Limites de la démocratie directe

Paru cet été, après les opérations d’avril qui ont procédé à la normalisation de la  ZAD de Notre-Dame-des-Landes, cet ouvrage compile des textes « d’intellectuel-le-s », selon le mot de Jade Lindgaard,  invité-e-s à dire ce que la découverte de la ZAD leur a fait, qu’ils ou elles y aient passé du temps ou pas. Conçu comme un livre de soutien, il permet de prendre conscience d’un réseau de solidarités aux cultures politiques diverses. Mais le choix de ne solliciter, un peu hâtivement, que des personnalités déjà établies donne aussi à réinterroger, en creux, les liens entre autorité discursive et démocratie directe.


Jade Lingaard (coord.), Éloge des mauvaises herbes. Ce que nous devons à la ZAD. Les Liens qui libèrent, 206 p., 14 €


On trouve dans l’ouvrage dirigé par Jade Lingaard – entre autres – les contributions de Virginie Despentes, de la poète Nathalie Quintane, du philosophe des sciences Bruno Latour, de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, de la militante afro-féministe Amanda Gay, des éco-féministes indienne et américaine Vandana Shiva et  Starhawk, du bédéiste Wilfrid Lupano. Tous sont des  sympathisants, et la plupart sont passés à la ZAD à l’invitation de sa bilbiothèque, le Taslu, ou lors de la fête du 18 février. Si ce casting, avec ses têtes d’affiche, suscite la curiosité, il montre aussi quelques limites, qui font de la question de l’autorité discursive en contexte de démocratie directe l’un des enjeux majeurs de l’ouvrage.

De texte en texte, l’image court toute récente, des énormes bulldozers venus, avec plus de 2 000 gendarmes armés, détruire les cabanes et plantations fragiles de 300 habitants, et les noms des lieux démantelés ou en sursis se retrouvent, comme si l’écriture se faisait l’arche de Noé d’un passé non pas tout à fait détruit, mais fragile, et porteur de possibles. Manifestement, c’est la possibilité d’un monde meilleur, autre qu’imposé par le réalisme capitaliste, d’une vie sociale à échelle de démocratie directe et parlée, d’un lien ré-habité avec une nature vulnérable et ses « autres qu’humains », que ce livre souhaite faire entendre. Et il y parvient, malgré l’effet un peu assourdissant des redites : il y parvient en faisant notamment intervenir des voix de militant-e-s solidaires, non francophones, qui rappellent que la ZAD, dans son souci de la démocratie et de la terre, n’est pas seule, qu’il y a une internationale, plus ou moins heureuse, des entreprises locales (au Rojava, au Sikkim), qu’on peut se mettre à son écoute : elle parle plusieurs langues, s’abreuve à plusieurs cultures politiques, dont certaines inspirées de spiritualités par lesquelles on aurait tort de ne pas se laisser, au moins un peu, désorienter, et cette polyphonie peut constituer une force considérable. Cependant, la possibilité d’un monde autre ne se fait pas entendre sans qu’un peu de bruit et d’âpreté, ici, ne subsiste.

Jade Lingaard (coord.), Éloge des mauvaises herbes. Ce que nous devons à la ZAD

Une cabane à Notre-Dame-des-Landes, en 2016

D’abord, ce sont quelques télescopages au sein de l’éloge. L’un souligne qu’il avait rarement vu assemblée aussi diversifiée que celle de la bibliothèque de la ZAD (hommes, femmes, jeunes, vieilles et vieux) ;  Amanda Gay, dans un texte vigoureusement adressé, remarque, quant à elle, qu’il n’y avait que des Blancs, et plus loin Alain Damasio évoque, dans la seule fiction du recueil, avec une délicatesse qui n’ôte rien à la force de son hommage, des inégalités entre les ressources dévolues aux cabanes des réfugiés de Calais et celles dévolues aux habitants historiques. Ses personnages disent la difficulté, toujours reconduite, de ne pas reproduire ici ou là les inégalités que l’on conteste. Au chapitre des hiérarchies  revenantes, Nathalie Quintane et Jade Lindgaard rappellent, chacune à sa manière, que les zadistes ont affronté celles qui font retour dans les prises de parole. Le privilège accordé à la parole, lors des débats, s’est vite avéré incapable, notamment dans l’enceinte de la bibliothèque, de faire à lui tout seul démocratie : il fait également ressortir des inégalités de positionnement entre celles et ceux qui se sentent à l’aise, habitués et autorisés à parler en assemblée, et qui le font à travers des modes discursifs universitairement et sociologiquement rodés, capables d’en imposer, et celles et ceux qui se sentent parfois écrasés par l’aisance d’autres orateurs, savent moins capter l’attention, ou, plus simplement, souhaitent faire valoir des modes de prise de parole moins rodés. D’où, là encore, des réajustements, des recherches sur la façon de faire circuler la parole, recherches que le livre évoque et qu’on aimerait parfois plus clairement exposées.

De fait, la question des liens entre parole, pouvoir et démocratie nous semble bien au cœur de l’ouvrage. D’abord parce que son ambition est de donner suite à ce « laboratoire » de la ZAD ; ensuite à la façon d’un malaise, parce qu’ici le choix éditorial a consisté à donner la parole exclusivement à des autorités intellectuelles déjà établies, sans autre axe de problématisation claire, ce qui fait d’elles des instances légitimantes ; or l’introduction de Jade Lindgaard ne déploie pas jusqu’au bout ce que ce choix, en contexte de démocratie directe, d’interrogation poussée sur la constitution des autorités discursives, peut avoir de questionnable. Certes (et c’est déjà très bien car elle les donne à connaitre), elle souligne que ce livre existe à côté d’autres ouvrages, ou prises de parole, et elle cite notamment le site du « zadsocialrap » : mais on aimerait qu’elle situe plus résolument son projet éditorial « avec » ces autres plutôt qu’« à côté » d’eux.

Pour le dire en deux mots, ce livre publié à la hâte, dans un ressenti d’urgence lié à la destruction de la ZAD, a pour nous deux mérites : l’un assumé, l’autre comme en contre-coup. Le premier est de faire connaitre des voix militantes, notamment anglophones, que l’on connaissait peut-être assez peu, d’inviter à prendre conscience d’un réseau mondial de luttes locales porté par des cultures militantes diverses. Le second, à travers un certain manque, est de rappeler ce que l’entreprise démocratique, ici, maintenant, exige de bricolage collectif, de patience anonyme, d’investissement et d’inventivité discursive, y compris, ou surtout, dans la fabrication d’un livre. Affaire à suivre, donc.

Claire Paulian

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