La guerre est une fracture de la pensée. Aussi, le titre voulu par Elsa Vidal pour son essai Que pensent les Russes ? est une utile et indispensable interrogation. On sait trop bien qu’en temps de guerre la pensée se retrouve chassée des consciences. C’est (et ce sera toujours) la première cible et la première victime des belligérants. Il leur faut d’abord détruire toute interrogation, rejetant à plus tard analyse et réflexion. Mais tant de bruits d’armes lèvent tant de questions, sans pouvoir les étouffer.
Tout l’essai d’Elsa Vidal se veut l’exploration précise d’une interrogation, à partir d’une position affirmée, bien étayée. Son engagement est d’abord celui de la recherche de la vérité, une recherche minutieusement documentée, peu rassurante en apparence : jusqu’où cette catastrophe va-t-elle conduire, si l’on ne tente pas, si l’on se refuse à tenter de la comprendre ? Et si l’on ne fait que reprendre paresseusement de vieux schémas qui font retrouver la guerre éternelle de sottise (si paisible aux consciences et aux intérêts qui se conjuguent) entre les bons et les méchants. Ce n’est pas le projet d’Elsa Vidal. Elle a ses positions mais elle sait informer avec conscience.
Elle nous introduit dans les tensions et dissensions internes d’un pouvoir autoritaire confronté à une population, cet « immense être humain » (pour reprendre ici Marcel Proust) dont ce pouvoir a besoin et qu’il travaille à plier. Cet immense être humain, ce collectif, semble se laisser faire mais se sent et se voit en même temps traversé d’inquiétudes et de doutes. Il a des haut-le-corps sociaux : il a donc sa vie propre, dégagée tant bien que mal des intrusions du pouvoir central et centralisateur. Et Elsa Vidal l’appréhende parfaitement. C’est tout l’intérêt de son enquête.
Selon la formule connue qui s’applique si bien à l’étrange Russie/URSS aller-retour, tout change pour que rien ne change (les religions nous l’ont déjà appris) dans un pays qui frémit encore de toute son histoire : une révolution, comme on le sait, formant un cercle parfait où le point de départ se retrouve point d’aboutissement. Le tour du monde est ainsi joué. Mais le cercle ici garde des tensions, des murmures, voire des soubresauts, des secousses intermittentes qu’Elsa Vidal décèle, saisit, et qu’elle expose. Le temps et l’Histoire interviennent de concert. L’Occident, comme en embuscade aux portes d’un jeu qui ne lui est pas indifférent, s’étonnerait de quoi ? Il a ses intérêts et ses fins à défendre et à entretenir. Il retire ou bien accroît sa mise.
Vladimir Poutine, à la suite des bolcheviks et mal détaché de l’ombre de Staline, prend le relais des tsars, tout particulièrement de Nicolas Ier et ses méthodes. Et parfois l’Ukraine elle-même, en réponse, n’a rien à envier aux méthodes d’effacement culturel et historique qu’elle a pourtant dû violemment subir, mais qu’elle reprend et applique, en une lecture bien mal comprise de son sort même, par exemple à Odessa. Ainsi s’étend et s’entretient une contagion tragique où bourreaux et victimes se retrouvent souillés par une même force. De mauvaises réponses et de mauvais traitements sortent de diagnostics hâtifs et bâclés. C’est une concurrence d’humeurs et de vindictes qui s’adonnent à l’ignorance et à l’aveuglement entretenu. C’est à qui fera le mieux écran devant ses propres raisons profondes. On en sourirait si le résultat ne portait tant de conséquences et de drames engrangés pour l’avenir.
Odessa multiculturel, carrefour de peuples, devrait être pourtant une chance à comprendre et préserver. On s’applique même à vouloir effacer celle-ci ; à verrouiller toutes les portes qui pourraient encore s’ouvrir et aider à la réflexion. On voit bien que, dans de tels conflits, les imbéciles des deux camps se retrouvent toujours à la manœuvre : ils feraient mieux de relire Gogol et Pouchkine, si merveilleusement scellés par un même génie créateur transnational, ou bien de retrouver l’incomparable humour odessite d’Ilf et Petrov. Cet humour aurait aujourd’hui une belle matière où s’exercer et confondre les deux camps.

Rappelons encore, dans le registre tragique, cet écrivain ukrainien oublié chez nous : Mykhaylo Ossadchy (1936-1994) et le récit Cataracte (traduit de l’ukrainien par Kaléna Uhryn, et publié en 1974 aux éditions Fayard. Le récit est daté de Lviv, mars-mai 1968), à propos de son arrestation, son procès, sa détention : « Qu’importe l’accusé ! Il est toujours l’ennemi. » C’est le cas de figure qui définit un régime. Ou bien encore un conflit. Et le signe. C’est le cas de figure que risque aussi un jour d’adopter la victime devenue adversaire. Il suffit pour être un ennemi de passer une frontière politique (géographique ou non) sans les autorisations ad hoc.
L’ennemi étant l’autre, alors aussitôt classé dans un statut légal différent. Mais cet autre peut se révéler être ou avoir été historiquement une partie de soi. Par cela même, il peut tout autant être rejeté comme tel. Ce qui s’appelle encore sceller et briser des destins. Dans une telle confusion recherchée et provoquée des choses, quel bonheur de trouver qu’il n’y a pas, du côté d’Elsa Vidal, d’adieu aux armes de la réflexion, de l’enquête et de l’analyse. Des armes si bien fourbies et qu’elle utilise en priorité aux fins de notre compréhension. Elle se tourne vers l’enquête et l’explication, écarte le duel et la polémique. Elle a sa position. Elle n’a pas d’ennemi : elle ne méprise pas l’autre position. Elle examine et montre. Elle explore pour comprendre et faire comprendre.
Son essai met le lecteur en recherche de l’histoire de la Russie et de l’Ukraine, liées/déliées dans des tragédies successives et de longue date. Le titre est une interrogation, parce que tout le livre est une interrogation, et Elsa Vidal elle-même nous conduit à un questionnement en profondeur des certitudes inscrites en hâte et désordre à la fin du dernier grand conflit mondial. « Il faudrait écrire des choses éternelles pour être sûr qu’elles soient d’actualité », souligne la philosophe Simone Weil tout à la fin de sa vie.
Elsa Vidal, par son enquête précise et concrète, pourrait laisser un jour non seulement s’approcher mais se dessiner aussi chez elle une telle écriture, éternelle et tangible, dont le monde d’aujourd’hui, malade de hâtes, a besoin. Un seul engagement est aujourd’hui nécessaire : celui de la recherche de la vérité. Elsa Vidal indique une voie. Elle nous apprend par l’observation quelque chose de la société russe, et, de nos jours où les ignorances sont agressives, c’est beaucoup. Il y a toujours un glissement possible vers une diatribe stérile et finalement dissimulatrice des tensions portées par l’enquête et l’analyse.
Mais ici, avec Elsa Vidal, l’objectif de connaître pour informer est prioritaire et tenu. C’est d’honnête équilibre. Elle expose et garde de bonne façon son point de vue. Si l’on savait à quel point certains politiques ne savent pas un mot d’Histoire. Ça ne les concerne ni ne les gêne. Heureusement que « la réalité finit toujours par dicter la vérité » (Charles Péguy). Mais à l’une comme à l’autre, ensemble liées, combien veulent s’y reporter et combien s’y reportent vraiment ? Comment rechercher la vérité des nations ? C’est souvent un joug d’ignorance chez ceux qui tentent ou prétendent s’y atteler ou plutôt dicter. Les intérêts y ont leur part. Ils écartent la réflexion.
En dernier ressort, qui peut juger ? Sans doute « l’arrêt sera donné ès prochaines calendes grecques c’est-à-dire jamais » (Rabelais). Tout bonnement parce que nous sommes aujourd’hui à nous attarder, et de façon si peu saine et si peu libre, au règne de l’argent (ventes et achats stratégiques, par exemple) et à celui des conflits : réunis, ils forment l’inconnaissance même du lendemain, par le refus de le construire et de le constituer. Tant aux yeux des belligérants réfléchir est la chose la plus dangereuse au monde, et d’abord pour leurs conjointes sinon complices menées, dans l’attitude maladive et contagieuse du conflit que chacun cherche à quitter en vainqueur, au mépris de la vie dévastée et vaincue.
Tout cela en vue de satisfaire à l’idole politique et sociale de nécessité immédiate, au « gros animal répugnant », tel que l’entendent Platon et Simone Weil. « Chacun aime un totalitarisme et en hait un autre », précise cette dernière dans La pesanteur et la grâce (1948). On le voit si bien aujourd’hui. La conscience, toujours abusée par le politique, oublie que la patrie reste un échelon. Mais aucun des adversaires ne cherche à gravir plus haut l’échelle. Il faut attendre la force que prépare l’avenir et qui les fera céder. Pour le moment, la paix est à la guerre ce qu’est l’inconnu au cœur de ces deux peuples qui se connaissent pourtant très bien.
Trop bien pour si mal vivre leur séparation. Ainsi, se faire du mal mutuellement, c’est toujours pour chacun recevoir quelque chose de l’autre, celui-ci ne portant pas tant une difficulté à écarter qu’à saisir pour continuer d’en faire un étrange usage commun. Et dans le conflit, le temps ne peut passer sans soutenir la violence et devenir cette violence soutenue. Il leur faut combattre et apprendre à mentir, tout le reste ils l’apprendront sans doute ensuite. Par exemple, qu’il n’y a pas à choisir entre les opinions mais savoir les loger à leur demeure. Avec les mots qui conviennent. Et que toute propagande est un manque d’exigence à l’égard de l’exactitude. Personne n’y gagne. On ne peut aujourd’hui se permettre de rêver ainsi la fin des choses. Ni considérer les hommes au pouvoir comme des dangers bien mal contrôlés.
Une voix peut garder une signification pour les deux peuples qui s’affrontent : Anna Akhmatova, née à Odessa, morte à Komarovo dans la Russie du Nord. Cette voix de toujours est encore aujourd’hui « en route, par toute la Terre », comme dans son long poème de 1940, mais il faut une volonté d’entendre.
