En publiant Ostracisme !, les éditions de l’EHESS nous présentent un magnifique livre d’historien qui offre des éléments de réflexion sur la nature même de la démocratie. Vincent Azoulay montre comment l’institution de l’ostracisme a pu être perçue aussi bien comme une des tares du pouvoir populaire que comme un moyen efficace de préserver la paix civile.
Entre le « dégagisme » électoral et l’exil plus ou moins volontaire de ceux qui sont mal à l’aise dans leur pays, la gamme est large des manières de réagir à un rejet, perçu ou proclamé, par un départ que l’on croit ou que l’on veut définitif. On peut alors se sentir ostracisé et se plaindre de ce triste sort. Pris dans son acception précise, l’ostracisme était une institution clairement réglée, née dans les mêmes circonstances que la démocratie athénienne. Il était prévu qu’une fois par an un scrutin à bulletin secret pouvait chasser d’Athènes un personnage dont la présence était jugée néfaste au fonctionnement du pouvoir populaire.
Ce vote n’est en rien comparable à un procès politique. Celui que le peuple ostracise n’est pas condamné et n’a pas un statut plus humiliant que nos candidats à la présidentielle qui ne sont pas élus et peuvent finir par l’être, à la troisième tentative dans les cas de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Dire qu’il n’y a pas de procès, c’est marquer aussi qu’il n’y a pas de débat contradictoire, ni attaque, ni défense. On vote donc sur des impressions qui peuvent relever du plus absurde subjectivisme. La contrepartie est que l’ostracisme ne pouvait pas être prononcé pour plus d’une décennie, sachant qu’en pratique beaucoup d’ostracisés sont revenus bien plus vite. Sachant aussi que l’ostracisé ne perdait ni ses biens ni sa qualité de citoyen.

Depuis deux millénaires et demi, la notion d’ostracisme a été utilisée à maintes reprises, en ne collant jamais tout à fait avec la procédure athénienne. Sieyès a employé ce mot à propos de l’exclusion de toutes les familles nobles sous la Révolution. Il y eut quelque chose de cet ordre avec l’interdit jeté contre toutes les familles ayant régné en France (les Bourbons, les Orléans, les Bonaparte) trois ans après que Jérôme Bonaparte, cousin de Napoléon III, eut tenté un retour au pouvoir en 1883. Cette loi d’exil ne fut abrogée qu’en 1950. On peut même voir quelque chose de comparable dans la logique de l’antisémitisme militant d’un Édouard Drumont. On aurait pu aussi employer ce mot à propos de l’exil forcé de Dante et de celui de Pétrarque : la république de Florence appliquait alors une sorte d’ostracisme contre ses esprits forts.
On sent bien l’existence de points communs entre ces situations très différentes, lesquels justifient que l’on emploie le même mot « ostracisme » même si l’on est proche d’un abus de langage comparable à l’usage actuel du mot « fascisme » : ce sont des mots qui résument un jugement de valeur et pas une analyse précise de la réalité politique en cause. L’institution athénienne présentait deux caractéristiques essentielles que l’on n’a pas retrouvées ailleurs : le vote populaire à bulletin secret et le caractère explicitement temporaire d’un exil qui n’avait rien d’insultant en lui-même. Dante n’a jamais pu revenir à Florence.
La question politique que pose cette procédure concerne ce vote lui-même : ne risque-t-on pas d’ostraciser des personnages de qualité, dont l’absence serait dommageable à la collectivité ? L’anecdote célèbre que raconte Plutarque est instructive à plus d’un titre : Aristide, éminent militaire qui a remporté d’importantes batailles, est confronté à la menace d’un vote l’ostracisant. Il est accosté par un rustre illettré qui lui demande de remplir à sa place son bulletin de vote, c’est-à-dire de graver le nom sur le rituel tesson de poterie. Quel nom ? Celui d’Aristide. Pourquoi ? Parce que j’en ai assez d’entendre l’éloge unanime qu’on fait de lui sans cesse. Aristide ne lui dit pas son nom et il accepte de le graver sur l’ostrakon. La portée antidémocratique de l’anecdote est évidente, à la fois parce que la cité aurait eu besoin d’un homme de la qualité d’Aristide et parce que la motivation du rustre est une caricature de ces scrutins qui ont mené au pouvoir le parti nazi après tant d’autres démagogues qui ont ruiné leur pays. La démocratie, dit-on, c’est confier le pouvoir à n’importe qui et éliminer les meilleurs.
On peut certes juger cette procédure préférable à un procès comme celui qui condamna à mort les généraux vainqueurs de la bataille des Arginuses parce que, pris dans une tempête, ils n’avaient pas relevé les cadavres des soldats morts. Deux ans après cette condamnation de 406, Athènes était occupée par les Spartiates. La procédure de l’ostracisme était tombée en désuétude depuis une décennie. Sans doute aurait-il été préférable de l’utiliser contre ces brillants généraux, qui auraient pu revenir aux affaires dans l’urgence.
Outre les absurdités possibles (et peut-être même fréquentes) d’un tel vote populaire, se pose le problème de ses motivations : sont-elles principalement politiques (maintenir la paix civile en sortant du jeu un potentiel tyran) ou religieuses (on exclut un bouc émissaire) ? En pratique, nous n’avons pas vraiment les moyens de trancher dans une opposition qui n’est sans doute perceptible qu’à nos yeux.
Ce qui, en revanche, est tout à fait clair, c’est que, depuis la fin du XIXe siècle, on a retrouvé des milliers de bulletins de vote, ces ostraka constitués d’un tesson de poterie sur lequel le votant a gravé le nom de celui qu’il souhaitait ostraciser. Ces documents matériels peuvent être croisés avec les informations que livrent les textes anciens, les uns et les autres se confirmant mutuellement, si bien que les dates de chacun de ces scrutins peuvent être déduites avec précision, ainsi que le portrait de ceux qui subirent cette exclusion temporaire. Quoique le plus souvent nommé, Aristide ne fut pas le seul militaire victorieux à être ostracisé. Le général de Gaulle put y penser entre 1946 et 1958.
Au-delà des vieilles polémiques concernant le bien-fondé ou non d’une telle procédure – que les adversaires de la démocratie ont toujours dénoncée avec de solides arguments –, il faut constater un fait prégnant : la procédure de l’ostracisme a été mise en place en même temps et par les mêmes hommes qui inventaient ce régime totalement inédit qu’allait être la démocratie, après l’assassinat des derniers tyrans. Elle a été utilisée pendant la majeure partie du Ve siècle, le grand siècle d’Athènes. Comme toute les institutions politiques, elle souffrait de défauts graves – qui, du moins, furent régulièrement dénoncés pour tels – mais on peut aussi insister sur le fait qu’elle parut utile aux fondateurs de la première démocratie et qu’on sut l’abandonner sans douleur quand il parut que ses défauts l’emportaient sur ses vertus.
Les contempteurs de la souveraineté populaire ont beau jeu d’en dénoncer les torts. Cela plait toujours mais il est sans doute plus sage de valoriser un régime à ce point conscient de ses défauts qu’il se donne les moyens d’y remédier.
