Les parias nombreux de l’intelligence

On trouve chez Baudelaire un véritable catalogue de la bêtise, une galerie des gens bêtes, une ethnologie des imbéciles, et bien sûr des histoires belges…

Baudelaire est un sismographe de la bêtise. Surprend-il une troupe de littérateurs indigents qui s’apprête à donner un banquet en l’honneur de Shakespeare ? Le voici qui se gausse de cet « élan fraternitaire », symptôme des « stupidités propres à ce XIXe siècle où nous avons le fatigant bonheur de vivre ». Reconnait-il chez les artistes une tendance persistante à se faire traiter en « enfant gâté » ? Il tonne aussitôt : « il est bon de hausser la voix et de crier haro sur la bêtise contemporaine ». Lit-il une chronique de Jules Janin irrespectueuse à l’égard de Heinrich Heine ? Plusieurs brouillons de lettres injurient l’ignorant. S’ingénie-t-on à ne pas citer son nom lorsqu’on parle d’Edgar Poe ? Il soupire : « Le monde est pavé de sottise. » Action-réaction : c’est au mouvement de rage ou de lassitude qu’elle suscite qu’on reconnaît la bêtise. On méprise l’imbécile, on vilipende le sot, on flétrit l’abruti. Mais qui est-il ? Indifféremment, le bourgeois ventripotent, le bel esprit d’estaminet, le grand homme, l’écrivain dont la fatuité et la morgue en imposent dans les colonnes des journaux conservateurs, l’éloquent politicien tressant les lieux communs ou celui qui est heureux « de s’endormir sur l’oreiller de l’opinion toute faite », le thuriféraire du progrès et la foule séduite par les arguments de ce dernier. La liste est longue, et l’on brosserait sans peine un tableau de la société tout entière, de la monarchie de Juillet au Second Empire, prenant en compte la famille des « parias nombreux de l’intelligence », ainsi que Baudelaire les nomme.

Peu s’en faut qu’il existe autant de types de bêtise que de parias. La taxinomie baudelairienne tolère, à ce titre, quelques flottements : il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre un abruti et un idiot, un sot ou un nigaud. Toujours-est-il que la bêtise identifiée par Baudelaire se fait politique, philosophique, psychologique, et concerne l’intelligence comme la morale. La vulgarité peut en être la signature, aussi bien que l’excessive politesse. Chez Baudelaire, l’imbécile « fait corps » avec son imbécillité : on naît bête autant qu’on le devient. Dans cette désignation totalisante, l’imbécile l’est entièrement, semble toujours l’avoir été, et paraît bien ne pas pouvoir s’en dégager. À moins que l’insulte ne vise qu’un état temporaire, un épisode provisoire. Victor Hugo, par exemple, ne saurait être intégralement bête, mais localement peut-être [1] ; irrité par la réception que l’exilé de Jersey fait du « Cygne », Baudelaire vitupère : « je serais disposé à écrire un essai pour prouver que, par une loi fatale, le génie est toujours bête ». Toujours bête, car pris d’« énormes ridicules », ainsi sa « comique » croyance au progrès ou quelque autre de ses superstitions.

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Portrait de Charles Baudelaire par Édouard Manet (1862)

Il n’est pas étonnant dès lors qu’un parfum théologique s’invite dans la discussion. La bêtise romantique fait grand cas de Dieu, certes, mais le Diable n’est pas exclu du débat : « Il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là. » On sait tout le parti que « Le joueur généreux » ou « La fausse monnaie » dans Le Spleen de Paris surent tirer de cette réflexion. Mais il arrive aussi que l’intelligence s’évalue de travers. L’hybris et l’orgueil ont tôt fait de prendre possession du cerveau qui se surestime. Ainsi de ce docteur, protagoniste du « Châtiment de l’orgueil », qui se voit brusquement réduit à l’état animal après avoir insulté le Christ, et qui se retrouve, subséquemment, « semblable aux bêtes de la rue » après que « tout le chaos [a] roul[é] dans cette intelligence ». La confusion des échelles précipite le savant, et le rire satanique qui clamait la supériorité se retourne contre celui qui le profère en devenant l’instrument de sa chute. Baudelaire fera d’ailleurs du rire l’une des manifestations les plus spontanées et les plus incongrues du sentiment que l’on éprouve pour plus bête que soi. Mais rire traduit déjà une exclusion fondamentale : devant l’homme qui tombe, celui qui rit annonce que lui, spectateur amusé, ne tombe pas. Tout comme, lorsqu’il rit du sot, il laisse entendre qu’il pense mieux. Ce qui est le premier pas de l’arrogance, de l’orgueil ou de l’enivrement d’une intelligence qui s’exempte des périls de la réflexion. Mieux vaudrait la prudence du sage qui « ne rit qu’en tremblant », afin de laisser l’idiot s’esclaffer à gorge déployée.

L’ornement de la beauté

Épuisant est le sot qui n’intègre pas ce qu’on lui dit, qui raisonne mal et lentement, celui dont l’entendement fait défaut. Imbécile est le fripon qui carottera quelques deniers au poète – mais c’est le poète qui fut le sot de l’affaire, et taxer le voleur d’imbécile ne revient qu’à verbaliser une frustration. Plus horripilant encore est l’imbécile qui tire parti de nous par une méchanceté inconsciente. Pour Baudelaire, là est tout le problème : quelle conscience l’idiot a-t-il de ses agissements, de ses saillies et de ses larcins ? S’il sait, c’est qu’il n’est pas aussi idiot qu’on voudrait bien le croire ; le véritable idiot doit pouvoir être, par conséquent, partiellement absous. Contrairement au faux idiot, celui qui feint la naïveté et qui peut, sans frémir, envisager de « faire la charité et une bonne affaire » ou « emporter le paradis économiquement ». C’est ce que pourrait laisser entendre l’apologue de « La fausse monnaie », petit poème en prose à la morale âprement débattue. Au terme du texte, alors que le poète comprend que son « ami » a donné à un mendiant une fausse pièce de monnaie, dans le but de « surprendre un homme en lui donnant plus que ce qu’il n’espère », il analyse : « Je lui aurais presque pardonné le désir de la criminelle jouissance dont je le supposais tout à l’heure capable ; j’aurais trouvé curieux, singulier, qu’il s’amusât à compromettre les pauvres ; mais je ne lui pardonnerai jamais l’ineptie de son calcul. On n’est jamais excusable d’être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu’on l’est ; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise. » Il y a, autrement dit, une profonde perversité en l’homme : la conscience dans la bêtise est synonyme de la conscience dans le mal. Pour peu qu’on le sache.

Mais on peut très bien ne pas le savoir et, affectant d’avoir la conscience nette, faire comme si la vérité était de notre côté. On ne saurait alors oublier la bêtise moralisante et la moraline coulant placidement dans les veines du bourgeois, comme dans cette anecdote de Mon cœur mis à nu : « Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots : immoral, immoralité, moralité dans l’art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui m’accompagnant une fois au Louvre, où elle n’était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences. »

D’où vient la bêtise ? Baudelaire ne semble pas discréditer complètement l’avis de sa compagne de musée. En effet, Louise et le bourgeois partagent la même incompréhension des degrés, l’un et l’autre en proie à un aveuglement proche de l’auto-duperie. La profession de Louise ne la rend pas, en effet, parangon de décence – en tout cas pas au point de se faire juge des tenues de Vénus ; et le bourgeois doit bien mettre en pratique son immoralité avec autant d’ardeur qu’il la condamne. L’ironie porte sur une cécité bâtie sur des contraires ; en s’érigeant arbitre de la morale et garant de la vertu, le bourgeois prête le flanc à une comparaison injurieuse : son aveuglement est aussi sot que celui d’une Phryné pudibonde, dont les valeurs n’entretiendraient nul rapport avec la vie. D’où l’absurdité : de quel droit prétendrait-il asséner son avis, lui qui ne voit pas plus clair en morale qu’une « putain » en iconographie ?

On retrouve fréquemment, d’ailleurs, ce détonnant mélange alliant intimement désir, beauté et bêtise. Parlant des femmes, dans ses Maximes consolantes sur l’amour, le jeune dandy peut ainsi ironiser et oser la définition suivante : « La bêtise est souvent l’ornement de la beauté ; c’est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs noirâtres, et ce calme huileux des mers tropicales. La bêtise est toujours la conservation de la beauté ; elle éloigne les rides ; c’est un cosmétique divin qui préserve nos idoles des morsures que la pensée garde pour nous, vilains savants que nous sommes ! » Cette thèse persiste jusque dans Le peintre de la vie moderne, où les élégants et les élégantes, ces « Narcisses de l’imbécilité », se pavanent sur les boulevards ou s’exposent aux frontons des cafés, comme si l’absence de pensée, la vacuité essentielle de ces personnages, contribuait à la réussite esthétique de la scène. Cependant, Baudelaire sait aussi reconnaître l’intelligence où d’autres ne voient que bêtise. Ainsi est-il l’un des premiers à prendre fait et cause pour Emma Bovary : dans l’impitoyable conjuration ourdie par Flaubert, ce n’est pas sur elle, cette « femme très sublime », qu’il faut rejeter la faute, mais sur Charles, sur le proverbial Homais, ou, mieux encore, sur la province tout entière : « Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ? La province. »

Histoires belges

Peut-on alors prétendre que la bêtise ait ses lieux de prédilection ? Appartient-elle en propre à une nation ou une autre ? Il n’est qu’à prendre « Un plaisant » pour s’en assurer. Un soir de nouvel an, le narrateur voit un « beau monsieur ganté » qui apostrophe un âne trottant dans la neige à vive allure : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » Aussitôt, le narrateur commente : « Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France. » Où se loge l’imbécillité ? Dans la fanfaronnerie sans doute, dans la rage contre qui n’est pas mû de pitié pour l’animal peut-être. Mais c’est l’attitude du plaisant qui se tourne vers ses camarades avec « un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement » qui allume décisivement la rage du narrateur. Un projet de préface aux Fleurs du mal envisageait de dresser la situation et de nommer l’ennemi dès les premières lignes : « La France traverse une phase de vulgarité, Paris, centre et rayonnement de la bêtise universelle. » Ce qui laisserait à penser que la crise n’est qu’épisodique. Or, à lire Baudelaire, il est permis d’en douter – l’inflexible persistance de la bêtise semble établie. Mais son centre géographique, lui, peut se déplacer.

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Frontispice des « Fleurs du mal », annoté par Charles Baudelaire

Car Baudelaire était encore loin de penser qu’il se trouvât ailleurs un degré inférieur dans la hiérarchie de la bêtise. Son séjour à Bruxelles fut cruel entre tous, et l’on pourrait bien postuler l’existence d’un « style tardif » du poète fait de longues lettres déchirantes où sont brassés pêle-mêle tracas éditoriaux, déboires financiers, vers de circonstance, et intérêt renouvelé pour l’« art jésuitique ». Sans oublier une très tenace haine pour « le Belge ». Mais de quelle bêtise le Belge est-il le nom ? Baudelaire le voit, avant tout, comme « une caricature des sottises françaises » ou « la sottise française élevée au cube ». D’où cette fascination d’ethnologue découvrant une tribu dont les mœurs et les habitudes seraient encore à décrire. Mais un ethnologue demeurerait à distance, ce dont Baudelaire est incapable. Les valeurs, les attitudes, la forme des visages, les tours de phrase, tout l’offusque, tout le touche directement et contribue à faire croître son aversion. Promue « valeur nationale », la bêtise revient à sa racine élémentaire, de la bêtise à la bête. À l’enseigne du mal, on avait, dans l’« Examen de minuit », « la Bêtise au front de taureau » ; on retrouve dans Pauvre Belgique ! le Belge tour à tour bélier ou éléphant pour les hommes, pigeon, poule ou pie-grièche pour les femmes : « En quel genre, en quel coin de l’animalité / Classerons-nous le Belge ? » Mais c’est au singe que revient l’honneur d’être l’animal-totem ; imitant, contrefaisant ses semblables par souci de conformité, il n’est plus que le signe aussi effrayant qu’agaçant d’une humanité déchue.

Plongé dans la « lenteur universelle » de Bruxelles, voici Baudelaire en proie à la panique de la contagion : « on craint ici de devenir bête ». Car il ne se confronte pas à une bêtise individuelle mais collective. Véritable obsession, il s’en voit assailli ; elle est partout, prend tous les noms : qu’il parle de pauvreté, de saleté, de nourriture, de vin, de flânerie, de monarchie ou de peinture, c’est encore de bêtise qu’il parle, c’est encore un de ses visages qu’il insulte. Dur de cœur comme d’esprit, le Belge devient alors une allégorie de la Bêtise : sa bêtise est cognitive, physiologique, physiognomonique. Si la forme demeure incomplète, c’est qu’elle est toujours potentiellement expansible. Aux yeux de Baudelaire, le Belge méprise les valeurs de l’intelligence et foule aux pieds la civilité. Si bien que vient à poindre l’idée paranoïaque d’un complot des idiots contre la beauté, véritable malédiction divine, châtiment que l’homme apôtre du progrès paraît mériter. Car la bêtise belge est sans salut, irrémédiable autant qu’inéluctable. Déversoir à frustration plus que nosologie fidèle, Pauvre Belgique ! demeure un étonnant témoignage d’exil, mû par un esprit de hargne qui ne permet pas de l’inclure dans la famille des sottisiers conservant encore la distance de l’humour. Quelle ironie, alors, de retrouver Baudelaire ayant définitivement reçu, non plus l’avertissement du « vent de l’aile de l’imbécillité », mais l’aile tout entière et l’aphasie qui en résulta au lieu même de toutes ses imprécations.


  1. André Breton s’en souviendra dans le premier Manifeste du surréalisme : « Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête ».

Julien Zanetta

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