Castoriadis et le projet d’autonomie

Il faut savoir gré aux éditions du Sandre de la publication des Écrits politiques de Cornelius Castoriadis en huit volumes, superbement reliés, dont les deux derniers viennent de paraître, et saluer comme il se doit les responsables de cette édition. Le résultat est en effet en tout point remarquable, qui honore de la meilleure des façons celui qu’Edgar Morin a pu désigner comme un « titan de l’esprit ».


Cornelius Castoriadis, Écologie et politique suivi de Correspondances et compléments ; Sur la dynamique du capitalisme et autres textes suivi de L’impérialisme et la guerre. Écrits politiques 1945-1997, VII et VIII. Édition établie par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. Éditions du Sandre, 2 vol., 448 et 750 p., 28 et 38 €


Si l’essentiel de ce qui est ici proposé est constitué d’articles parus initialement dans Socialisme ou Barbarie, cette revue devenue mythique qui permit à Castoriadis d’élaborer et d’exprimer sa pensée tout au long de sa parution, avant d’être repris dans les années 1970 aux éditions Christian Bourgois, on trouvera également des textes inédits, des extraits de la très large correspondance que Castoriadis a échangée avec de nombreux militants et penseurs, mais également des passages judicieusement choisis de L’institution imaginaire de la société ou des Carrefours du labyrinthe.

Ceux-ci mettent en relief les analyses proposées d’abord dans cet « organe de critique et d’orientation révolutionnaires » que voulut être la revue. Si l’on peut ainsi mesurer l’énergie et la puissance de travail de Castoriadis, qui devait toujours exploiter au mieux ce qu’il appelait un « budget-temps », on saisit surtout la cohérence de celui qui n’a cessé de défendre et de promouvoir l’autonomie, comprise comme l’action consciente des individus pour la maîtrise de leur devenir.

C’est bien ce qui va conduire peu à peu Castoriadis à prendre ses distances avec le marxisme comme théorie générale de la société, dans la mesure où « la lutte de classe en est pratiquement absente ». Rédigeant les textes intitulés Sur la dynamique du capitalisme I et II, publiés dans le volume VIII (où l’on peut également lire des « matériaux » pour un troisième volet, restés inédits sans doute en raison de leur difficulté pour qui n’est pas économiste, ainsi que le laisse entendre une lettre à Claude Lefort), Castoriadis se rend compte que cela conduit à une « reconstruction complète du Capital pour l’aspect économique de celui-ci ».

Assez vite, pourtant, Castoriadis va prendre conscience que l’entreprise est vaine dans la mesure où Marx a cédé à l’emprise « de son propre fétichisme de l’économie comme “science” », comme il le mentionne dans un texte magistral paru dans Les carrefours du labyrinthe et opportunément repris dans le volume VIII. Tout se passe en effet, dans l’approche marxiste, comme si les travailleurs étaient réduits à de purs et simples exécutants ; ce que Castoriadis dénonce avec force, pointant que la contradiction centrale du système capitaliste tient au fait qu’il ne peut fonctionner que par et grâce à la participation des ouvriers, c’est-à-dire pour autant que sa tendance effective à la réification ne soit pas réalisée. Se dégage alors une série de conclusions exposées dans le texte inaugurant le volume VII. Sa lecture permet de comprendre le choix du titre, Écologie et politique, donné à la première partie : loin de penser que « les catégories technico-économiques » sont déterminantes pour l’ordre social, Castoriadis fait valoir qu’elles dépendent d’un imaginaire spécifique. C’est que la société ne dérive d’aucune dimension qui lui serait étrangère, mais qu’elle est « chaque fois autocréation, création d’elle-même », comme il est précisé dans Institution et signification, texte inédit qu’Enrique Escobar considère à juste titre comme « une bonne introduction » à la pensée de notre auteur.

Écrits politiques : Cornelius Castoriadis et le projet d’autonomie

Cornelius Castoriadis © D. R.

Dès lors, on doit admettre qu’« il n’y a ni autonomie de la technique, ni tendance immanente de la technique vers un développement autonome », l’affirmation inverse revenant à interdire « toute possibilité réelle de démocratie », comme l’indique une note signalée par Enrique Escobar qui vise nommément Jacques Ellul (mais cela vaut aussi bien pour Heidegger), avec qui Castoriadis a entretenu par ailleurs des relations plus que respectueuses, ainsi qu’en témoigne l’échantillon de leur correspondance proposé par les éditeurs. Sans doute le texte intitulé Voie sans issue ? évoque-t-il « la marche autonomisée de la technoscience », mais Castoriadis pense que ce mouvement est largement dû à ce qu’il nomme « la privatisation » des individus, désignant par là une tendance de fond des sociétés occidentales au repli de chacun sur ses affaires personnelles.

L’ironie, ici, tient au fait qu’en soulignant l’impuissance politique à laquelle mène l’idée d’un développement autonome de la technoscience, Castoriadis avance un axe argumentaire dont Habermas usera pour dénoncer la notion même d’institution imaginaire de la société, coupable selon lui de rendre vaine toute praxis intramondaine. C’est bien sûr une critique que Castoriadis n’admettrait pas, arguant sans doute que la reconnaissance du caractère anonyme des dynamiques sociales qui s’imposent sans que personne l’ait vraiment voulu n’interdit pas qu’on puisse les infléchir. Ainsi en va-t-il du langage qui, sans relever d’un libre choix, ne nous domine pas, à condition qu’on puisse interroger le rapport que nous entretenons avec lui et, partant, qu’on puisse tenter de le contrôler, fût-ce partiellement.

Mais la question n’est pas vraiment là. Castoriadis n’a jamais pensé la société de manière à la rendre compatible avec ses vues politiques, et il est pour le moins étonnant que quelqu’un comme Axel Honneth ait pu lui faire grief d’avoir tenté « un sauvetage ontologique de la révolution ». Castoriadis cherche simplement, si l’on peut dire, à saisir la réalité effective et à en rendre compte autant que faire se peut. C’est ainsi qu’il affirme ne connaître « qu’une “essence” du social-historique [terme qui manifeste qu’on ne peut séparer société et histoire] : la création », laquelle doit s’envisager à partir de ses manifestations que sont les significations imaginaires structurant tout ordre social.

Pour ce qui est de l’Occident moderne, Castoriadis pointe deux de ces significations, hétérogènes en droit, même si, en fait, elles sont liées : le projet de (pseudo-) maîtrise (pseudo-) rationnelle de la nature et des hommes qui s’incarne dans le capitalisme et le développement technoscientifique, d’une part ; le projet d’autonomie, d’autre part. Il permet ainsi de comprendre qu’une pensée écologique cohérente relève d’un engagement politique au sens fort et noble du mot : elle doit vouloir que « le plus grand nombre acquière et exerce la sagesse – ce qui à son tour requiert une transformation radicale de la société comme société politique instaurant non seulement la participation formelle, mais la passion de tous pour les affaires communes ».

On perçoit que la lucidité n’a jamais conduit Castoriadis à désespérer « qu’il puisse un jour exister sur Terre une société autonome et libre, une société qui ne soit pas dominée par un groupe particulier et qui ne soit pas asservie à ses institutions », puisque « cela dépend de nous et rien que nous », comme il l’affirme dans un texte inédit intitulé Domination et hétéronomie. Au-delà de ce qui est directement en jeu ici, à savoir le fait de refuser la possibilité de ce qui n’a pas existé, la lettre à Marc Richir reproduite dans ce même volume laisse percevoir que Castoriadis s’oppose aux vues de Claude Lefort qui, cherchant à conjurer le spectre d’une unité totalisante et totalitaire, s’est nourri de la lecture de Machiavel à qui il reconnaît le mérite d’avoir pensé une opposition structurelle, au sein de chaque Cité, entre les Grands, dont le désir est de commander et d’opprimer, et le peuple, qui désire n’être ni commandé ni opprimé ; c’est-à-dire d’avoir « désigné la lutte de classe comme phénomène universel et permanent », comme il le dit, et donc saisi que le conflit social est inéliminable.

Il est clair que, pour Castoriadis, qui reste convaincu du fait que la politique surplombe la morale, le projet d’autonomie, lequel ne relève nullement de l’utopie au sens ordinaire du mot, est le seul que l’on doive promouvoir. Cela permet de mieux saisir ce qu’il en est de la démocratie comprise comme pouvoir du peuple – ce qui, soit dit en passant, interdit d’user de ce terme pour les sociétés occidentales actuelles, mieux nommées « oligarchies libérales », et met fortement en cause la notion de représentation (voir les extraits d’un entretien avec le M.A.U.S.S., repris dans le volume VII sous le titre Universalisme et Démocratie). Cela permet également d’éviter de célébrer trop vite des mouvements populaires du seul fait qu’ils contestent le système qui les opprime. À ce propos, on ne saurait trop recommander la lecture du court texte intitulé L’Iran et l’Islam dans le volume VII, qui, loin de valoir seulement dans le contexte de la lutte contre le régime oppressif du Chah à la toute fin des années 1970, avance des remarques d’une étonnante actualité.

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