En reprenant sous une même couverture, pour les actualiser et les augmenter, deux précédents recueils, consacrés le premier aux écrivains britanniques du XXe siècle, le second aux lieux qui ont vu naître nombre de ces mêmes auteurs, Christine Jordis fait coup double. Elle tire son « autoportrait » en lectrice, ainsi que le fait remarquer Mona Ozouf, âme sœur et préfacière de ce copieux ouvrage ; elle livre un attachant panorama de l’Angleterre, du nord au sud et d’est en ouest. Chemin faisant, c’est l’identité anglaise, de la promeneuse comme des natives, qui se livre à nous, en un mouvement qui n’est pas sans évoquer la démarche de Jean-Christophe Bailly dans Le dépaysement. Voyages en France (2011).
On ne naît pas Anglaise, on le devient. Dans le cas présent, c’est arrivé très tôt, alors que la jeune Christine passait ses premières vacances dans la campagne anglaise. Au bout du champ où couraient des chevaux, sous un ciel léger traversé de nuages, un irrésistible sentiment de liberté. De ce jour, de cette heure, dateront sa vocation d’angliciste et l’impression, partout où elle se rendrait en Angleterre, d’être comme à la maison, at home, d’un mot. Comme un poisson dans l’eau de la langue anglaise, avec ses sons, ses rythmes, ses significations peu à peu révélés par l’apprentissage, mais instantanément appropriés, sinon sus de toute éternité.
L’éditrice, l’écrivaine, la critique, n’aura de cesse, plus tard, de remonter le temps, de revenir à la source de cet émerveillement fondateur. Merveille que cette littérature où les chats sourient du haut des arbres avant de s’évanouir, où un lapin blanc tire une montre ronde de son gousset, où un enfant à la recherche de son ombre oubliée décide de ne jamais grandir. Terreur et cruauté, de cette même littérature, livrée aux charmes maléfiques du gothique et sacrifiant à plaisir les jeunes filles innocentes. D’où l’idée, placée sous le patronage de Valery Larbaud, à qui elle rend un vibrant hommage, consistant à baliser la production romanesque du XXe siècle britannique, en prenant l’adjectif « britannique » dans le sens le plus ouvert qui soit, jusqu’à inclure toutes les littératures post-coloniales. « Quelqu’un qui vit et écrit au Royaume-Uni devrait pouvoir se déclarer « auteur britannique » s’il le choisit », ainsi que le déclare la Néo-Zélandaise Eleanor Catton.
Revisitant ses notes de lectures, et autres recensions passées, Christine Jordis ne cesse d’étendre son territoire. Par petites touches, sensibles et d’une parfaite exactitude, elle rapporte, elle informe, elle complète. Son goût sûr lui tient lieu de boussole, son savoir précis, de gouvernail. Et c’est ainsi qu’elle navigue sans péril dans l’océan des lettres, ne cessant d’élargir, à la suite par exemple d’un Hisham Matar, l’auteur libyen de Mes amis (2024), « notre regard sur le monde, donnant à notre entourage familier une dimension nouvelle ». Même chose pour l’Irlandaise Sally Rooney, et, plus généralement, pour la « femme du millenium » qui a accéléré « le déclin du grand mâle blanc », formules tirées, hâtons-nous de le préciser, de la liste Granta de 2023.
Précieuse, la cartographie à laquelle elle se livre offre à qui s’intéresse aux littératures étrangères une vision d’ensemble, particulièrement documentée, où chacun pourra se retrouver. Au passage, la lectrice à qui rien n’échappe des profondes transformations en cours condamne l’infléchissement du système éditorial tout entier du côté, non plus de la détection d’auteurs nouveaux, mais de la spéculation et de la course au profit.

À ce premier volet de l’enquête, centré sur une matière livresque, succède le deuxième temps, conduit cette fois sur le terrain. Remarquez, ce terrain peut être celui de la British Library à Londres, débordant de livres au point d’avoir hélas dû déménager, soupire Christine Jordis. Mais le versant spatial l’emporte. Notre anglophile prend le ferry, l’Eurostar, monte dans des trains « aux sièges en peluche rouge chamarrée », sillonne l’Angleterre. Aussi bien la toujours verte, d’apparence arcadienne et/ou édénique, dont elle se dit nostalgique, que l’ultra contemporaine, plombée par l’ennui, guettée par la marginalité et fracassée par l’exclusion sociale. Christine Jordis répond à une baudelairienne « invitation au voyage » en même temps qu’elle part à la rencontre de tel ou tel écrivain, plus vif que mort. Wordsworth l’attend de pied ferme à Grasmere, Tennyson a prévu de la rencontrer sur l’île de Wight, Ruskin l’accueille à bras ouverts à Sheffield, les Brontë à Haworth, Vita Sackville-West à Sissinghurst, Woolf à Bloomsbury, Keats à Winchester, Daphné du Maurier en Cornouailles, Philip Larkin à Soho, et ainsi de suite. D.H. Lawrence, elle le croise à Nottingham – Lawrence, pour prendre ce seul exemple, dont l’œuvre se voit revisitée en des aperçus d’une beauté et d’une justesse à couper le souffle.
Plus souvent qu’à son tour, la pluie est au rendez-vous, loin de tout cliché : « Depuis la veille, la pluie tombe sans discontinuer. On n’imagine plus que le paysage puisse exister sans elle ; nous le savons maintenant : il est la matérialisation de la pluie, fait d’eau à peine solidifiée, constitué de vapeur comme un nuage, dont il a par ailleurs l’apparence, il est mouvant et sans substance, parfois il disparaît tout à fait pour resurgir un instant plus tard, pâle et flou, fantomatique. »
Et que dire de la brume qui s’oppose, en plein été, à toute visibilité, et vous fait rentrer en votre for intérieur, ce qui n’est pas pour déplaire à notre voyageuse, éprise, croit-on comprendre, des spiritualités de l’Orient ?
Ce qu’elle traque, avec une patience infinie, a pour nom l’anglicité, pendant exact de la francité recherchée par Jean-Christophe Bailly quand ce dernier se fait arpenteur-géographe de l’Hexagone, à l’instar d’un Julien Gracq. Chacun s’approche « de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formée par la géographie et l’histoire, par les paysages et les gens »(Bailly), Bailly pour fixer « l’instantanéité mobile d’un pays », Jordis pour en saisir l’exact contrepoint, l’éternité immobile vue à travers le prisme de « grands objets permanents » présents dans le paysage (Wordsworth). Tous deux se rejoignent, dans l’attention portée à la langue et à l’écriture, d’une élégance rare.
Les Anglais, en tout cas, peuvent être fiers de ce qu’une connaisseuse aussi inspirée que Christine Jordis ait pris le temps de parcourir leur pays en tous sens, pour conter ce qui en fait la substance vive, sans juger ni exclure : « mélanges qui ont tous les tons, parce qu’ils parlent de toutes les choses […] ; la littérature anglaise n’est ici que le fond de mes stromates ou le canevas de mes broderies », pour citer l’Essai sur la littérature anglaise d’un certain François-René de Chateaubriand.
En fin de parcours, dans ce qui est sans doute l’une des plus belles pages du volume, Christine Jordis remarque, alors qu’elle a trouvé refuge dans le grand cloître de la cathédrale de Norwich, un vieux jardinier travaillant sous la pluie diluvienne. Elle l’imagine descendu subrepticement d’un des chapiteaux de la nef, où il côtoyait menuisiers, vendangeurs, faucheurs et autres membres des confréries médiévales. À présent, le voici « occupé tout entier à soigner, à préserver, embellir, honorer le colossal, le magnifique monument dont il avait la charge. Telle était sa destinée : servir. Et cette tâche l’absorbait et lui suffisait : il avait d’ailleurs perdu la conscience de tout ce qui n’était pas elle ». On sent la touriste presque envieuse du bougonnant custodian (gardien), et de sa « manière sans gêne d’ignorer les éléments, les visiteurs et les siècles ». Un peu plus loin, se projetant cette fois dans la palette ainsi que dans le carnet du peintre Constable, elle se le représente, recueilli, concentré, oublieux du monde et de lui-même, se laissant absorber tout entier par sa tâche, servant dans le calme intérieur le tout auquel il se consacrait. Humilité profonde, conclut-elle, essentielle, dont le lecteur mesure à quel point l’autrice la fait sienne, elle qui aura passé douze ans de sa vie à exercer la profession de literature officer au British Council, « un terme qui pourrait donner à penser qu’il existe des guerriers de la littérature, une armée constituée pour la servir et la défendre (alors que, plus prosaïquement, il s’agit d’un grade) ».
Servir, pour mieux communier avec l’esprit des lieux par lesquels elle est passée et repassée, telle pourrait être la devise de Christine Jordis. Une devise tenue de bout en bout, avec pudeur et retenue, bien que puisée à même les émois et frémissements de la chair, du sang et des humeurs. « Passion anglaise », en somme.
