On sait la dureté de la présente crise du vignoble français, mais on ne pense qu’en termes de mévente alors que les contraintes et enjeux du savoir-faire, son évolution récente et la chaîne économique induite dépassent les aléas du marché. La guerre du vin, de Jean-Philippe Martin, L’histoire retrouvée des cépages interdits, de Fabienne Moreau, et Le paysan, les pouvoirs, l’argent, de Gérard Béaur, trois livres très disparates par leur objet d’étude, leur style et leur focale, nous aident à comprendre les impasses d’une agriculture spéculative et politique mise en place bien avant le marché mondialisé. Ce qui fut la manne d’un moment devient sans issue, car on ne se défait pas d’une propriété, qui est un capital et un savoir de l’usage du sol, comme on clôt une société anonyme obsolète. L’arrachage des vignes est une délivrance pour les plus endettés, fatigués et fragiles, mais un crève-cœur pour tous.
Le souvenir traumatique qui, de fait, a clos l’époque post-68 fut Montredon, le 4 mars 1976. Ce jour-là, lors de manifestations viticoles, sur un barrage, à la porte de Narbonne, une fusillade tua un viticulteur et un CRS. Les vignerons ont tiré les premiers et pour l’auteur, spécialiste du syndicalisme agricole de la JAC (Jeunesse agricole catholique) et des luttes des femmes à la campagne [i], c’est pour cela que le souvenir en aurait été enfoui. La réalité est que l’on ne s’en aperçut pas, car on ne croyait que peu aux communiqués officiels. Au lendemain des grandes luttes du Larzac, l’émotion fut absolue chez tous ceux qui y avaient participé ou partageaient la revendication de vouloir « vivre et travailler au pays » avec Lutte occitane. Nombreux étaient les Méridionaux « montés » à Paris, enfants d’agriculteurs, quand les campagnes se vidaient, passant de 4 ou 5 millions d’agriculteurs au début des Trente Glorieuses à 1,5 million (et de nos jours à moins de 500 000). L’attachement au pays perdu, quel qu’il soit, diffusait la solidarité d’une région identifiée à sa monoculture, d’autant que nombre de viticulteurs avaient déjà expérimenté les encépagements dits de qualité et s’étaient, selon les recommandations et les espoirs en cours, mis en coopératives sans savoir que cela les ruinerait plus encore…
En 1973, La Guerre du vin était le titre d’un spectacle du Théâtre de la Carrière, théâtre occitan alors en pleine vogue. Au moment du drame, la sensibilisation à la question était extrême. Les vignerons étaient aux abois ; après diverses grandes manifestations pacifiques en 1975, après une journée Région morte en février 1976 et des actions violentes ponctuelles, surtout contre les perceptions et trésoreries, le 4 mars les manifestants vont vers Narbonne pour libérer deux de leurs camarades arrêtés après une action commando à visage découvert contre un grand importateur de vins italiens dans l’Ain. Ils bloquent la RN 113 et la voie ferrée, ils lancent une fusée anti-grêle (chargée d’explosifs) et la fusillade éclate.
La photo de l’AFP et d’Antenne 2 montra de dos un homme armé visant un car de CRS, il s’ensuivit que l’on prit « tout photographe pour un flic ». Plus révélatrice est la couverture du livre, celle d’un homme masqué sur une citerne de vin italien que l’on vide. On ne supportait pas le mépris des Échos qui se permit d’écrire que « deux hommes sont morts… parce que les consommateurs refusent les vins médiocres. Comme si la poudre pouvait donner du corps à ces picrates qui, depuis trois quarts de siècle, empoisonnent le palais des consommateurs et la vie politique du pays ». En 1980, André Benedetto en Avignon produit au théâtre Fusillade à Montredon. Sporadiquement, le souvenir en revient mais la lutte se solda, dans cette terre fortement républicaine, par l’électoralisme, à la différence d’avec Aléria en Corse qui mit sur pied le nationalisme corse. Suivi par plus de 20 000 personnes, le cercueil d’Émile Pouytès fut couvert, le 6 mars 1976, de deux drapeaux tricolores. Les responsables de syndicats divers tentèrent d’infléchir certaines politiques nationales, et, pour simplifier, la gauche arrivant au pouvoir, Emmanuel Maffre-Baugé, de la Fédération des vins de table, déplaça le problème vers la commercialisation, désormais le seul souci gouvernemental. Ainsi se liquida une économie, et François Guillaume, président de la FNSEA, devint ministre de l’Agriculture en 1986. L’Espagne et le Portugal, eux-mêmes grands producteurs et exportateurs de vin, entrèrent dans la CEE.
Ce petit texte de 110 pages est un modèle de synthèse et de micro-histoire ; il devient grand par ses sources et ses notes précises (35 pages) propres à rafraîchir les mémoires et à faire comprendre le palimpseste du présent, car, bien évidemment, la lutte ou plutôt le désespoir présent des vignerons sont abordés puisque, en 2023-2024, « climat, revenu, installation… tout fait débat ». Jean-Philippe Martin est toujours attentif aux organisations de lutte, aux regroupements professionnels, acteurs, nouveaux acteurs, vigneronnes incluses, personnalités engagées ou qui se solidarisent, et, en analyste, il montre bien qu’en 1976 se joua « la bascule », l’échec protestataire et subséquemment une région se désarticula de son identité liée à un type de production. Tout est mentionné avec finesse et ampleur dans la densité des intrications. Une vraie prouesse laconique.

En comparaison des grandes tragédies de la surproduction, la guerre contre les hybrides fait figure de guerre picrocholine. Certes, elle empoisonna la vie politique, surtout un 23 décembre 1934, quand il fallait boucler le budget tout en faisant mine de défendre les viticulteurs par la qualité des vins. Le débat parlementaire devait clore à la hâte le budget, ce qui suppose des marchandages rapides, ne laissant en suspens qu’un article sur les vins à interdire de commercialisation. On fustigea des cépages honnis et ostracisés dans un déferlement de formules nationalistes et xénophobes alors que la question était celle de la surproduction au terme d’une décennie où l’Algérie avait doublé sa production, on en oublia même le lobby des distillateurs qui semble aussi avoir joué pour bénéficier d’un approvisionnement facile.
Le principal tort de ces cépages maudits était d’être des plants américains ou hybrides d’américains, introduits par essais et échecs parce que résistants au phylloxéra comme au mildiou : ils permettaient une économie substantielle de soufre et de sulfate de cuivre intéressante pour des vins de consommation familiale. Des entreprises pionnières, parfois de femmes fortuitement à la tête de grands domaines, eurent l’audace de faire école dès le XIXe siècle comme dans l’Hérault. On taxa ces cépages de tous les maux, noah en tête, puis les clinton, jacquez, othello et herbemont, oubliant parfois l’isabelle. Ils étaient crédités d’arrière-goûts nauséeux et tant pis si les dégustations à l’aveugle semaient la confusion, on ne prouva non plus jamais leur surcharge en méthanol. Certains même amélioraient l’aramon languedocien qui titre très peu.
Le problème est que, après 1918, on perdit le grand débouché de l’armée (on a dit que c’est le maréchal Pinard qui avait gagné la guerre), et l’Algérie, qui avait profité de la crise française fin-de-siècle pour développer son propre vignoble, concurrençait fortement le Languedoc grâce à la main-d’œuvre indigène peu rétribuée. On retrouva les problèmes de 1907 mais aggravés. Seul Renaud Jean, élu du Marmandais, défendit en communiste une position cohérente : le problème était de fournir un vin décent et de rémunérer non moins décemment la main-d’œuvre, y compris algérienne. Nul ne pensait encore à la nocivité de l’alcool.
L’épuration du marché se fixa sur la demande de qualité, on accusa ces cépages dans un jeu de quille où, dans l’urgence, chaque politique crut pouvoir nuire à son rival, quitte à se tromper sur le lien de sa circonscription, et donc de ses électeurs, à tel cépage. Quand, à partir de 1956, les derniers arrachages de ces plans ne laissèrent que quatre plans actuellement majeurs, ces vins dits de pique-nique par les œnologues autorisés devinrent des mythes. Ils avaient été célébrés par Colette et Giono en de belles pages tandis que Mauriac, en bon Bordelais, défendait l’éducation bourgeoise des palais. Le jacquez avait grimpé dans les collines ardéchoises, le clinton dans les Cévennes, le noah s’accoutumait aux brumes d’Aquitaine, on trouvait à l’isabelle un parfum « foxé » mais certains disent que c’est sa façon de se développer en liane qui le rapprocha du renard ou du parfum de mûre ; aujourd’hui, le Japon lui fait un succès dans les cigarettes électroniques.
C’est la législation européenne de 2003 qui abolit ces interdictions et tout un chacun, à travers ce qui se range sous l’appellation d’IGP (indication géographique protégée), cherche son originalité, sa voie, ce que revendique haut et fort l’association Vitis Batardus Liberata ! Désormais, à chaque viticulteur la gloire de ses choix et de son savoir-faire, de son goût propre pour délivrer des bouteilles à forte identité.
On peut supposer qu’un livre qui fait la synthèse des travaux des modernistes offre des points de vue récurrents, car « climat, revenu, installation » font toujours débat, a-t-on vu avec Jean-Philippe Martin. Sans croire aux « enseignements du passé », cette énorme documentation permet de réfléchir sur les revenus et la présence du politique : après les aléas climatiques, les prélèvements fiscaux, entre protection et réglementarisme, encadrent la vente. Tout compte fait, les céréales qui nourrissent circulaient en continu du fait des besoins de tous, urbains inclus. L’auteur montre que la soudure, crise conjoncturelle avant l’arrivée sur le marché de la nouvelle récolte, était moins décisive qu’on ne le crut. Finalement, on a bien plus transféré de céréales au XVIIIe siècle qu’on ne l’imaginait, la théorie, la volonté politique et le marché se renforçant mutuellement. Néanmoins, les émeutes à peu près continues selon les travaux des années 1960, puis surtout de Jean Nicolas, enrichis des données statistiques des chercheurs actuels, laissent perplexe. La qualification de politique de tout ce qui est lutte de survie, si l’on y inclut la notion d’économie morale de la révolte selon E. P. Thompson, n’est pas à minorer malgré le scepticisme de l’auteur. La spéculation sur le fait déclencheur ne règle pas la question.
D’autre part, les inventaires après décès font voir l’adaptation des familles pour survivre et transmettre grâce à un endettement, infiniment plus répandu qu’on ne le pensait, même si, par définition, les conventions orales échappent à l’enregistrement et cela parce qu’il y a nécessité de transmission, sans quoi il n’est point de société possible, sous quelque régime héréditaire que ce soit. C’est bien à crédit que vivaient déjà les entrepreneurs de la terre qu’étaient les fermiers et pas seulement ceux du Bassin parisien, les mieux étudiés. L’agriculture apparaît ainsi comme un métier à risque et la circulation des bleds déjà une affaire d’État autant que de prudence politique : tous les acteurs, dont on eût pu croire qu’ils n’étaient mus que par « la force des choses », lance l’auteur, pour biaiser une formule de Saint-Just. Nul ne pouvait être un pur spéculateur attaché au seul meilleur profit, tous furent aussi des modérateurs, ce qui ne dit rien des tournants politiques ou économiques car le regard de Sirius n’est pas celui de l’acteur en situation, de l’agentivité, disent nos amis anglais. Et en économie de rareté, le prix négocié commande la survie du consommateur alors que la survie, en période ou en structure de surproduction, écrase le producteur.
De quoi penser que l’agriculture, désormais agro-industrielle, reste un lieu de prélèvements majeurs quels qu’en soient les circuits ; le coût de production de la mécanisation, les besoins de la motorisation et les intrants gouvernent un débat sans trêve, avec ou sans déstabilisation conjoncturelle.
[i] Outre sa thèse sur les syndicats de viticulteurs en Languedoc de 1945 à 1980 et ses nombreux articles sur le sujet dans les revues spécialisées, voir ses livres : Des « Mai 68 » dans les campagnes françaises ? Les contestations paysannes dans les années 1968, L’Harmattan, 2017 ; Paysannes. Histoire de la cause des femmes dans le monde agricole, L’Atelier, 2025.
