La publication du dernier livre de Jean-Marc Rochette, Le festin de pierres, est l’occasion de revenir sur l’œuvre foisonnante de cet artiste polymorphe, entre bande dessinée, littérature, peinture, sculpture. Portrait d’un amoureux de la montagne dont l’évolution spectaculaire sur presque cinquante ans masque des lignes de force d’une rare cohérence.
Il existe une manière singulière de rencontrer Jean-Marc Rochette et son œuvre : c’est de le découvrir non pas une fois, mais deux. Il y a ceux qui le découvrent d’abord par la bande dessinée de science-fiction, avec Le Transperceneige (Casterman, 1984-2015), saga désormais culte, rendue célèbre auprès du grand public grâce à son adaptation cinématographique par Bong Joon-ho. L’histoire est d’une simplicité désarmante : dans un monde post-apocalyptique entièrement gelé, l’humanité survit dans un train gigantesque condamné à rouler éternellement, « c’est le Transperceneige aux mille et un wagons ». En tête du train, les dominants ; les pauvres sont relégués à la queue, depuis laquelle un homme va progressivement remonter et mettre à mal l’ordre social établi. À ce scénario redoutablement efficace de Jacques Lob répond un dessin en noir et blanc, foudroyant, aussi dur et froid que son récit.
Il y a ensuite les amoureux de la montagne, les randonneurs, les alpinistes – néophytes ou confirmés – qui nourrissent leur passion non seulement des paysages grandioses de massifs alpins ou himalayens mais également des récits de ceux qui ont gravi ses sommets : Lionel Terray, Roger Frison-Roche, Catherine Destivelle, Erri De Luca, Ludwig Hohl… Ceux-là ont en général d’abord découvert Rochette avec Ailefroide, altitude 3954 (Casterman, 2018), récit initiatique de sa jeunesse d’alpiniste au dessin stupéfiant, entre aspiration au sommet et menace omniprésente de la chute mortelle.
Il n’est pas rare alors de ne comprendre que tardivement que les deux ouvrages sont nés de la même main, tant l’histoire ou la nature même du dessin – froid, précis dans Le Transperceneige, coloré, vibrant, organique dans Ailefroide, Le Loup (Casterman, 2019) ou La Dernière Reine (Casterman, 2022) – paraissent si éloignés l’un de l’autre. C’est qu’il y a un monde entre ces univers : « J’ai changé, j’ai changé […] on disait, Rochette il n’a pas de style. Rochette, on ne sait pas ce que c’est » confiait-il sur France Culture en 2023. Là où il déployait un dessin chirurgical dans le premier Transperceneige ou une forme de classicisme dans ses ouvrages humoristiques (Edmond le cochon, Cour royale…), Rochette atteint avec sa Trilogie alpine une maîtrise inégalée, tant dans le récit que dans le dessin. Il travaille désormais la couleur, la lumière, sculpte les volumes, déploie sur la double page une science du mouvement, de la forme, du cadrage. On s’en convaincra en regardant l’ouverture du Loup, d’une violente beauté à couper le souffle.

Parallèlement, cette maîtrise picturale s’accompagne d’une prise en main du récit : Rochette n’est plus seulement illustrateur mais auteur. Et quel auteur ! Avec Ailefroide, il avait adopté, avec l’aide d’Olivier Bocquet, une structure narrative relativement classique mais efficace de l’écriture de soi. Comme si cette expérience l’avait conforté dans sa capacité à écrire, lui qui souffrait de dyslexie lourde, Rochette décide alors de travailler seul : ce sera Le Loup, histoire d’une confrontation entre un berger et le prédateur aux accents de western, puis, trois ans plus tard, La Dernière Reine, chef‑d’œuvre de maîtrise narrative et graphique, dont la construction dramatique laisse sans voix.
Avec son deuxième roman, Le festin de pierres, Rochette prolonge sans conteste cette « dernière manière » en faisant cette fois-ci de la montagne, non un simple décor, mais bien un personnage à part entière dont on peut sentir la respiration, les soubresauts, les colères, à travers sept chapitres indépendants. Deux ans après Au cœur de l’hiver (Les Étages, 2024), Rochette place son lecteur là où il l’avait laissé, sur les berges du Vénéon, cette fois non plus en plein hiver mais au début de l’été 2024, au lendemain de la terrible crue qui a dévasté la vallée et le village de la Bérarde. C’est dans ces paysages grandioses, isolés du reste du monde, que débute le premier chapitre : « Derrière mon jardin commence un chemin infini. »
Au rythme de la marche, Rochette nous invite à ouvrir les yeux, à nous émerveiller devant la beauté de ces paysages, à nous sentir infiniment petit devant la puissance des éléments. Il nous invite également à nous replacer dans une histoire plus longue : « Les sentiers de la vallée sont toujours parcourus par ceux qui nous ont précédés, ceux que l’on a aimés, ceux que l’on a croisés, les bergers du Moyen Âge et tous les autres. » Les récits se mêlent, parfois autobiographiques, comme cette randonnée avec sa mère au col de la Temple qu’il avait déjà narrée dans Ailefroide, ou romancés, comme ces paysans du XIVe siècle protégés de la peste, réécriture de l’isolement de Rochette face au monde touché par l’épidémie de covid dans Au cœur de l’hiver.
On retrouve dans cette superposition temporelle un procédé cher à l’auteur, qu’il avait déjà utilisé dans La Dernière Reine, où l’ourse servait de point fixe autour duquel se déployaient des siècles d’histoires humaines. Dans Le festin de pierres, cette stratification prend une ampleur nouvelle : elle ne sert plus seulement à inscrire un récit dans une profondeur historique, elle devient la condition même de la narration. L’homme n’est plus dans ce temps dilaté qu’un passager fugitif, un hôte éphémère qui traverse le livre jusqu’au dernier chapitre, où, dans un monde glacé débarrassé des humains (tiens, n’y aurait-il pas là un retour au Transperceneige ?), ne restent plus que le silence, le ciel étoilé, les sommets pris dans la glace, et les animaux, que Rochette aime tant observer et dessiner.

C’est finalement là que se joue la cohérence de son œuvre. Qu’il dessine un train lancé dans l’éternité glacée ou un adolescent fasciné par les parois des Écrins, Rochette travaille toujours la même matière : la confrontation de l’humain avec une force qui le dépasse. Dans Le Transperceneige, cette force est horizontale et sociale ; dans Ailefroide, elle est minérale et verticale. Dans Le festin de pierres, elle devient presque métaphysique. C’est comme si la montagne devenait chez Rochette, avec le temps, non plus un territoire à conquérir, un défi à relever, mais un espace où il faut humblement apprendre à vivre : « on ne vit pas à ces hauteurs, ni les hommes, ni les plantes ; ces lieux n’appartiennent qu’à la pierre, à l’air, à la glace et aux oiseaux ».
Cette cohérence, pourtant, ne s’exprime plus aujourd’hui par les mêmes moyens. C’est comme si, en faisant dire à Soutine dans La Dernière Reine : « Au fond de ses entrailles se cache un secret, celui de la chair du monde. Tout est fait de la même chair, les arbres, le vent, les montagnes, les animaux… Le peintre doit y plonger et s’y noyer, puis tout ramener à la surface… à la surface du tableau », Rochette avait poussé la bande dessinée à un point de non-retour. Là où ce médium offrait une synthèse séduisante entre texte et dessin, l’artiste semble désormais vouloir imprimer à son travail un mouvement puissant qui lui fait dissocier le graphique du langage. Ce déplacement n’a rien d’une rupture. Il ressemble plutôt à une manière de creuser cette matière qu’il travaille depuis toujours, une manière de se remettre à l’ouvrage encore et toujours, comme si l’essentiel était de tracer indéfiniment un chemin.
