Étrange destin que celui de Sebastian Haffner (1907-1999), qui, après avoir quitté l’Allemagne pour l’Angleterre en 1938, y revint quinze ans plus tard, et laissa dormir dans ses tiroirs deux ouvrages écrits dans ses années de jeunesse qui ne furent retrouvés qu’après sa mort par son fils. Le premier, Histoire d’un Allemand, contemporain de la déclaration de guerre, est un témoignage rare devenu best-seller sur la montée du nazisme avant qu’on n’en connaisse tous les méfaits, et les millions de morts qu’il allait causer. Le second est un roman, Adieux, écrit en octobre-novembre 1932, qui raconte le dernier des quelques jours que l’auteur passa à Paris en compagnie de celle qu’il aimait.
Les deux personnages principaux d’Adieux, entourés d’un petit cercle de connaissances ou d’amis, vivent les dernières heures de leur idylle dans le Paris des années 1930. Le roman a donc pour cadre une époque violente, mais encore incertaine, les Années folles se terminant par la grande crise qui aboutira en quelques années à une nouvelle guerre. Mais c’est aussi un roman largement autobiographique où l’auteur, qui prendra plus tard le pseudonyme de Sebastian Haffner, tient le rôle principal sous son vrai nom de Raimund Pretzel. Son amie Gertrude Joseph était alors, comme dans le roman où elle est appelée Teddy, étudiante à la Sorbonne ; elle ne revint jamais en Allemagne et mourut en 1989 en Suède, après avoir longtemps conservé une relation épistolaire avec Sebastian Haffner.
Le texte que ce dernier ne publia jamais n’en est pas moins un roman, situé dans un Paris que l’auteur regarde en romancier capable de brosser en quelques mots les images qu’en retient Raimund avant de le quitter : les meublés peu chers, les rues où il fait bon flâner, les musées, les ponts qui enjambent la Seine. Les sentiments contradictoires que les deux amants éprouvent alors que leur relation touche à sa fin conduisent l’intrigue : dernières tentatives de vivre à l’unisson, de croire encore en un futur commun. Mais il n’y a entre eux aucune véritable explication, les mots échangés sont le plus souvent superficiels, creux, banals, ceux qu’il faudrait dire ne leur venant pas à la bouche : entre les hauts et les bas par où ils passent, Raimund surtout, le jeu amoureux se teinte de marivaudage, mais le départ imminent du train pour Berlin y ajoute une tension dramatique et en préfigure l’issue malheureuse. Et le rappel fréquent de l’heure qui avance est là pour amplifier la menace. Raimund a d’ailleurs oublié sa montre à Berlin, et, comme celle qu’on lui a prêtée fonctionne mal et s’arrête inopinément, on comprend vite (peut-être le symbole est-il trop clair ?) que le temps de l’un n’est plus celui de l’autre, que Teddy restera à l’heure de Paris tandis que Raimund retrouvera à Berlin l’heure allemande qu’il y a laissée.

L’auteur, et après lui sa famille, n’ont apparemment pas souhaité ressortir ce manuscrit sensible et intime quand la publication en devenait envisageable. Peut-être aussi Sebastian Haffner le trouvait-il insuffisant ? Il ne l’a en tout cas ni retravaillé ni détruit. Et ce n’est qu’en 2025, un quart de siècle après sa mort, que son fils Oliver et son neveu décidèrent de le publier, accompagné d’une postface de l’écrivain Volker Weidermann (également traduite par Olivier Mannoni) qui en contextualise la naissance et la renaissance. Ainsi se trouvent réunis Teddy et Raimund, plus de quatre-vingt-dix ans après, dans ce roman sauvé de l’oubli !
Mais Adieux nous intéresse d’abord aujourd’hui parce que, plus qu’une simple romance, il relie la vie personnelle des héros au contexte historique : les choix différents qu’ils opèrent témoignent des hésitations et des doutes que les Allemands avaient à l’époque envers leurs propres dirigeants, de leurs craintes concernant la paix et l’avenir de l’Europe. Peut-être parce que ses origines juives la rendent méfiante, peut-être aussi parce qu’elle a goûté à l’indépendance et aux charmes de la vie de bohème à Paris, Teddy n’attendra pas l’accession de Hitler à la chancellerie pour décider de ne pas rentrer à Berlin : la ville, dit-elle, lui fait peur. Raimund n’en est pas encore au point de se résoudre à l’exil, mais, s’il ne ressent pas de menaces sur sa personne, il est de ceux – encore nombreux à l’époque – qui s’effrayent de la pénétration progressive du nazisme dans la société allemande secouée par la violence : c’est ce que dépeint avec une grande lucidité l’autre ouvrage de Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Pour l’heure, tandis que Berlin s’assombrit, les rives de la Seine restent accueillantes à tous ces jeunes étrangers, même si leurs moyens sont précaires et qu’ils ne mangent pas tous les jours à leur faim : le microcosme autour de Teddy prélude à l’arrivée beaucoup plus massive d’émigrés quelques années plus tard, quand les persécutions contre les opposants et contre les Juifs se déchaîneront en Allemagne. Ce que montreront, par exemple, les grands romans de Lion Feuchtwanger, d’Anna Seghers ou d’Erich Maria Remarque.
Mais Adieux est aussi un roman d’amour des plus touchants, car, sans plaintes ni éclats, Teddy et Raimund savent que leur romance s’achève. Avec beaucoup de finesse, l’auteur laisse transparaître la jalousie éprouvée par Raimund quand Teddy ne semble pas indifférente aux autres hommes qui la courtisent ; ses espoirs qui renaissent quand il comprend qu’il n’en est rien. Mais la certitude finit par s’imposer qu’il est désormais trop tard, que rien n’empêchera la jeune femme de s’éloigner de lui et de l’Allemagne, tandis qu’il reprendra à Berlin sa place de stagiaire au tribunal. Teddy, dont la fatigue sans cesse soulignée trahit l’abattement, semble encore balancer. Sa tendresse envers Raimund n’est pas morte, mais il est vite clair qu’en femme forte qu’elle est sa décision ne changera pas.
Le jeu amoureux oscille avec beaucoup de légèreté entre badinage et dépit, l’humour y masque l’ampleur de la déception, repoussant le moment où il faut se rendre à l’évidence que la roue a tourné et que les choses sont irrémédiables. Les gestes sont souvent plus explicites que les mots pour annoncer, malgré la douleur, l’inéluctable séparation. Un détail suffit, par exemple : « je pris par en dessous le bras de Teddy. Elle me laissa faire, mais sans y mettre vraiment du sien. Il me suffisait qu’elle laisse faire. Une fois que je l’eus tenue ainsi, notre marche n’était plus la même ». L’urgence, le désir de profiter du peu de temps qui reste pour se dire adieu, donnent son rythme au roman. Teddy, comme pour fuir les mots qu’elle n’ose dire, accompagne Raimund dans une ultime visite de Paris destinée à adoucir le souvenir des dernières heures passées ensemble, et c’est une course éperdue entre les musées et les monuments qui s’engage, reléguant l’amoureux au rang de simple touriste.
Les personnages se livrent à un simulacre de marivaudage où les sentiments sérieux ne s’avouent pas, mais se cachent dans les non-dits, les phrases à prendre à contre-pied, tandis que les reproches s’expriment à travers des faux-fuyants et des pirouettes où il s’agit de toucher sa cible en ayant l’air de plaisanter : s’en prendre, par exemple, à l’inculture de celle qu’on ne voudrait en réalité que protéger et emmener découvrir les merveilles du monde. Ou, comme le fait un des autres protagonistes, menacer d’attaquer la France au lance-flammes quand Paris ne vous ouvre pas les bras (ce sera chose faite dix ans plus tard).
Comme tout se passe en une journée, il y a une unité de temps qui suggère et renforce l’impression que la fin du couple Teddy-Raimund serait digne d’une mise en scène, chose d’autant plus aisée que la langue du roman est souvent dialoguée :
« Quant à Teddy, autour de laquelle tout cela tournait, elle était assise ici avec de petits yeux, des mains très fatiguées, et aucun de nous ne pouvait l’aider.
– Drôle de monde, fis-je remarquer
– Comment ça ? demanda Teddy.
– Juste comme ça, répondis-je. Tu ne trouves pas que c’est un drôle de monde ?
– Je ne sais pas. Peut-être. Si tu ne me dis pas pourquoi… »
On suivrait les amoureux en train de s’écarter l’un de l’autre, non parce qu’ils ne s’aiment plus, mais parce que la vie est en train de les séparer : elle, séduite par Paris et craignant le retour à Berlin, et lui, fidèle à ses engagements. Comme au théâtre d’ailleurs, il y a un en-deçà et un au-delà de l’action dont on ne voit que le dénouement : l’amour qui s’achève est né dans un autre lieu, avant que les personnages n’entrent en scène, et le héros qui en sort à la fin ira seul poursuivre sa vie en Allemagne. Entre-temps, l’adieu s’est joué sous nos yeux.
Tout n’est sans doute pas réussi dans ce roman de jeunesse jamais remanié. Mais il ne faut pas bouder son plaisir : écrit rapidement et sous le coup d’une émotion dont l’authenticité et la vigueur explosent à chaque page, puis abandonné comme une mue ancienne dont l’auteur, pourtant, ne s’est jamais débarrassé, Adieux se lit avec intérêt, à la fois comme une histoire humaine touchante et universelle, et comme un témoignage personnel sur une époque qui ne tardera pas à verser dans la tragédie absolue. On ne peut que conseiller de relire Histoire d’un Allemand qui en forme l’extraordinaire pendant.
