Les matières de la France

En proposant de relire l’histoire de la France à partir des flux de matières et d’énergie, Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, auteurs des Natures du productivisme, déplacent le regard : derrière les récits politiques, économiques ou sociaux, apparaissent le pétrole, le béton, les déchets et les transformations matérielles des milieux de vie. Une synthèse ambitieuse et stimulante.

Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau | Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3). La Découverte, 368 p., 24 €

Il y a toujours quelque chose de politique dans la manière d’écrire l’histoire d’un pays. Faire l’histoire de la France n’a jamais été une opération neutre, comme l’ont rappelé les controverses suscitées par la parution, il y a quelques années, de l’Histoire mondiale de la France. Certains lecteurs y voyaient une entreprise salutaire de pluralisation du récit national. D’autres, en réaction, dénonçaient une dissolution de celui-ci dans des approches jugées trop critiques. Il est à parier que la publication de l’ouvrage Les natures du productivisme suscitera elle aussi des objections. Son ambition est claire : relire l’histoire politique, économique et sociale française à partir de son « métabolisme », c’est-à-dire des flux de matières et d’énergie qui caractérisent une société.

Troisième tome d’une série consacrée à l’histoire environnementale de la France depuis le XVIIIe siècle, l’ouvrage couvre la période allant de 1940 à nos jours. Le choix du point de départ n’est pas anodin. Là où beaucoup de récits prennent 1945 comme moment fondateur de la modernisation d’après-guerre, les auteurs choisissent de faire commencer leur propos sous le régime de Vichy. Cela leur permet de mettre en évidence des continuités souvent oubliées entre les politiques technocratiques des années 1930, les projets de rationalisation portés par le régime collaborationniste et la grande modernisation productiviste de l’après-guerre.

L’ouvrage s’ouvre sur une synthèse des enjeux métaboliques de l’ensemble de la période étudiée, marquée par la succession d’un moment de « productivisme contrarié » (1930-1948), d’un régime fordiste extensif (1948-1973), d’un régime néolibéral externalisant son empreinte écologique (1973-2010) et d’une séquence en cours de contraction métabolique. Cette ouverture est remarquable. En effet, en quelques pages, l’histoire française cesse d’être une abstraction statistique pour devenir une histoire matérielle, marquée par l’augmentation des « flux de matières supportant la société française » (qui passent de 320 millions de tonnes en 1948 à 933 millions en 2007) ou encore par la pétrolisation généralisée de l’économie.

Après un chapitre consacré au régime de Vichy, les chapitres 3, 4 et 5 sont consacrés aux décennies 1950-1970. Ils décrivent la grande accélération productiviste de l’après-guerre. Ils insistent sur le fait qu’elle n’est pas un processus abstrait et inéluctable de diffusion d’innovations énergétivores, mais le produit d’un engagement actif d’acteurs nombreux, publics et privés, dans le soutien à des infrastructures et des technologies (chapitre 3). Qui se souvient, par exemple, que, en 1954, c’est Shell France qui organise le premier concours national de conducteurs de tracteurs à Rambouillet, encourageant ainsi la mécanisation de l’agriculture française ? Les auteurs soulignent aussi que cette accélération induit des transformations paysagères et spatiales massives (construction de barrages, d’autoroutes, artificialisation des sols, disparition des réseaux de voies ferrées, etc.) (chapitre 4) et qu’elle fait l’objet de critiques précoces, bien avant 1968 (chapitre 5).

Trois chapitres couvrent la période 1970-1980. Celle-ci est marquée par l’institutionnalisation de l’« environnement » comme catégorie d’action publique (chapitre 6). Les auteurs analysent comment celle-ci se fait au prix d’une subordination des objectifs de protection des milieux de vie à ceux de développement économique. L’environnement est alors au cœur de multiples conflits territoriaux – bien au-delà des luttes devenues mythiques (Larzac, Plogoff, etc.) – favorisés par des rapprochements entre syndicats, riverains, étudiants et associations locales (chapitre 7). Ces acteurs questionnent d’autant plus les promesses de progrès continu qui sous-tendent les politiques publiques que ces dernières, à partir des années 1970, font face à de nouveaux problèmes : les chocs pétroliers, la désindustrialisation… qui transforment l’économie mais aussi les manières d’habiter la pollution (chapitre 8).

Photo aérienne de la raffinerie Grandpuits (2022) © CC-BY-SA-4.0/CC BY-SA 4.0/WikiCommons

Les chapitres 9, 10 et 11 s’attardent sur les années 1990-2010, marquées à la fois par l’internationalisation des politiques environnementales et la montée en puissance du référentiel de « développement durable ». Cette période apparaît pleine d’ambigüité : moment d’avancées législatives et réglementaires non négligeables (lois sur l’eau, sur l’air, etc.), d’adhésion des élites administratives et politiques en une possible « modernisation écologique » et d’installation de l’écologie comme enjeu électoral, elle est aussi marquée par la « bataille féroce » qu’engagent les multinationales du pétrole ou de la chimie pour retarder les régulations, notamment climatiques. À cet égard, le dernier chapitre, consacré aux années 2020, met en évidence les effets à terme de leurs stratégies. Alors que la crise métabolique du monde est de plus en tangible, elle est marquée par un backlash écologique contemporain qui nourrit de nouvelles conflictualités.

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Le livre impressionne par la diversité des travaux mobilisés, notamment des recherches très récentes, menées par des membres du RUCHE (Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale). Il réussit surtout quelque chose de précieux, faire sentir physiquement l’histoire contemporaine de la France, en évoquant précisément les routes, le béton, le pétrole ou les déchets qui la traversent et la constituent. Il est en cela un complément utile mais surtout nécessaire à d’autres récits historiques nationaux. Cette originalité n’empêche pas quelques regrets. L’ouvrage reste ainsi, paradoxalement, très centré sur l’Hexagone. Les dimensions coloniales sont en effet évoquées – exploitation de l’Empire sous Vichy, dépendance des « Trente Glorieuses » au pétrole algérien, évocation des mobilisations anciennes contre le chlordécone aux Antilles – mais pourraient être thématisées plus explicitement et organiser plus fortement le récit général. On peut aussi regretter la place relativement discrète accordée aux animaux non humains dans le livre, êtres « sauvages », d’élevages, ou « de compagnie », qui subissent l’industrialisation, en sont la matière, et avec lesquels les humains sont dans des relations évolutives qui révèlent leurs propres formes de vie. Enfin, l’analyse apparaît plus hésitante dans son organisation dans les chapitres qui portent sur les périodes les plus récentes. Les auteurs reconnaissent d’ailleurs, sur celles-ci, leur «manque de recul temporel », qui rend plus difficile la hiérarchisation des phénomènes étudiés. Reste un livre impressionnant par son ampleur et par sa capacité à faire voir l’épaisseur matérielle de nos sociétés.

La lecture du livre, qui rappelle qu’au XXe siècle ce sont les périodes de guerre mondiale qui ont été les périodes de contraction métabolique les plus importantes, peut inciter au pessimisme : des expériences sensibles de crises majeures seront-elles le seul chemin possible de transformation de notre rapport collectif à l’environnement ? Cependant, ses auteur.e.s rappellent aussi qu’il a toujours existé des voix qui ont défendu un usage plus sobre du monde. Il existe même des individus qui sont revenus d’une adhésion trop optimiste aux promesses de la modernité industrielle. C’est le cas, par exemple, de René Dumont, cet ingénieur agronome bien connu qui, champion de la révolution agricole productiviste dans l’immédiat après-guerre, est devenu plus tard un pionnier de l’écologie politique et s’est présenté comme candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974. La pollution n’est pas un processus inéluctable. C’est la conséquence de projets, portés par des intérêts multiples. En l’affirmant avec force, le livre nous invite – et nous aide – à imaginer d’autres futurs.