« La nuit a des yeux et des oreilles »

Au sud de la Pologne s’étendent les Beskides, une chaîne de montagnes qui fait partie des Carpates, un nom sonore, grand comme le ciel d’un continent européen qu’il étire. C’est là qu’est née (en 1985) et a grandi Małgorzata Lebda, poétesse, un qualificatif que l’on ne saurait attribuer à beaucoup. Pour elle, il s’impose aussitôt, peu importe que Vorace soit un récit. Les mots, les coupes, le rythme, les images, la voix : un son nouveau se dégage, vous retenez votre souffle. Mystère. Loup y es-tu ? Que fais-tu ?

Małgorzata Lebda | Vorace. Trad. du polonais par Lydia Waleryszak. Noir sur Blanc, 272 p., 23 €

Dans son pays natal, Małgorzata Lebda n’est pas une inconnue. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes et elle a souvent été primée. Au printemps 2026, les très raffinées éditions Fitzcarraldo (britanniques) publieront son recueil intitulé Mer de glace, né d’une expérience personnelle : elle a couru le long de la Vistule, qui prend sa source dans les Beskides et coule jusqu’à la Baltique, en tâchant d’épouser en mots et en rythme ce que son corps éprouvait. La nature et sa transcription, le pouls de la terre, l’observation, l’écoute : autant d’éléments que l’on retrouve dans Vorace, son premier livre traduit en français.

Mais Vorace est un récit, et un récit très immobile. La narratrice, dont les deux parents sont morts, s’est retirée au cœur des Beskides, dans le village de Maj, à la lisière de la forêt, pour s’occuper de sa grand-mère, malade « depuis des milliers d’années », et pour soutenir son grand-père. Elle est accompagnée d’Ann, une amie, son amie, on ne sait, étrangère, on le sent, qu’elle enlace à la nuit tombée, dans le dos de qui il lui arrive de glisser une patte de renard parce que cela porte chance. Une sensualité dense, assourdie, parcourt Vorace, qui met en valeur l’élément féminin que la narratrice étend à sa grand-mère et à la lune, baptisée la Bossue. « Mes femmes », dit-elle, comme si elle entrouvrait la porte d’une chambre de sorcières.

Même le temps semble assourdi dans cet étrange récit. Car celui qui domine est le temps de la grand-mère qui s’en va mourant, soulageant la douleur avec de la morphine dont les effets semblent contaminer toute l’atmosphère. Elle est comme Lazare de Béthanie, elle ne retrouve de forces que pour aller marcher en forêt, d’où elle vient et où elle retournera. C’est l’infini temps de l’agonie, de la mort qui naît de la vie, doublé par celui des saisons, des bêtes, des bouleaux et des étourneaux. Le temps de la durée qui se conjugue à celui du renouveau et de l’éternité. Le temps des soins, des rituels et du culte, signifié par le passage de l’infirmière Wioletta (« rien ne la rebute, jamais elle n’insulte la mort »), du voisin Staszek ou du père Timoteusz.

© Mariola Zoladz
Małgorzata Lebda © Mariola Zoladz

Paradoxalement, cependant, le rythme de Vorace n’a rien de languide ou d’étiré. Au contraire, le récit est tout entier scandé, divisé en cent sections dont certaines ne font qu’une demi-page. Chaque section est elle-même découpée, hachurée par des retours à la ligne et des retours tout court, des répétitions, un mélange de phrasé narratif et de phrasé de refrain. Le présent domine. Aucune marque de dialogue n’apparaît. L’écrivaine joue avec les blancs, les pauses, les silences. Elle a très savamment séquencé sa chronique en y ménageant des reprises, des échos, mais surtout des surprises, des épisodes inattendus, cruels, des images au naturalisme cru.

Le récit rougeoie de bout en bout : jus de griottes, soleil rouge, fraises congelées, tique dont l’abdomen gorgé de sang ressemble à une myrtille… « Voici le corps et le sang, je songe » : ce n’est pas le prêtre qui parle, c’est la narratrice qui vient de mordre dans un quignon de pain dont la croûte lui a blessé le palais. Le rite catholique se mêle aux gestes quotidiens, le païen et le chrétien se rejoignent, le sacré et le profane.

Surtout, le village de Maj est dominé par un abattoir, des odeurs âcres se répandent, le sang se mêle aux eaux des torrents, des têtes de bêtes pleuvent. Le réalisme se voile d’un léger film fantastique. Le silence bruisse de crissements mauvais. Dans les bois retentissent la musique des scies circulaires et la rumeur des tronçonneuses : « Les habitants de Maj craignent et l’hiver et le froid. / La musique des outils apaise leur peur. / La musique des outils agace les oiseaux. » La nature, les sons, les couleurs ont une beauté à la fois hostile et familière.

Małgorzata Lebda ne décrit pas, elle n’idéalise pas, la notion de paradis perdu lui est étrangère, elle n’est pas non plus romantique, en aucun cas ni aucun sens. Elle est chez elle dans les Beskides, au cœur du règne animal et du royaume végétal qu’elle pénètre pour imaginer toutes sortes de séquences féroces, ou troublantes, ou bizarres, qu’elle nourrit de réflexions aussi féroces, ou troublantes, ou bizarres. Cette succession d’épisodes révèle une grande inventivité et un regard souvent mordant de sa part.

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Un jour la narratrice est tendre, le lendemain elle est enragée. Un jour elle s’adresse à une renarde morte qu’elle tutoie, un autre elle se moque de parents éloignés qui ne viennent voir la grand-mère qu’attirés par « la force d’attraction de la maladie » : ils ne mangent pas, ils « occupent leur bouche avec des légumes marinés », écrit-elle. Un jour elle se gratte, un autre elle se touche, ou palpe son corps tout entier, ses seins, son ventre.

Régulièrement, elle se retire pour travailler ses poèmes, mais aussi son code, « mon code pur », dit-elle. De quoi s’agit-il ? C’est un des mystères du récit, un de ses recoins sombres. De son côté, Ann travaille sur la lumière, et le grand-père collectionne les miroirs. « Ces miroirs me rendent folle, dis-je à Ann […] parce qu’ils me démultiplient. Je prends conscience que j’existe en trois dimensions et c’est insupportable, j’ajoute. D’un autre côté ça m’attire. »

Vorace est semé de ce type de propos qui ont la spontanéité brute de l’enfant que la nature étonne. C’est d’ailleurs ce que ce très singulier récit-poème fait : il ne se contente pas de célébrer le vivant, il le démultiplie, il en expose une infinité de facettes, plaisantes, déplaisantes, sanglantes, réconfortantes. Pourtant, le livre n’est ni un roman rural ni le récit d’un retour à la nature, il laisse filtrer trop de folie. Sans doute est-il, un peu, le fruit de ce qu’on appelle aujourd’hui nature writing. Małgorzata Lebda est fille de son temps, elle n’échappe pas aux courants qui font ce temps, il n’empêche, plutôt que de réparer, elle casse et, ce faisant, invente, dérange et fait montre d’une rare liberté.

Sans doute, mais c’est une hypothèse, a-t-elle vu La Clepsydre (1973), le classique de Wojciech Has qui adapta la nouvelle de Bruno Schulz, Le Sanatorium au croque-mort. Un homme arrive dans un sanatorium au milieu des Carpates afin de voir son père qui n’en finit pas non plus de mourir. La suite est différente, mais là aussi le temps avance lentement, étrangement, de côté. Mais peut-être m’égarè-je, et ceci ne serait qu’une façon de mettre en avant les nuances du génie polonais du fantastique.