Le communisme tangible

Phil A. Neel et Nick Chavez, les auteurs de Fabrique et forêt, écrivent contre les imaginaires communistes qui contournent la production. Leur « utopie anti-utopique » entend rendre au métabolisme matériel de l’espèce la place que dix ans d’esquisses post-capitalistes lui ont refusée.

Phil A. Neel et Nick Chavez | Fabrique et forêt. Science et fiction du communisme. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Julien Guazzini. Sans soleil, coll. « µv », 130 p., 10 €

Depuis une décennie, les imaginaires communistes prolifèrent : communes, décroissance, automatisation intégrale, démocraties directes. Presque tous, pourtant, contournent la production. « Il serait comique d’imaginer que de telles choses soient en quelque sorte le communisme en germe, si ce n’était si tragique. Comme celui qui croit que la fenêtre projetée sur le mur est vraie. » C’est à cette scène de faux contact, à cette main qui ne rencontre que l’enduit du placo, que revient sans cesse Fabrique et forêt. Phil A. Neel, dont Hinterland avait été traduit aux éditions Grevis en 2020, et Nick Chavez diagnostiquent chez nombre de leurs contemporains un même défaut : ces utopies compensent une impénétrabilité de la production qu’elles ratifient en la tenant pour irréversible. Les auteurs écrivent même, dans la préface à l’édition française, que les utopies contemporaines « entérinent l’impénétrabilité de l’industrie ». À cette facilité, ils opposent une exigence inverse : pénétrer.

Le paradoxe annoncé, une « utopie anti-utopique », n’est pas une coquetterie mais un programme. Neel et Chavez se réclament de la tradition anti-utopique de Marx et Engels contre Saint-Simon et Fourier, tout en maintenant la forme utopique pour une raison pratique : sa force d’attraction. Il ne s’agit ni de renoncer à toute fiction du communisme ni d’en faire un schéma directeur, mais de soumettre l’imaginaire révolutionnaire aux contraintes de la science-fiction dure – hard SF –, c’est-à-dire à la physique, à la chimie, à la logistique, à l’épaisseur propre des choses. Le livre travaille en dialogue serré avec Søren Mau, dont il reprend la lecture du capitalisme comme clivage métabolique : rupture entre producteurs et moyens de subsistance, médiée par l’argent et la propriété. Mais il récuse la transposition pratique en « communes » localistes. Ces dernières, écrivent les auteurs, ont « tout de pays miniatures » : elles reconduisent à petite échelle des formes d’exclusion qu’elles prétendent abolir, et supposent, pour empêcher ces exclusions, un pouvoir supérieur qui contredit leur promesse d’autonomie.

La critique dépasse pourtant le seul localisme : ce que Neel et Chavez contestent, c’est l’idée même que la production pourrait être tenue pour une question seconde, technique, reléguée à plus tard ou abandonnée aux experts. Le communisme, rappellent-ils, ne se laisse pas définir par la seule non-domination – nécessaire, mais plus suffisante – ni par l’extension de la démocratie à la sphère économique. Il engage une réorganisation consciente du métabolisme social à l’échelle réelle où celui-ci opère – parfois locale, plus souvent continentale ou planétaire. D’où leur formule la plus nette, et peut-être la plus risquée : « Le communisme n’est pas la démocratie. » Non qu’ils récusent toute délibération, mais parce qu’ils refusent d’en faire le principe unique d’intelligibilité d’une société future. Il faut partir ailleurs : des contraintes techniques de la reproduction matérielle, des chaînes d’approvisionnement, de l’azote, du climat, de la technosphère, des formes concrètes de coordination qu’exigerait une production libérée du capital.

Là, le livre devient plus qu’un simple manifeste méthodologique. Il traite le savoir productif comme une catégorie politique. La compétence distribuée dans la force de travail n’y apparaît pas comme un outil neutre, mais comme un enjeu de pouvoir. La préface française le dit nettement : la désindustrialisation n’a pas seulement délocalisé des usines, elle a dégradé la « subjectivité productive » en rendant le procès de production immédiat de plus en plus invisible à ceux-là mêmes qui vivent de lui. Le fil de cuivre, notent les auteurs, est extrudé en quantités massives dans un très petit nombre d’installations hautement automatisées que nul n’a vues. D’où l’importance décisive donnée à cette formule, au milieu du livre, selon laquelle la subjectivité des producteurs communistes serait « un alliage entre savoir pratique et abstrait, sous une forme sans précédent historique ». Le communisme ne peut donc pas être pensé comme un supplément moral appliqué à une infrastructure intacte ; il suppose une réappropriation simultanément sociale et technique des moyens de production existants.

« Harlun tehdas », Pekka Halonen (1917) © CC0/WikiCommons

Le livre déplace aussi la question de la planification. Au lieu de rêver une administration omnisciente des quantités à produire, il cherche une autre entrée : planifier par les limites en amont plutôt que par les quotas en aval. La référence à Bordiga et au « plan de sous-production » prend ici tout son sens. Il ne s’agit pas d’ordonner depuis un centre abstrait chaque flux de matière, mais de fixer d’abord ce qu’une société communiste se refuserait à extraire, brûler, dissiper ou détruire. Le renversement est conceptuellement lourd : une société qui se donne pour règle de limiter l’amont plutôt que de diriger l’aval n’a plus à prétendre prévoir exhaustivement sa propre production ; elle en reconfigure d’abord les bornes. La contrainte cesse d’être l’ennemie de l’émancipation pour en devenir le point de départ lucide. C’est en cela que Fabrique et forêt mérite d’être lu contre une partie des utopies contemporaines : non parce qu’il serait moins imaginatif qu’elles, mais parce qu’il demande à l’imagination d’accepter enfin ce qui lui résiste.

Là où les autres utopies scellent cette opacité en la projetant sur un avenir automatique ou un passé localisé, Neel et Chavez la pénètrent – et ce qu’ils montrent en la pénétrant, c’est la densité technique, sociale et cérémonielle d’une fabrication qui ne peut plus être déléguée à l’imagination. Le dernier chapitre du livre fait l’anatomie d’un petit moteur électrique à courant continu, celui des brosses à dents, des rasoirs, des smartphones : armature, bobinage de cuivre, aimants en ferrite, frittage, stator, commutateur. L’exercice est austère, et c’est justement ce qui en fait l’un des passages les plus convaincants du livre. Le choix de l’objet banal est ici décisif : il s’agit d’empêcher la rigueur de se perdre dans la grandeur et de remettre la main sur une chose que les imaginaires post-capitalistes avaient soustraite à la pensée politique.

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Mais le chapitre bifurque aussi vers une galerie de scènes. On y croise la « mycomafia » (ou « Champi Nostra »), venue convertir des associations productrices à ses plastiques fongiques en les invitant à rejoindre un « groupe d’études deleuziennes » ; un « hadj annuel dans un grand bâtiment consacré à l’industrie » où les enfants iraient voir « comment tournent les rouages du monde » ; un individu fantasque qui, pris d’une lubie, livre des moteurs par des conduits de cheminée ou les attache au dos d’un ours anesthésié. Ce mélange d’ingénierie et de burlesque n’a rien de décoratif. Il fait voir autre chose : qu’une production de masse libérée du capital n’aurait pas à être vécue comme une nécessité honteuse, mais pourrait devenir un lieu de culture, de rite, de jeu même.

Le moteur vaut alors moins comme illustration que comme démonstration en acte. Neel et Chavez ne nous disent pas en général que la production communiste devrait être pensée sérieusement ; ils nous forcent à suivre ce que cela voudrait dire, à hauteur d’objet. Qui fabrique les aimants ? Dans quelle association ? À partir de quels bassins miniers ? Sous quelles limites écologiques fixées en amont ? Avec quels savoirs, quelles coordinations, quelles formes de transmission ? Leur enjeu n’est pas de fournir un mode d’emploi pour le futur, mais de montrer que l’objection si souvent répétée – personne ne sait à quoi cela ressemblerait – perd de sa superbe dès lors qu’on accepte de partir d’un objet ordinaire et d’en dérouler les dépendances. Le moteur devient alors un point d’appui minuscule mais décisif pour penser le métabolisme entier.

Le livre produit ainsi quelque chose de peu fréquent : une fiction utopique soumise à la physique, à la chimie et à la logistique. Cette rigueur compte parce qu’elle fait ce que la plupart des esquisses utopiques contemporaines s’interdisent : décrire. Fabrique et forêt ne se contente pas d’énoncer qu’il faudrait reprendre la production ; il en restaure une part de densité sensible. Les auteurs assument, dans les dernières pages de leur préface, un pari. Soumettre la fiction utopique aux contraintes de la hard SF et de la théorie anti-utopique pourrait « attirer des gens vers le projet révolutionnaire » – hypothèse qu’ils confient à la vérification de leurs lecteurs. Reste entière une question qu’ils abordent plus obliquement qu’ils ne la résolvent : le livre rend fortement perceptible ce qu’il y aurait à reconquérir, mais il dit moins pleinement depuis quelles positions sociales et techniques cette reconquête redeviendrait praticable. Les savoirs productifs d’aujourd’hui ne sont pas répartis comme des biens en attente de restitution ; ils semblent avoir été inégalement concentrés et fragmentés par les restructurations successives du capital. La pénétration que Neel et Chavez accomplissent, à hauteur de livre, laisse ainsi ouverte la question décisive : cette rigueur pourra-t-elle devenir, à hauteur de monde, autre chose que la réponse la plus lucide à l’absence qu’elle affronte ?