Lieux du crime

Dans Une île, une forteresse (Inculte, 2016), Hélène Gaudy a enquêté sur Terezin, ville forteresse transformée en camp de concentration mis en scène dans un film nazi. Son récit intègre à l’exploration les textes liés à Theresienstadt, parmi lesquels ceux de W. G. Sebald, dont le personnage, Jacques Austerlitz, découvre ses liens avec ce lieu. Pour En attendant Nadeau, Hélène Gaudy revient sur la relation qu’entretient sa conception de l’enquête avec l’auteur d’Austerlitz.

S’il y a enquête, il y a crime et même, souvent, il y a cadavre. S’il y a enquête, il y a mort ou, pour le moins, disparition — d’un corps, d’un objet, d’un état ou d’un sentiment, d’un temps ou d’un espace, d’une image, d’un souvenir.

Quelque chose est mort ou quelque chose nous manque, c’est sans doute la même chose, on peut chercher dans sa vie, sa famille, c’est le plus souvent là qu’on fouille, même si rien ne dépasse ou ne se manifeste, on exhume un morceau de secret, le mystère d’un ancêtre, parfois on ne trouve rien que de très ordinaire et pourtant quelque chose manque, alors il arrive qu’on se retourne, comme un gant, de l’intérieur vers l’extérieur, parce que ce qui nous manque vient peut-être de là, de ce qui nous est étranger, un manque collectif, partagé, quelque chose dont on se serait détourné, une carence commune qu’on n’aurait pas vue grandir et dont on chercherait les formes, quels corps, quels cadavres, quelles dents creuses dans la ville, quel abandon des paysages, quelle cassure inconsciente.

Accumuler les signes comme on trace sur le sol les contours d’un corps à la peinture blanche, pour que ces signes dessinent aussi les formes d’une résurrection. Si quelque chose est mort, quelque chose d’autre se lève, peut-être un peu zombie, peut-être un peu vaudou, rapiécé et bancal mais quand même, quelque chose.

En quelles formes de vie se transforme ce qui s’est perdu, en quelles villes les villes détruites, en quels enfants les familles décimées, en quels souvenirs les larges plages d’oubli, pour moi, c’est cela, l’enquête, dans l’écriture : écouter ce qui parle encore de ce qui a disparu, en sonder les multiples formes de survivance.

Créer de la relation là où il n’y avait qu’intuition, saisissement. Se rendre sur des lieux qui interpellent, fouiller une trajectoire interrompue, s’approcher de ce qui aurait pu ne rester qu’un objet de fascination, faire déborder le réel sur le texte et le texte sur le réel puisqu’il suscite alors rencontres et expériences, dont il est à la fois le déclencheur et le récit.

Décrire, non pour camper un personnage, un lieu, une idée, mais pour chercher : mettre les choses à plat, d’abord, sur la table, pour mieux les voir. Ne pas écrire « il avait le visage fermé » pour montrer qu’un personnage est sombre et secret, mais pour tenter d’entrer dans ce visage. Il n’y a pas d’enquête si le visage s’ouvre trop vite, si l’on sait d’avance ce qu’on veut y trouver.

La question n’est pas « est-ce qu’on invente ? », mais « est-ce qu’on cherche ? ». C’est ce sens-là, ce processus, qui fait enquête, la description n’illustre pas mais précède, déclenche, elle est glanage, arpentage, tentative de saisie de ce qu’on tente de sortir, pour un temps, du défilement du monde.

Enquêtes : W. G. Sebald, Terezin et les lieux du crime Hélène Gaudy

Marches en pierre, Theresienstadt, Tchécoslovaquie, 1992. © Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Michael Kenna

Ne pas se tenir au-dessus du lecteur pour fomenter une histoire dont on distillerait les indices bien pesés mais être également soumis à l’incompréhensible foisonnement. Chercher ensemble à dessiner les contours de ce corps inconnu, informe, mais qui pourtant nous pèse comme un membre fantôme.

W. G. Sebald est né en 1944 en Allemagne, d’un père engagé dans la Wehrmacht, d’une famille qui ne parlera pas, jamais, de ce qui a eu lieu. Sebald, qui se considère comme un pur « produit du fascisme », ne cessera d’enquêter sur le souvenir inconscient qu’est pour lui la période de la guerre, aussi inaccessible que tout à fait indélébile.

Pour circonscrire, sonder les lieux du crime, Sebald amasse des traces. Des images en noir et blanc qui jalonnent ses récits — d’une qualité moyenne, documents sans légende, sans références —, il dénonce lui-même la nature trompeuse. Dans Les émigrants, un personnage explique qu’une des photographies reproduites dans le livre, censée représenter un autodafé ayant eu lieu à Wurtzbourg une nuit de 1933, a été fabriquée à partir d’une image prise en plein jour à laquelle on aurait ajouté un ciel nocturne et un panache de fumée.

En désamorçant, au cœur même du récit, son propre procédé de falsification, Sebald suscite chez le lecteur un doute éveillé, une remise en cause permanente de ce qui est écrit et montré. L’image est fausse et, d’elle comme des autres, il conviendra de se méfier. Mais cet aveu dit autre chose : ce que cette image ne peut pas montrer, ce que l’optique de l’appareil photographique ne pouvait, à son époque, capturer, c’est la nuit, l’obscurité. Et ce que dit, aussi, cette impossibilité, c’est qu’on ne peut montrer le noir, la zone d’ombre qui pourtant enclenche l’écriture. Pour l’approcher, on ne peut que mettre en place des dispositifs de fiction, tout en en dévoilant les ficelles et les failles — une fiction ouverte, au sens d’un corps ouvert, qui nous éveille à sa propre fabrication.

Sebald n’enquête pas sur les membres de sa famille, mais ne tente pas de comprendre leurs raisons, leur parcours, ce n’est pas leurs cadavres qu’il cherche à exhumer mais un autre, sans sépulture, sans corps. Sebald crée une rupture, s’exile très jeune en Angleterre où il consacrera la seconde partie de sa vie à retracer des parcours d’émigrants, d’exilés, auxquels aucune forme de racine ne semble le lier.

L’enquête de Sebald est l’exact envers d’une quête des origines, elle se tourne au contraire vers tout ce qui aurait pu lui rester étranger. Le gant s’est retourné mais la peau d’en dessous, la peau de la famille, de la Wehrmarcht, du gros silence, continue de gratter et d’irriguer la voix qui souhaite en donner une à ceux, tellement nombreux, que son peuple a fait taire.

C’est ce tiraillement, cette irritation coupable, qui produit la prudence, la douceur, la distance, une forme d’empathie modeste et douloureuse. Sebald choisit d’écrire depuis la place qui est la sienne sans jamais se mettre au centre, sans usurper la parole de ceux dont il retrace les existences, en choisissant de se tenir, tout simplement, à leurs côtés.

Ce déchirement, cette faille, rend l’enquête aussi vitale qu’improductive par avance. On se doit de chercher mais on ne trouvera rien puisqu’on arrive trop tard, puisque tout est indiscutablement manqué, et c’est là, justement, que tout commence. Utiliser la fiction précisément pour ça : donner une forme à ce qui ne pourra jamais ressusciter. L’enjeu n’est plus de trouver une réponse, un coupable, mais de rendre visible une faille, de la mettre en lumière sans jamais la combler.

Au lecteur, qu’il place à la fois en situation de rêverie et de vigilance, Sebald propose une sorte de passage de relai, lui ménage une place dans cette faille. Il suffit d’un mot pour, à son tour, chercher, reprendre la main, adopter la même attention flottante et singulière.

L’écriture alors éveille à ce qu’elle-même a négligé, ouvre les yeux sur ce qu’elle a laissé hors champ, et si le crime est sans corps et sans résolution, on ne peut s’empêcher, toujours, de retourner sur ses lieux, d’y sonder les visages et les photographies, de prolonger cette écriture du ressassement, de la rature et du montage, amendant sans cesse les choix qui décident de sa forme, jamais enrobage mais colonne, axe fragile et souple qui soutient à lui seul tout ce qui en déborde.

Enquêtes : W. G. Sebald, Terezin et les lieux du crime Hélène Gaudy

W. G. Sebald © John Foley/Leemage/Éditions Actes Sud

Dans Les émigrants toujours, l’un des personnages, Ambros Adelwrath, séjourne au Fairmont Banff Springs Hotel — un lieu apparemment anodin, dont Sebald dit très peu de choses : juste un nom et une image, celle d’un manoir à la Shining, fantomatique et imposant.

Une rapide recherche permet d’apprendre que cet hôtel a la particularité d’avoir été détruit par un incendie puis reconstruit par erreur à l’envers — la façade devenant l’arrière, l’espace tordu, inversé. Sebald n’écrit rien de tout cela, il faut pour le savoir mener sa propre enquête, minuscule et sédentaire, dont le désir est éveillé par un mot, une image, et l’absence même de toute information. On découvre ensuite que ce même hôtel a servi de décor à un épisode de la série d’animation Martin Mystère, intitulé « L’antre des esprits frappeurs ». Bien après l’écriture des Émigrants, ce lieu est donc devenu le décor d’une histoire de fantômes.

Le fruit de cette brève recherche vient comme donner une forme, un édifice, à la trajectoire tortueuse du personnage, et rassemble presque tous les thèmes chers à Sebald : un espace à la construction aberrante et aveugle, labyrinthe à la Borges qui défie les lois de la logique et incarne en dur la perte de repères, la hantise, la persistance des spectres — les motifs de son œuvre, leur reflet miniature, enchâssés dans un simple nom.

On n’ouvrira jamais toutes les portes dont il jalonne son écriture — trop nombreuses, dissimulées au cœur des phrases, des mots eux-mêmes —, mais si on le faisait nul doute qu’on découvrirait tout un réseau d’histoires enchâssées dans chaque détail, chaque nom, et qui restent là, quelque part, réservoirs latents et toujours disponibles, poreux au monde qu’ils irriguent et rendent un peu moins opaque et prévisible.

L’enquête littéraire ne sert pas à lever les mystères mais à ouvrir les lieux à une forme de hantise : dévoiler leurs chausse-trappes, entrouvrir les portes des caves, des greniers, et élargir l’espace — soudain bruissant, habité.

Sur les lieux qu’on arpente en lisant, en écrivant, on ne sait pas bien ce qu’on va trouver, peut-être des pans d’une histoire plus intime ou, au contraire, plus lointaine, extérieure. L’enquête sert aussi à cela, à faire entrer les lieux lointains dans la sphère de ceux qui ont quelque chose à nous dire, à rendre nos frontières plus poreuses que celles censées nous définir.

Parfois les deux se rencontrent, le proche et le lointain, la peau de l’intérieur et celle tournée vers le dehors, l’une venant activer l’autre, la réveiller, et souvent on ne le comprend qu’au terme du long processus de l’enquête, dont l’issue sera la compréhension tardive du désir qui l’a déclenchée.

Peut-être permettra-t-elle de rencontrer un fantôme familier ou élargira-t-elle le cercle de nos morts, comme l’attention que nous portons aux vivants. Si elle ne résout aucune énigme, elle multipliera les mystères face auxquels nous nous tenons les yeux ouverts.

Nous n’aurons rien trouvé mais nous aurons perdu en certitudes et en docilité.

Nous aurons élargi le champ de ce qui nous concerne. À continuer.

Hélène Gaudy