Dans Toute la misère du monde Isabelle Mayault raconte la vie des exilés réfugiés dans la France d’aujourd’hui. Son roman, inventif et plein d’audace, nous rappelle le rôle majeur de la fiction littéraire pour penser les enjeux les plus urgents du monde contemporain et la valeur de la solidarité.
« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : on est en 1989 et Michel Rocard, alors Premier ministre, prononce cette « petite phrase » qui fera date. Il aura beau ajouter quelques années plus tard qu’« elle doit en prendre fidèlement sa part », c’est l’expression « toute la misère du monde » qui restera dans l’histoire. Voici le titre que choisit d’Isabelle Mayault pour son roman consacré à l’asile dans la France d’aujourd’hui, et dont l’épigraphe est une autre petite phrase restée célèbre : le « Wir schaffen das », mantra d’Angela Merkel au moment où l’Allemagne accueillait près d’un million de réfugiés syriens à l’été 2015.
C’est toutefois lors d’une autre crise que débute le roman. On est en 2022, la Russie envahit l’Ukraine et l’Europe fait une nouvelle fois face à un afflux de réfugiés. Sayonara, la principale protagoniste, est enceinte de son deuxième enfant. Le premier, Tiago, est né en pleine pandémie de covid. Mais quelque catastrophique que soit l’état de la planète, les bébés continuent de naître et de porter l’espoir d’un monde meilleur : c’est du moins la conviction de la maman, dont on sait aussi qu’elle est française, métisse, qu’elle a grandi et vit encore dans les tours du 13e arrondissement de Paris, qu’elle forme avec Arturo un couple de professionnels de l’humanitaire, et qu’elle travaille à la Cour nationale du droit d’asile.
La CNDA, donc : presque le personnage principal du roman. « Peu de gens savaient ce que faisait la CNDA, où se trouvait la CNDA, à quoi servait la CNDA […] La passion française pour les sigles n’aidait pas à rendre la CNDA plus sympathique, le nom était tout simplement imbitable ». La CNDA fait, il est vrai, rarement l’objet de fiction. On se souvient que Nina Meurice a reçu en 2025 un César pour son rôle dans L’Histoire de Souleymane, où elle interprète la fonctionnaire chargée d’interroger le demandeur d’asile. Mais la scène se déroule à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, lequel relève du ministère de l’Intérieur et constitue l’étape antérieure à la CNDA.
Pour donner quelques chiffres, l’OFPRA a examiné en 2025 près de 150 000 dossiers et accordé l’asile à environ 40 % d’entre eux. Parmi les 60 % restants, beaucoup exercent un recours auprès de la CNDA, qui accorde la protection dans 23 % des cas. Autant dire qu’avec plus de 60 000 dossiers par an, les juges de la CNDA ne chôment pas – ce dont se plaint d’ailleurs Sayonara : « Une autre chose que Sayonara ne supportait plus, c’était l’accumulation des audiences. Douze requérants par jour. Qui avait décidé de ça, elle aurait bien aimé le savoir ».

Si la Cour est méconnue, elle n’en est pas moins romanesque. Chaque requérant vient y raconter sa vie, autant de récits qui constituent des romans dans le roman, et qui sont à peu près tout ce qui reste aux demandeurs d’asile. Après avoir fui la guerre ou les persécutions, et après avoir gagné la France au terme de longs et éprouvants périples, ces derniers ne disposent souvent même plus de leur pièce d’identité, de leur acte de naissance, ou de leur certificat de mariage – autant de documents confisqués par les passeurs ou disparus en mer. Ne reste donc que la parole. Faute de traces écrites, c’est en se racontant que les requérants espèrent « prouver » les violences subies. Avec l’aide des interprètes, Sayonara et ses collègues écoutent les requérants, posent des questions et déterminent si les récits sont, pour reprendre le jargon de la Cour, « crédibles », « personnalisés » ou, au contraire, « stéréotypés ».
Mais derrière les mots, il y a les corps. Les requérants, entourés de leur avocat et d’un interprète, font face aux juges ; dans ce face-à-face, le corps est bien présent, mais la Cour est un espace codifié, où chacun reste à sa place. Même quand les corps sont marqués par la violence, les juges ne font que lire les certificats médicaux. Mais si les cicatrices restent à l’abri des regards, les corps parlent aussi, comme lorsque les requérants pleurent, que leur regard se perd dans le vide, qu’on leur apporte mouchoirs et verres d’eau, ou que leur prostration exprime des traumatismes qu’ils ne parviennent pas à mettre en mots – au grand dam de la Cour qui attend un récit « circonstancié ».
Et puis il y a le corps de Sayonara, la couleur de sa peau, peu courante parmi les juges, et son ventre qui prend toujours plus de place. Le roman se construit sur cette tension, cette double histoire d’une grossesse qui s’approche du terme dans la chaleur de l’été parisien, et du quotidien d’une juge qui voit défiler une jeune fille d’Anatolie qui refuse un mariage forcé, un Burkinabé dont la pratique de l’islam est trop libérale pour les djihadistes, un opposant politique torturé par la police congolaise, et ainsi de suite.
Ces deux histoires se fracassent l’une sur l’autre lorsque Sayonara est confrontée à une jeune requérante nigériane, Joy Sterling. Violée et contrainte à la prostitution, cette femme est aussi la mère d’un enfant non déclaré, dont la Cour remet en cause l’existence. La réaction de Joy, aussi corporelle que violente, perturbera le fonctionnement compassé de la Cour et bouleversa Sayonara, qui accouchera dans la foulée. Mais alors que l’enfant de la requérante existe à peine, le sien aura droit à tout : « un acte de naissance, une famille, une scolarité, un avenir ».
On croise au fil du roman tous les personnages de la Cour, des requérants aux juges en passant par les avocats et les interprètes ; on plonge dans les petits et grands débats qui l’agitent, et on en comprend petit à petit le fonctionnement : « Il y a la juge au milieu, ou le juge, et de part et d’autre deux assesseurs. L’un d’eux vient du Conseil d’État et l’autre du HCR. C’est vraiment une spécificité française d’avoir ouvert la porte au HCR dans une cour de droit d’asile ».
Parmi les « assesseurs CE » (pour Conseil d’État), il y a Pierre-Yves, un type du 16e arrondissement, insensible et condescendant, dont les relations avec Sayonara et les « assesseurs HCR » (pour Haut-Commissariat aux réfugiés) sont électriques. Mais ce n’est rien par rapport au juge de Brethes, le fils d’un tortionnaire de la guerre d’Algérie, qui ne fait pas mystère de ses opinions d’extrême droite. Il y a aussi les juges Diallo et d’Ollomont, deux dames de bonne famille avec lesquelles Sayonara ferraille lors des délibérations. Le roman exploite à merveille le charme de la CNDA, et ses rencontres improbables entre requérants au bout du rouleau, avocats au verbe haut, petites mains qui font tourner la machine et hauts fonctionnaires bien au chaud.
On pardonnera à l’auteure quelques imprécisions. Les avocats du roman interviennent à tout bout de champ, alors qu’en réalité ils ne prennent la parole qu’après l’audition du requérant, à la toute fin de l’audience. Dans la salle d’attente, Sayonara est témoin d’« évanouissements à l’annonce de mauvaises nouvelles », ce qui est improbable car les décisions ne sont rendues publiques que trois semaines après l’audience. Elle dispose enfin d’un contrat à mi-temps, alors que les assesseurs HCR sont de simples vacataires, payés à la demi-journée. Mais l’essentiel est ailleurs, évidemment, dans ce récit qui mêle la vie ordinaire d’une petite famille parisienne et le fonctionnement au quotidien d’une grosse bureaucratie judiciaire à la violence qui déracine des millions de réfugiés. Un récit qui décrit avec humanité et finesse la quête difficile de solidarité dans le monde d’aujourd’hui.
Antoine Pécoud est professeur de sociologie à l’Université Sorbonne Paris Nord et membre de l’Institut universitaire de France.
