Mais ils bougent encore et nous entraînent dans leur tombe. De manière oblique et souterraine – romanesque –, Voir venir de Lucile Novat et Vie d’O.-G. Gaillard de Christophe Ségas donnent à lire ce déni qui ronge l’époque. Avec tout l’art de la vraie littérature, celle qui nous trouble, nous inquiète et nous interroge.
C’est un des pouvoirs de l’écriture : par le feu des mots, consumer les armées de simulacres levées pour nous garder. Et le motif de la flamme court aussi bien dans Voir venir que dans Vie d’O.-G. Gaillard. Bûcheron et poète. Tout, pourtant, semble opposer ces deux livres. Les objets, d’abord. La couverture blanche du Sous-sol, en plein essor et reconnaissance, contre celle, rouge sombre, du plus secret Chemin de fer. D’un côté, deux silhouettes féminines s’éloignent d’un pas résolu, de l’autre une tête d’homme envahit toute la couverture pour nous fixer avec intensité. Les héros sont à l’avenant : quatre crypto fées, dont Lucile Novat ne cesse de souligner la légèreté et la finesse soyeuses, contre un colosse solitaire, dont le nom même, initiales et patronyme, descelle l’ogre. Le cadre : vieilles pierres, royales et catholiques – la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, enclave du bon ton à Saint-Denis – contre forêt des Landes, morne, uniforme et sans passé. Haute société qui maîtrise les codes contre lumpenprolétariat rural. Promesse de grandes écoles en regard d’un CAP agricole travaux forestiers. Pourtant, le résultat est le même : une autodestruction aussi brute que lucide. Vous ne voulez pas entendre ? Alors vous verrez. Brûler vos forêts industrielles. Saigner la plus douce, la plus tordue chair de vos chairs.
Ni Lucile Novat ni Christophe Ségas ne présentent les choses comme ça : ils racontent une histoire. Qui prend une forme biographique. Toute vie, une cosmogonie : un monde apparaît, brûle son énergie et disparaît. Des vitae antiquae tels des anachronismes, introduits dans notre société par ses failles pour en faire ressortir le malaise. Dans Voir venir, un mille-feuilles de sens finement pressés les uns sur les autres jusqu’à ce qu’on y soit perdu comme dans un palais des miroirs. Alternance de mutisme et de logorrhée, constatation en acte de l’inanité du discours raisonné chez Christophe Ségas.Tous deux vrillant aux lisières de la maladie mentale.
Vie d’O.-G. Gaillard est un drôle de livre. Une biographie aux allures de fiction. Ou une fiction qui se donne pour une biographie. Une vie minuscule pour un autre usage que celles de Pierre Michon. De l’art brut en poésie. À travers la déforestation et l’incendie, un augure de l’apocalypse de notre temps. Une vie de saint déraillée. Dans un avant-propos, l’auteur explique en quoi son livre ne serait pas un roman. En 2010, quinze poèmes auraient paru dans la revue Kha – aucune trace sur internet ; des spécialistes n’en ont jamais entendu parler – d’un certain « Olivier-Georges Gaillard, bûcheron et poète, 1975-2005 ». Christophe Ségas aurait contacté sa sœur, qui lui aurait donné accès aux « deux cents cahiers écrits par son frère », où « les graphies s[e] superposent, s’[…]entrechoquent, s[e] mélangent jusqu’à la cacophonie ». Puis il aurait questionné ceux qui ont connu O.-G.
L’on doute à cause de cette vie si romanesque. Ses crises de parole, dès la petite enfance, où des discours aux « mots précis, affûtés, des phrases amples aux rythmes étranges » lui sortent construits de la bouche ; l’accident fondateur que provoque une de ces crises ; son voyage jusqu’en Terre de Feu pour y trouver des hêtres capables de lui apporter la sérénité… Nous alertent des pages mêlant de manière trop artistique les fac-similés des manuscrits et le visage d’un héros à la tête de l’emploi. Et les soixante-six poèmes reproduits en annexe collent trop au récit.
On peut répondre à tout cela : il existe des revues papier confidentielles, la réalité dépasse la fiction, Olivier-Georges a pu raconter dans une lettre à sa sœur qu’il passait ses journées lové entre les racines d’un hêtre sur la berge du lac Escondido, avant Ushuaïa. Peu importe. L’essentiel est qu’O.-G. semble projeté depuis le passé à la charnière du XXe et du XXIe siècle par l’idée, partagée avec ses proches, que c’est la voix des pins qui parle à travers lui. Parce qu’il a été conçu dans une hêtraie.
Cette voix lui paraît mauvaise ; elle l’étouffe et le perd à lui-même telle une malédiction. Il la combat par des bagarres sur les parkings ou en abattant obsessionnellement les pins à la tronçonneuse. L’ogre tient sa monstruosité d’une forêt artificielle, de ces « essences à croissance rapide, qui défigurent le paysage, qui nécessitent l’utilisation d’intrants chimiques agressifs, qui supposent de faire la guerre aux sols, aux hommes, au monde ». Olivier-Georges affronte pins et sapins Douglas, mais il semble dès le départ enfermé dans un rapport impossible à la nature, malade, néfaste. Et on se dit soudain qu’il est moins une figure archaïque qu’un précurseur. Un monstre des arbres et des mots parce qu’il annonce une société où l’on assène, répétés, mécaniques, des discours vides de sens tant ils sont faux, mais dont la fausseté s’étend et s’impose.
L’écriture de Christophe Ségas nous raconte cette possession par la voix presque comme un mythe d’aujourd’hui, celui d’un Hercule de province, d’un Achille abandonné, après le départ des dieux, au bourdonnement dans sa tête qui ne lui laisse même pas un destin. Un Don Quichotte de la tronçonneuse, dont les ennemis seraient tout aussi innombrables que les pins.
Dans Voir venir, le mythe serait celui de Cassandre, rappelé pendant trois pages, déesse tutélaire de notre époque, comme Athéna fut celle de la Grèce, si Cassandre était une déesse et non une pauvre mortelle. Ou celui de nymphes, minces, déliées, « belle[s] à faire peur », qui parcourent les corridors et les toits en touchant à peine le sol. Alors qu’elles ont nécessairement dépassé quinze ans, le récit les décrit souvent comme des enfants : « Là dans les couloirs encore vides du cloître, on peut voir passer en courant de petites émissaires, survoltées et solitaires, à l’affût d’épingles ou de ruban. […] une petite brune joufflue et coiffée d’un serre-tête gambade derrière lui ». Les mythes finissent mal en général pour les nymphes.
Le lycée de la Légion d’honneur ressemble à un château assiégé dont les murailles tremblent. Mais pas attaqué par ceux qu’on pourrait penser. Certes, il existe une dichotomie entre l’intérieur de la maison, quasi castel adossé à la basilique des rois, et l’extérieur banlieusard la cernant. Mais celui-ci existe à peine, sinon à travers Vanessa, surveillante issue des quartiers, créature duale seule capable de faire le lien. Si, plus jeune, elle hurlait comme O.-G., elle a su s’en sortir, faire des études. Et à présent elle garde les frontières de la Maison.

Vanessa apporte un langage spécifique, cadencé. Mais, là encore, Lucile Novat sème une fausse piste : ses quatre héroïnes, « petites » pensionnaires, bien qu’issues pour trois d’entre elles de bonnes familles, ont un phrasé aussi oral que Vanessa, alors que celle-ci mêle l’argot des cités à un jargon soutenu, telle « pitance ».
Si la Légion d’honneur est minée, c’est de l’intérieur. Lucile Novat arrive à faire gronder un sous-texte en deçà d’une histoire dont la première couche mêle certains atours scintillants du conte, de la saga et de la romance. Souvent pour les déchirer ou les effilocher. Les chapitres portent en titre un lieu et une heure, comme un compte à rebours, une menace. Les princesses pas si sages de Lucile Novat ont les nuques écrasées par l’inconscient familial et collectif. Angoisses d’expatriés, essais nucléaires, colères de harkis, guerres post-coloniales ont imprégné les mères avant les filles. Et le vieux prêtre confesseur, de génération en génération, « a appris à écouter ces récits similaires, les pulsions, les désirs, les chagrins interchangeables des filles et des mères ».
Ce qui croule sur les gisants des reines, c’est un monde de respectabilité figée, aussi illusoire et corrosive que les pépinières acides d’O.-G. Gaillard. Des faux-semblants face auquel ces héritières ont « appris très tôt à jouer [leur] rôle », comme Lou, mais qu’elles ne peuvent plus assumer. Lucile Novat nous le glisse comme un suave cocktail dont la rose moire le venin. Elle recourt à un fantastique aussi souple, subtil et ambigu que les rêves, qui tiennent une grande place dans ce roman, comme chez Christophe Ségas.
En 1981, Jean-Louis Murat chantait « Suicidez-vous, le peuple est mort », hymne surréaliste et dérangeant interdit à la radio. Aujourd’hui, par des récits non transparents, contournés, des romans constatent que nous évoluons dans un monde zombie où des castes mortes ont imposé leurs discours automatiques.
Non, ça ne s’arrange pas à la fin, et pourtant ces incendies de papier font du bien. Feux de forêt d’O.-G., de voitures sous la fenêtre de Vanessa enfant pendant les émeutes, ou « brasier » de cierges de la petite Adèle à « tête d’ange ». Lorsque le mensonge roide s’étale sur tous les écrans, il est bon de sentir sortir des couvertures cartonnées le souffle vif du mentir-vrai, le miroitement des esprits en recherche.
