Les réseaux sociopathes

Dans Communiquer à tout prix, Nicholas Carr détaille les risques que les réseaux sociaux font peser sur nos sociétés – délabrement du tissu social, radicalisation des opinions, appauvrissement culturel… Un essai clair et documenté qui fournit quelques pistes pour atténuer leur influence néfaste.

Nicholas Carr | Communiquer à tout prix. Une histoire (très) critique des réseaux sociaux. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Édouard Jacquemoud. L’Échappée, 320 p., 22 €

L’une des trois citations en exergue du livre semble frappée au coin du bon sens : « Nous ne pouvons rien comprendre à l’ère moderne si nous ne percevons pas la façon dont la révolution dans la communication a créé pour nous un nouveau monde. » Il se trouve que son auteur, le sociologue Charles Horton Cooley, l’a écrite en 1897. Carr commence son livre en introduisant ce « précurseur peu ordinaire », le premier à avoir employé l’expression « réseau social ». Cooley a également affirmé que « chaque fois que les mécanismes de la communication évoluent, la société évolue avec eux ». Les exemples d’un tel phénomène sont connus, le plus spectaculaire étant sans doute l’invention de l’écriture, qui pour la première fois a permis à deux personnes d’échanger des informations sans être à portée de voix, mais l’imprimerie, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision et le web ont aussi engendré leur lot de mutations sociales. Force est de constater que Cooley avait vu juste en ce qui concerne l’existence d’un lien de cause à effet entre le médium que l’on emploie pour communiquer et l’impact qu’il génère. Il est également l’un des premiers à souligner que ce médium est plus important que le contenu des messages qu’il véhicule, car c’est lui qui détermine comment ces derniers seront perçus.

En revanche, Nicholas Carr note que Cooley a mal jugé de la nature desdits effets. Porté par la vision optimiste propre à son temps, Cooley considère que la communication est nécessairement profitable au genre humain, puisqu’elle permet d’échanger des idées et de confronter des points de vue. Carr met en parallèle cette idée avec la profession de foi de Mark Zuckerberg quant aux conséquences bénéfiques qui découleraient de l’existence de Facebook. Comme Cooley, Zuckerberg développe un raisonnement plutôt basique : la communication c’est bien, donc davantage de communication c’est mieux (il ne s’est manifestement jamais servi d’une salière). Hélas, ce que Cooley ne voyait pas et ce que le patron de Facebook refuse de voir, c’est que cette surcommunication détruit le lien social. Nicholas Carr montre qu’à chaque innovation en matière de communication, le phénomène s’est reproduit. L’invention de la radio, une technologie qui « fait la joie des bricoleurs et des passionnés [et qui] est vécue par nombre d’entre eux comme une expérience libératrice », en est un parfait exemple. À l’époque, aux États-Unis, n’importe qui pouvait fabriquer un poste de radio pour très peu d’argent et était dès lors en mesure d’émettre et de recevoir des messages à plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres à la ronde. Mais « si la plupart de ces “radiodiffuseurs clandestins” utilisent leurs appareils de manière responsable, d’autres […]cachés derrière l’anonymat que leur confère ce médium, s’empressent de propager rumeurs et mensonges, insultes et calomnies ». Une fois encore, le parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui est frappant. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais il coule toujours dans le même sens.

Affiches de La Quadrature du Net dans le cadre du recours collectif contre les GAFAM ou certains de leurs services (2018) © CC-BY-SA-4.0/Jules Xénard/WikiCommons

Pour la radio, il a fallu légiférer, répartir les fréquences, déterminer selon quels critères on pouvait les attribuer et même statuer sur les propos que l’on pouvait tenir à l’antenne. De même, la législation est une étape nécessaire pour résoudre les tensions que les réseaux sociaux provoquent, comme l’affirmait déjà Shoshanna Zuboff, professeure à la Harvard Business School, dans L’âge du capitalisme de surveillance, que Carr cite dans son livre. La société doit définir le cadre juridique qui permettra de réguler cet « espace vierge » pour qu’il soit plus utile à la collectivité [1]. Malheureusement, l’introduction de ces règles se heurte à un obstacle : ces plateformes deviendraient infiniment moins lucratives pour la petite minorité qui en détient les clés. On comprend dès lors pourquoi cette dernière promeut la « liberté d’expression » et les vertus d’une « communication globale » qu’il convient de pérenniser dans un « espace de liberté » qui lui rapporte des dizaines de milliards de dollars chaque mois.

Deux éléments sont très parlants quant à la façon dont les réseaux sociaux clivent plutôt qu’ils ne rassemblent : « Contrairement à une idée répandue [la polarisation des groupes politiques en ligne] n’est pas un simple effet des chambres d’écho ou des bulles de filtres créées par les algorithmes. » En réalité, les messages qui soutiennent une opinion contraire à celle d’un groupe sont en général perçus comme des provocations par ce dernier et ont tendance à renforcer son adhésion aux positions qu’il défend plutôt qu’à les nuancer. En analysant les échanges sur Twitter d’un échantillon de 1 200 utilisateurs se considérant soit comme des démocrates, soit comme des républicains, le sociologue Chris Bail et ses collègues ont constaté que « plus les sujets prêtent attention aux tweets de leurs rivaux, plus ils sont amenés à camper sur leurs positions idéologiques ». Le second élément, tout aussi surprenant, c’est que les messages sont principalement retweetés par les opposants au contenu qu’ils promeuvent. Ainsi, « loin de valoriser le pluralisme, la démocratisation des médias donne naissance à un environnement propice à l’émergence de mouvements autoritaires et au culte de la personnalité ». Pour résumer, les GAFAM ont engendré MAGA.

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Dans Communiquer à tout prix, l’analyse de Nicholas Carr est centrée sur les États-Unis, le pays qui a inventé les réseaux sociaux numériques et où sont apparues la plupart des innovations qui y sont liées – le « j’aime » de Facebook, le « retweet » de Twitter… Pour autant, les dégâts qu’ils provoquent sur la faculté de concentration ou leur renforcement des biais de confirmation sont bien entendu les mêmes aux quatre coins de la planète, bien que les différents États ne les gèrent pas de manière identique. En effet, indépendamment de la nature du régime en place, le rapport culturel à la censure ou à la libre expression n’est pas identique à Washington, à Paris, à Pékin ou à Moscou. Carr note cependant en fin d’ouvrage que les Européens sont mieux protégés des effets pernicieux des réseaux sociaux que les Américains, étant donné que les plateformes sont légalement tenues de demander aux citoyens de l’Union l’autorisation d’accéder à leurs données personnelles. Néanmoins, peu d’entre eux exercent ce droit au respect de la vie privée. La plupart fournissent leurs datas sans sourciller, et dans la pratique les réseaux sociaux fonctionnent sans grande friction en Europe.

La friction, justement, est une autre solution prônée par deux chercheurs, Brett Frischmann, de l’université de Villanova, et Susan Benesh, de Harvard, qui dans un article publié en 2023 déclarent que « la volonté incessante d’éliminer les frictions dans les environnements numériques, prétendument au nom de l’efficacité », a eu des conséquences majeures sur la société. En effet, toutes les plateformes ont en commun un même objectif : simplifier au maximum la communication. Un message doit être assimilé et digéré en quelques secondes, car le suivant attend son tour… Selon Frischmann et Benesh (et comment ne pas abonder dans leur sens), la vitesse des interactions nuit à la réflexion profonde. Il serait donc pertinent de la ralentir grâce à diverses mesures : limiter le nombre de destinataires d’un message, instaurer un délai entre le moment où le lecteur en prend connaissance et celui où il peut y répondre… Bref, rendre la communication moins fluide afin de laisser le temps à notre cerveau de… penser, tout simplement. Cela dit, ces solutions sont difficiles à implémenter, parce qu’elles entrent en conflit avec le modèle économique des plateformes, mais aussi parce que « l’histoire du progrès technologique montre qu’à partir du moment où les gens se sont adaptés à un outil ou à un processus plus efficace, toute régression, quel qu’en soit le bien-fondé, leur est intolérable ».

Parmi la profusion de publications à propos d’internet, des réseaux sociaux et de l’IA qui emplissent les rayonnages des libraires, Communiquer à tout prix sort du lot, en ce qu’il s’attache à décrypter les mécanismes à l’œuvre dans l’influence que les réseaux sociaux exercent sur la société plutôt que de se contenter de dresser un simple catalogue de doléances. La mise en perspective historique et la clarté des analyses de Nicholas Carr, le choix des exemples qui illustrent son propos et la plume élégante d’Édouard Jacquemoud, son traducteur, fournissent au lecteur tous les éléments nécessaires pour saisir les enjeux qui se posent à nous et les risques que les réseaux sociaux font courir à notre vivre-ensemble. Les populistes et les démagogues de tout poil ont bien compris les bénéfices politiques qu’ils pouvaient tirer de cette forme de communication effrénée [2]. Chacun doit prendre conscience que ces risques existent, et qu’ils sont majeurs.


[1] Depuis quelques années, la France légifère pour interdire les réseaux aux mineurs de moins de quinze ans, mais les textes ne sont pas appliqués. Il est urgent que ces lois entrent en vigueur.

[2] Le 20 janvier 2025, l’ineffable Donald J. Trump n’a pas manqué d’inviter Bezos, Musk, Zuckerberg et Sundar Pichai (le PDG de Google et de sa maison mère, Alphabet) à sa cérémonie d’investiture. On est en droit de penser que sans eux, et sans les réseaux sociaux, il n’aurait jamais été élu une seconde fois.