à la nature et qu’il faut combattre l’infinité des besoins. Tous sont confrontés à la question de la rareté des ressources, mais ne la définissent pas et ne l’abordent pas de la même façon. Depuis 500 ans, en Occident, des conceptions différentes de la rareté se sont succédé, que les auteurs caractérisent par leur approche de l’économie politique, cornucopienne pour la « rareté d’enclosure », la « rareté des Lumières » (en fait, plus diversifiées qu’il n’y paraît), la « rareté néo-classique » encore en cours ; « finitiste » pour la « rareté néo-aristotélicienne » antérieure à l’essor du capitalisme marchand des XV-XVIIe siècle, la « rareté utopique » dès Thomas More, au XIXe siècle la « rareté malthusienne » et la « rareté romantique » puis la « rareté socialiste » et la « rareté planétaire ».
Un des buts des auteurs est de montrer que la « rareté néo-classique », qui, dans sa version actuelle, est technosolutionniste face aux défis environnementaux tant le culte de la croissance de la production et de la consommation guide la réflexion et l’action des gouvernants et des économistes, cette « rareté » n’a pas toujours existé. Elle prend sa source dans les cercles intellectuels et alchimistes du XVIIe siècle, puis auprès des philosophes des Lumières et des économistes « marginalistes » de la fin du XIXe siècle. Elle prend son essor avec le capitalisme commercial il y a 500 ans et la fièvre des découvertes scientifiques. Parallèlement, on peut suivre la critique de cette approche, souvent minoritaire mais loin d’être marginale. Si bien que la « rareté néo-classique n’a rien d’une « manifestation rationnelle d’une vérité universelle ». Elle peut et doit être contestée, en puisant dans les arguments du passé – parfois prémonitoires – comme dans les impératifs largement démontrés aujourd’hui.

En inscrivant de nombreux auteurs et acteurs dans cette histoire longue des « politiques de la rareté », le livre nous les fait découvrir sous un nouvel éclairage. Ainsi, du côté cornucopien, voici, autour de 1600, Giovanni Botero, qui, observant la prospérité des villes marchandes italiennes, considère que ce n’est pas tant « la fertilité du sol » ou les mines d’argent de Potosi en Bolivie que « l’industrie de la population » qui est source de richesse. Un point de vue qui sera repris plus tard par Locke et par Hume qui exprimera, au XVIIIe siècle, sa confiance dans le dynamisme du capitalisme. Contemporain de Botero, l’anglais Francis Bacon, lui, célèbre les prouesses de la science et ses avancées incessantes qui promettent de transformer la nature et la vie matérielle des hommes. Par contre, son contemporain Thomas More, dans son Utopie, imagine une société sans propriété privée, sans marché, sans argent et sans commerce, l’exact opposé de tout ce qui se développe sous ses yeux : une société où les propriétaires terriens abandonnent l’agriculture au profit du pâturage des moutons, le commerce de la laine étant plus rémunérateur. Les propriétaires terriens s’engagent alors dans une recherche effrénée d’accumulation, tandis que le reste de la population vit dans le dénuement. C’est la pauvreté dans l’abondance. L’économie traditionnelle figeait les inégalités de classes mais permettait d’importants droits d’usage des communs qui sombrent avec les « enclosures » des pâturages. Pour reprendre les termes des auteurs, la « rareté d’enclosure » s’opposant à la « rareté utopiste ».
Plus loin, les auteurs analysent avec nuance les positions défendues par les grands courants de l’économie politique, par les physiocrates, par Adam Smith qui souligne les bienfaits de l’épargne et de l’accumulation mais aussi une « sage conduite des particuliers », une consommation prudente ; par Marx qui, précisent-ils, « souhaite maintenir l’emprise technologique des humains sur la nature, tout en mettant un terme à l’emprise sociale des capitalistes sur les travailleurs ». Mais la deuxième moitié du XIXe siècle est le triomphe de la « rareté néo-classique » promise à un bel avenir jusqu’à aujourd’hui, portée par le capitalisme industriel et financier : les prouesses scientifiques et technologiques et la croissance de la production sont célébrées lors des expositions universelles ainsi que la frénésie de la consommation de besoins toujours renouvelés par les « grands magasins » qui ne font pas que le « bonheur des dames ». Keynes rejettera ce présupposé d’une rareté perpétuelle en arguant que, une fois que la population aura un logement décent, des vêtements adaptés, une alimentation saine et un niveau de vie convenable, elle cessera de courir après de nouveaux besoins et pourra se consacrer à un « art de vivre ». Doux espoir !
D’autres auteurs ont pris des positions bien plus fermes face à l’accumulation de richesses et aux besoins, tel Luther et sa dénonciation de la cupidité des marchands, ou Jonathan Swift qui, dans Les Voyages de Gulliver à travers la figure du Yahoo, un personnage à la poursuite sans retenue des plaisirs de la chair et que caractérise la propension à accumuler des richesses, caricature le capitaliste. Au XVIIIe siècle, Rousseau inspire et s’inscrit dans un mouvement parmi les classes moyennes européennes qui, au lieu de vouloir combattre la rareté par le développement économique, les échanges commerciaux et la croissance de la consommation, prône une sobriété, une vie respectueuse des limites naturelles, conception que l’on retrouve chez le philosophe William Godwin. Au XIXe siècle, l’artiste et économiste John Ruskin lance un mouvement de résistance à la consommation de masse et s’inquiète de la dégradation de l’environnement par le capitalisme industriel, une force destructrice planétaire polluant l’atmosphère et susceptible même de modifier le climat terrestre.
Nous retrouvons encore des figures obligées telle Rachel Carson qui, en 1962, dans Printemps silencieux, dénonce les dégâts de l’utilisation massive des pesticides, ou l’économiste Kenneth Boulding pour qui « les économistes, et l’humanité en général, ont eu tendance à se conduire comme si le système économique pouvait perpétuellement puiser dans le réservoir infini de la nature », une « économie du Far West » à laquelle il oppose une « économie du vaisseau spatial » qui fonctionne sur un modèle d’économie circulaire, sans accroître sans cesse production et consommation. De nos jours, l’économiste de Cambridge Partha Dasgupta propose de mesurer la performance d’une économie non par le PIB mais par sa « richesse inclusive » intégrant son respect et la régénération du capital naturel (richesse des sols, biodiversité, espèces pollinisatrices, courant océaniques, cycle de l’eau, du carbone et de l’azote, etc.). Mais, face à ce qui peut paraître comme des évidences, la « rareté néo-classique » fait de la résistance et continue à donner le la.
