Ici, chez l’étrangère

L’œuvre d’Anne Serre enchante ou laisse interdit. En France, on la juge souvent « inclassable », comme si on renonçait à la comprendre. Pour la première fois, nous lisons ses Carnets, Rêve cette nuit, qui rejoignent ceux de Pierre Bergounioux et Peter Handke dans une prestigieuse collection invisible des éditions Verdier. On y découvre, décalée par rapport à la production actuelle, une théorie créatrice géniale et mouvante où le mystère de la littérature, loin d’être élucidé, occupe une place centrale.

Anne Serre | Rêve cette nuit. Carnets, 2002-2024. Verdier, 256 p., 21 €

Le jeu et la drôlerie consubstantiels aux « trois inventeurs du roman, Cervantès, Rabelais et Sterne » le sont aussi à Anne Serre. Elle tient à ce « sourire moqueur » du narrateur, présent derrière chacun de ses livres comme ici, où elle tend, dès la première page, un premier piège : une citation de Tomas Tranströmer sur le temps qui ne serait pas « une distance en ligne droite mais un labyrinthe ». Les dates de ces Carnets, de 2002 à 2024, paraissent des trompe-l’œil. Aucune référence n’est faite à une actualité politique ou littéraire. Le temps qui s’y dépose, élastique, circulaire, appartient à la littérature, aux rêves, aux réflexions et observations de celle qui se prépare, toujours, à écrire. Il y a bien là pourtant une chronologie, celle du passage de l’innocence à la maturité, de l’imaginaire à l’expérience, d’une conscience trouble de la qualité « un peu somnambulique » de ses écrits à la capacité – symbolisée par la publication de ces Carnets – d’embrasser du regard une œuvre désormais riche d’une vingtaine de livres.

De 2002 à 2024, Anne Serre a fait paraître certains de ses textes les plus célébrés, notamment Un chapeau léopard (2008), finaliste du Booker Prize 2025, le scandaleux Petite table, sois mise ! (2012) et le Goncourt de la nouvelle, Au cœur d’un été tout en or (2020). Tous sont brièvement évoqués, au moment où elle y travaille, ou présents en germe dans un événement biographique (la mort d’une sœur, le passage d’un amour à un autre). Une fois parus, ils rejoignent la ronde dansante faite de textes lus ou aimés, d’écrivains morts ou vivants, que racontent ces pages : « Le petit roman, Nouvelle d’enfance, de Klaus Mann (écrit à vingt ans), me fait beaucoup penser aux Gouvernantes [premier roman d’Anne Serre, 1992]. Ils sont drôles ces échos par-dessus le temps et l’espace. Ils tracent des lignes, des courbes, invisibles, mais parmi lesquelles nous évoluons et circulons. » Anne Serre cite Nabokov parlant de Gogol, Sebald à propos de Walser, Claudel sur Homère, mais aussi des phrases qui la frappent, un détail, une pensée, qu’elle reconnaît comme siens et qui le deviennent en étant inscrits « ici ». Ce sont des dizaines d’auteurs de littérature, mais aussi, à la marge, de critique, de psychanalyse, de philosophie – vingt ans de lectures quotidiennes. Parmi elles, quatre noms reviennent qui figurent aussi dans l’œuvre fictionnelle d’Anne Serre, au point qu’on pourrait presque les prendre pour certains de ses personnages : Georges Simenon, Thomas Bernhard, Robert Walser, les frères Powys.

Anne Serre, Rêve cette nuit. Carnets 2002-2024
Anne Serre (2025) © Jean-Luc Bertini

Ces notes, qui semblent des conversations avec d’autres écrivains, sont la récolte diurne des Carnets. Il s’y glisse aussi une récolte nocturne. L’œuvre d’Anne Serre, surtout à ses débuts, baigne dans un onirisme nourri de sa « provision d’images », dont la profusion l’étonne elle-même. Aux images lues se mêlent les images rêvées, véritable matériau de travail, combustible : il faut « attendre beaucoup de la nuit pour progresser dans nos recherches, apprendre, comprendre, avancer ». Nous y lisons plusieurs rêves consignés à l’état brut, sans commentaire, sans chercher d’interprétation, comme si chacun était un livre clos sur son propre mystère.

Ce mystère est celui de la littérature. Anne Serre collectionne ici les définitions de cet art insaisissable, donc fascinant. Elles changent d’année en année : « La mort est le seul sujet des livres » ; « le chemin de la poésie est donc le seul par lequel on peut s’enfuir » ; « la littérature : une voie d’accès à cet arrière-pays d’émotions et de félicité, mais balisée, contenue dans un chemin étroit » ; « La fiction, c’est la langue du souvenir »… Il ne s’agit pas d’opter pour une définition unique, mais d’entretenir un feu, d’interroger sans cesse le secret de cette séduction foudroyante, du rapt qu’a opéré la littérature sur sa personne. Sans réponse, ces Carnets comme tous ses livres cherchent au moins à circonscrire les contours de ce mystère. Mystère qu’elle nomme « Dieu » alors qu’elle n’est pas croyante, qu’elle nomme aussi « métaphysique » : « Je n’aime pas les romans dépourvus de métaphysique. Quand Dieu n’y rôde pas dans un coin, cela ne me dit pas grand-chose. »

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Nombre des rêves rapportés dans ces Carnets montrent un élan vers un point invisible, un au-delà ; ce sont des scènes d’ascension, où elle gravit une falaise, grimpe des marches, accède à un jardin en hauteur, monte à l’intérieur d’un clocher. Dans ses livres, personnages et narrateurs surmontent des sommets, arpentent des étendues immenses, avancent guidés par des signes ténus. Les paysages qu’ils traversent ont un je-ne-sais-quoi de factice, et pour cause, comme elle l’analyse en novembre 2020, chacun de ses livres « raconte toujours plus ou moins ce qui se passe dans l’esprit d’un écrivain lorsqu’il est en train d’écrire ». Ce qui se passe, c’est la tentative de « tourner autour d’un mystère, s’en approcher à se brûler », c’est une « cérémonie secrète », c’est surtout une « chasse » – mot qui figure dans des citations de Llewelyn Powys et de Roberto Calasso. D’où la tension fabuleuse, la voracité tranquille de ses livres lancés comme des flèches vers une cible inconnue.

Anne Serre, dont l’œuvre est plus remarquée chez les Anglo-Saxons et les Allemands, notamment, se montre lucide : chez nous, ce mystère intéresse peu. En février 2016, elle note ce que lui explique une universitaire : « aujourd’hui en France, et en particulier dans le monde universitaire, pour qu’un auteur soit reconnu, il lui faut 1) manifester un engagement politique, 2) avoir une théorie littéraire ». La première condition lui manque, assurément. Anne Serre se reconnaît avant tout dans la bonne conduite morale, à la manière des écrivains anglais et protestants, dont les frères Powys déjà mentionnés – le point commun de tous les grands romans, selon elle, serait que « le narrateur est bon ». Elle est à mille lieues d’une littérature dite « du réel », documentaire, et défend avec Clément Rosset la fiction comme « un des modes de préhension du réel », une façon de « penser plus loin ». Enfin, à l’heure où l’autofiction est de mise, elle émet l’hypothèse que « le sourire d’un auteur femme est devenu quasiment incompréhensible (en particulier en France, moins ailleurs) ». Quant à la seconde condition, sa théorie littéraire est celle que nous avons décrite, énigmatique et exaltée, tissée d’inconnu et d’invisible, cohérente de bout en bout mais sans doute « trop décalée ». Anne Serre conclut : « Je pense que si on me lisait comme un auteur étranger, on me comprendrait mieux. »

Car l’étrangeté figure au cœur de son art littéraire, comme c’est peut-être le cas de tous les écrivains qui s’approchent au plus près du « mystère » et qui n’ont pas « envie d’écrire quelque chose qui est déjà écrit » – en France, aujourd’hui, elle admire l’œuvre de Marie NDiaye. Anne Serre trouve un premier défenseur en Roland Barthes, dont elle lit avidement La préparation du roman en 2004 et pour qui écrire consiste à « affirmer activement l’étranger qui est en moi, l’étranger que je suis pour moi », et un second en Nabokov. Alors que l’étrangeté de ses fictions a souvent amené la critique à les qualifier de « contes » (et par là même, à les condamner auprès d’une partie du lectorat), elle note en 2002 : « Dans Partis pris, Nabokov parle de À la recherche du temps perdu comme d’un conte de fées. » Mais on pourrait aussi bien dire que la réception de ses livres est le résultat d’un autre de ses pièges. En novembre 2011, une année avant la parution de Petite table, sois mise !, qui a pu choquer alors qu’elle y raconte de façon allégorique et érotique ses débuts de romancière, elle note : « Je pense que la vraie nature d’un roman, c’est de fonctionner comme un appât. Et tout l’art, toute la difficulté, tout le génie d’un auteur, c’est de fabriquer l’appât le plus efficace. Je dirais que l’appât est efficace, réussi, quand le livre est si clos sur lui-même qu’on ne peut pas y entrer. Qu’on ne peut pas le commenter. »

Les merveilleux Carnets d’Anne Serre dévoilent l’envers richement orné, dense, serré de ses livres aux apparences simples. Mal comprise en France, son œuvre n’est pas si étrangère aux étrangers. Au début de cette année, le Telegraph pariait sur elle pour un futur prix Nobel.