L’antipolitique anarchiste de Gustav Landauer

« L’anarchie de l’avenir ne viendra que si les hommes du présent sont des anarchistes et non pas des partisans de l’anarchisme », écrit Landauer dans « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), et il ajoute : « Il y a une grande différence entre le fait d’être un partisan de l’anarchisme et le fait d’être un anarchiste. N’importe quel philistin ou petit-bourgeois peut être le partisan d’un édifice théorique quelconque ; une transformation de l’essence des individus est nécessaire. » Contre le réformisme qui ne fait que renforcer le rôle de l’État et de sa « police sociale », Landauer déclare en 1911, dans un article intitulé « Individualisme » : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut qu’être expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. »


Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers. Contributions de Gaël Cheptou, Walter Fähnders, Freddy Gomez, et al., suivies de Douze écrits « anti-politiques » de Gustav Landauer. L’Éclat/revue À contretemps, 216 p., 18 €


Refusant de lier l’idéal socialiste à la lutte des classes, Landauer considère que la doctrine marxiste est « la peste de notre époque ». Il rejette la violence révolutionnaire et se méfie de l’action politique. Les douze essais de Landauer publiés dans ce volume sont présentés comme des « écrits antipolitiques », un adjectif qu’il utilisait lui-même pour définir son projet utopique, révolutionnaire et libertaire en contradiction avec la ligne politique du parti social-démocrate allemand.

Pour lui, la révolution est d’abord intérieure, mais pas au sens où l’entend le « psychanalyste maudit » Otto Gross [1], à travers qui Landauer s’est forgé une conception très négative de la psychanalyse. Concevant l’anarchisme comme un mouvement de pionniers destinés à former une « troupe d’avant-garde », Landauer donne la priorité à la mutation spirituelle qui est, à ses yeux, la condition d’un socialisme à venir, mais vécu ici et maintenant. Son utopie est habitée par la nostalgie de la communauté médiévale antérieure à la Réforme qui, selon lui, a détruit l’ordre communautaire ancien. Cette dimension antimoderniste de sa sensibilité politique rejoint la vision du romantisme politique condensée par Novalis dans La chrétienté ou l’Europe (1799).

Dans les petites communautés de réforme de la vie et de retour à la nature qui se multiplient autour de 1900, mélangeant végétariens et naturistes, pédagogues utopistes, partisans des coopératives de production et de consommation, Landauer voit la préfiguration d’un socialisme affranchi de l’État. En 1900, il participe à la fondation de la Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté) de Friedrichshagen, au sud-ouest de Berlin, dont il se détachera dès l’année suivante. Le 18 juin 1900, il y donne une de ses conférences les plus fameuses, « La communauté par le retrait (Absonderung) [2] », où il présente l’introspection mystique comme la voie conduisant à la régénération intérieure et au retour dans la communauté des vivants.

En 1901, pendant son séjour en Angleterre, Landauer rencontre Kropotkine, qu’il admire, tout en rejetant ses conceptions : son positivisme, son relativisme moral, son point de vue sur le recours à la violence, ses vues sur le développement historique.

Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers.

Dans « Pensées anarchistes sur l’anarchisme », un texte de 1901 publié dans le présent volume, il dénonce l’erreur des anarchistes révolutionnaires consistant à « penser que l’on peut atteindre l’idéal de non-violence par la violence ». La seule violence à laquelle l’anarchiste peut consentir est, selon Landauer, une violence contre lui-même, pour l’anéantissement de son moi (« mort mystique ») en vue de renaître dans la communauté humaine. Les anarchistes authentiques, écrit-il, « ne tueront personne d’autre qu’eux-mêmes dans cette mort mystique qui, par l’immersion la plus profonde en soi, conduit à renaître à la vie nouvelle. Ils pourront dire d’eux-mêmes avec les mots de Hofmannsthal : “Aussi complètement que la terre sous mes pieds, j’ai retiré de moi ce qu’il y avait de commun et de vulgaire” ». Avec des accents nietzschéens, Landauer ajoute : « Il ne s’agit point de la lutte de classes des non-possédants contre les possédants, mais du fait que des êtres libres, moralement forts et maîtres d’eux-mêmes, se séparent des masses pour s’unir dans de nouveaux liens. » Condamné en 1899 à six mois de prison pour outrage à magistrat, Landauer s’est plongé dans les écrits mystiques de Maître Eckhart (dont il publiera une adaptation en allemand moderne), il a traduit Les mauvais bergers, la pièce d’Octave Mirbeau, et il a aidé Fritz Mauthner à terminer ses Contributions à une critique du langage, un monument du scepticisme linguistique. Landauer publiera en 1903 un texte dont le retentissement fut considérable, Scepticisme et mystique. Essais à la suite de la critique du langage de Mauthner, où il définit en ces termes la critique du langage : « Liquider la langue, tuer l’esprit, libérer l’innommé de la prison de la pensée. »

L’article « N’apprenez pas l’espéranto » (1907), publié dans le présent volume, montre comment Landauer passe du scepticisme linguistique de Mauthner à un éloge du langage poétique régénéré à la manière de Hofmannsthal à la fin de la célèbre Lettre de lord Chandos, non sans y ajouter une dimension nouvelle : seules les langues « organiquement constituées », écrit-il, peuvent dire l’indicible, exprimer l’inexprimable. « L’espéranto, en revanche, ne saurait être autre chose que du bavardage. » Ce qui importe, aux yeux de Landauer, c’est « toute cette part d’ombre, d’indéterminé et de nuance, cette sorte de frisson qui ne peut s’exprimer que dans la langue du peuple et la langue du cœur ».

On ne peut dissocier chez Gustav Landauer le poète et l’anarchiste. Dans le présent volume, l’œuvre littéraire de Gustav Landauer est reléguée à l’arrière-plan, avec l’intention déclarée de « s’opposer à l’actuelle mode, surtout en vogue chez les germanistes, consistant à ne voir en Landauer qu’un homme de lettres », comme le dit une note sur l’édition allemande des Œuvres de Landauer. Il est pourtant difficile de comprendre cet auteur si l’on ignore, par exemple, son Prêcheur de mort (Der Todesprediger, 1893), roman de formation dans lequel, à vingt-trois ans, il fait son autoportrait et se présente comme un nietzschéen révolté contre l’ordre moral de l’époque bismarckienne.

La singularité de sa pensée antipolitique tient précisément au souffle poétique qui la porte et à sa profondeur philosophique. « Nous avons besoin de la trompe de Moïse, l’homme de Dieu, qui régulièrement annonce l’année du jubilé, nous avons besoin du printemps, de la folie, de l’ivresse et délire, nous avons besoin – encore, encore et encore – de la révolution, nous avons besoin du poète », écrit Landauer dans Un appel aux poètes (1917-1918), après avoir dénoncé une fois de plus les « philistins et systématiques de pacotille [qui], du haut des songes creux du socialisme patenté, imaginent une méthode pour purger définitivement les institutions établies de l’injustice et du malheur – il est permis de parler ici de bureaucrates-démocrates [3] ».

Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers.

Gustav Landauer, vers 1890

Jusqu’en 1908, Landauer s’est intéressé aux traditions mystiques et hérétiques chrétiennes. Dans La Révolution (1907) [4], il évoquait le hussite Peter Chelcicky qu’il considérait comme un « anarchiste chrétien », mais aussi Thomas Münzer et les anabaptistes. Il s’est toujours senti proche de libertaires religieux comme Tolstoï. Michael Löwy souligne l’importance pour Landauer du livre de Martin Buber La légende du Baal Schem (1908), qui lui fait découvrir une religiosité juive romantique recréée par Buber à partir du fonds légendaire hassidique. Michael Löwy parle d’« athéisme religieux » et de « traditionalisme révolutionnaire » pour définir la position de Landauer. Dans Appel au socialisme (1911) [5], ce dernier écrit : « La rédemption du Juif ne peut avoir lieu qu’en même temps que celle de l’humanité ; et les deux sont une seule et même chose : attendre le Messie dans l’exil et la dispersion, et être le Messie des peuples. » En 1913, dans le recueil Du judaïsme publié par l’association Bar Kochba de Prague, Landauer publie l’essai intitulé « Ces pensées sont-elles hérétiques ? », une critique à la fois de l’assimilation à la culture allemande et du nationalisme juif. Selon lui, la régénération du peuple juif devrait préfigurer la communauté à venir et annoncer la régénération de l’humanité tout entière.

Depuis l’été 1914, Landauer a été l’un des intellectuels européens les plus résolument opposés à la guerre. Mais, en 1918, il se retrouve, pour son malheur, impliqué dans un des épisodes les plus tragiques de la chaotique sortie de guerre de l’Allemagne défaite. La mort de sa femme, Hedwig Lachmann, poète et traductrice, victime d’une pneumonie, le 21 février 1918, l’a bouleversé. Il a accepté le poste de directeur artistique du Théâtre de Düsseldorf. Il s’est plongé dans les trois pièces qu’il a choisies pour son premier programme à Düsseldorf : Gaz, de l’expressionniste Georg Kaiser, Le songe de Strindberg et Les Perses d’Eschyle. Or, en novembre, il est invité par Kurt Eisner à rejoindre le mouvement révolutionnaire de Bavière.

Après que son parti (l’USPD, parti social-démocrate révolutionnaire) a été mis en déroute aux élections au Landtag de Bavière du 12 janvier 1919, Eisner est assassiné le 21 février. Le 7 avril, une première république des Conseils, de tendance anarchiste, est proclamée à Munich. Landauer y devient commissaire du peuple chargé de l’Instruction publique, des Universités et de la Culture. Il écrit à Fritz Mauthner le 7 avril : « Si on m’accorde quelques semaines, j’espère pouvoir arriver à un résultat ; mais il est fort possible qu’on ne me laisse que quelques jours et alors, tout n’aura été qu’un rêve. » Éconduit par la deuxième république des Conseils proclamée une semaine plus tard et dominée par les communistes, Landauer se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Pendant ce temps, les corps francs se chargent, avec leur férocité bien connue, de la répression contre-révolutionnaire. Landauer est arrêté le 1er mai. Selon le témoignage d’Else Eisner, « la foule criait : Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille ! » Le lendemain, dans la cour de la prison centrale de Stadelheim, il est battu à mort, puis, après avoir été dépouillé de son manteau, il est criblé de balles, son cadavre est piétiné, puis jeté au lavoir, où il reste deux jours durant.

« Peut-on se sacrifier pour la vérité ? », se demandait Landauer dans Appel au socialisme (1911), et il poursuivait en ces termes : « Quand elle nous pousse à nous mettre en colonnes de marche, alors la vérité accouche toujours de la folie. »


  1. Otto Gross, Psychanalyse et révolution. Essais, trad. Jeanne Étoré, Paris, éd. du Sandre, 2011.
  2. Gustav Landauer, La communauté par le retrait et autres essais, trad. Charles Daget, éd. du Sandre, 2008.
  3. Gustav Landauer, Un appel aux poètes et autres essais, trad. Charles Daget, éd. du Sandre, 2009.
  4. Gustav Landauer, La Révolution, trad. Margaret Manale et Louis Janover, Arles, Sulliver, 2006.
  5. Traduit par Jean-Pierre Laffitte, in (Dis)continuité, n° 27, juin 2007, p. 20-106.

Jacques Le Rider

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