L’autre George

Mona Ozouf, dans L’autre George, invite à des « retrouvailles » avec George Eliot, romancière victorienne aujourd’hui délaissée, à tort, par les lecteurs français.


Mona Ozouf, L’autre George : à la rencontre de George Eliot. Gallimard, 256 p., 20 €


De grands écrivains, anglophones ou non, qui ont lu George Eliot avec attention devraient guérir ces lecteurs français de leur indifférence. En effet, Léon Tolstoï, Henry James, Marcel Proust, Virginia Woolf, D. H. Lawrence connaissaient bien son œuvre… Certains, comme James et Woolf, lui ont même consacré d’importants articles. Et dans ses lettres, celle-ci a répété combien lire Eliot constituait une expérience « frappante » et « magnifique »

Aujourd’hui, contrairement à la France, le monde anglophone conserve son admiration pour la romancière, au point, par exemple, qu’un  sondage de BBC Culture de 2015 auprès des journalistes littéraires de langue anglaise (hors Royaume-Uni) place son Middlemarch en tête des romans les plus importants des deux derniers siècles (c’est d’ailleurs lui que Woolf désigne toujours en 1934 comme « le premier roman moderne »). Les lecteurs anglophones amoureux d’Eliot sont de leur côté assez nombreux pour avoir réservé un excellent accueil à My Life in Middlemarch (2014, non traduit en français) de Rebecca Mead, un livre qui s’inscrit dans la nouvelle tradition de ce qu’on pourrait appeler les « bibliomémoires ».

Mais comme de ce côté-ci de la Manche George Eliot est de nos jours très méconnue, et que Mona Ozouf a une passion raisonnée à faire partager, c’est une introduction bien informée, joliment écrite qui nous est proposée, sous la forme d’une  promenade prétendument « buissonnière » mais de fait organisée en étapes distinctes : d’abord la manière dont la romancière a surgi de façon répétée dans l’existence d’Ozouf ; puis l’analyse de ses principaux romans mêlée aux nécessaires informations d’ordre biographique et d’histoire de la pensée ; enfin une évaluation des positions morales, politiques et féministes qu’on a pu discerner chez elle. Et, pour finir, un parallèle avec George Sand.

Mais qui était Eliot ? D’abord, différence essentielle avec Sand, c’était une femme remarquablement savante, informée des débats théologiques, scientifiques, philosophiques, éthiques de son temps, lesquels nourrissent sous forme narrativisée ou directe ses romans… Celle qui naquit Mary Ann Evans et venait d’un milieu paysan du Warwickshire, où elle n’avait jamais été encouragée à étudier, devint une grande figure de la vie intellectuelle du Londres victorien.

Mona Ozouf, L’autre George : à la rencontre de George Eliot.

Alexandre-Louis-François d’Albert-Durade, Portrait de George Eliot à trente ans (1860)

Ayant décidé assez jeune de vivre de sa plume grâce à des essais et traductions (elle traduisit La vie de Jésus, de Strauss, en 1847 et L’Essence du Christianisme, de Feuerbach, en 1854), elle se retrouva ensuite célèbre sous le nom de George Eliot avec Scènes de la vie cléricale, puis sept romans qui de son vivant connurent de très grands succès : Adam Bede (assez peu lu aujourd’hui), Le Moulin sur la Floss, Silas Marner (souvent imposé aux infortunés écoliers anglo-saxons), Romola (justement oublié), Felix Holt, Middlemarch, Daniel Deronda. Ils la rendirent riche, un aspect qu’Ozouf n’aborde pas mais qui fut important dans sa pensée comme dans son existence, lui procurant à la fois la satisfaction de voir son labeur récompensé et un certain malaise à l’idée qu’une partie de ces revenus étant placés ils constituaient de « l’argent qui rapportait sans travail ».

Car Eliot est une femme de contradictions, ou de tensions non résolues. Ozouf le résume dans son livre par une série d’oppositions : conservatrice mélioriste, agnostique religieuse, féministe prudente… Les livres d’Eliot, comme ses déclarations (en général privées puisqu’elle reculait devant toute prise de position publique) ont paru à la critique contemporaine souvent timorées dans le domaine politique ou celui du sort des femmes. Mais Ozouf a tendance à relativiser cette frilosité, à soutenir que « l’autre George » est moins modérée qu’on ne dit et à la justifier, comme il est de tradition, par des circonstances biographiques ou historiques. On pourra ou non la suivre dans cette voie.

Certes, la timidité d’Eliot est à la fois due à sa personnalité et aux féroces limites imposées par la société victorienne ; et Ozouf de raconter comment elle eut à souffrir de l’incompréhension familiale lorsqu’elle refusa de continuer à aller à l’église, puis de l’ostracisme social général lorsqu’elle se mit en ménage (et ce pendant vingt-quatre ans) avec Georges Lewes, un homme marié (et qui, bien que séparé de sa femme, ne pouvait obtenir le divorce). Assumait-elle cette audace alors ? Oui et non, car ses lettres montrent un immense malaise devant l’illégitimité de son compagnonnage : elle ne le revendiquait pas et insistait toujours pour se faire appeler dans sa vie personnelle Mrs Lewes et « Mother » pas ses quatre « beaux-enfants ».

Elle jugea aussi que ce qu’elle appelait les « particularités de [s]on propre sort » ne lui permettait pas de se prononcer sur des problèmes comme la « Woman Question», à propos de laquelle certaines de ses amies la pressaient de prendre position (elle n’était, entre autres choses, pas en faveur du vote des femmes). Avait-elle de l’audace sur les questions sociales, dont elle se préoccupait, en ayant un sentiment aigu de la misère du peuple? Plutôt non, car son tempérament était réticent aux changements brutaux et sa vision des classes travailleuses inquiète de l’impréparation des intéressées à la prise en main de leur avenir.

Ainsi son moralisme prudent l’empêche de s’engager ouvertement sur les questions politiques, ou féministes. En effet, à ses yeux aucun changement radical dans ces domaines n’était possible s’il n’était précédé d’une amélioration morale de tous. En 1877, elle confiait à un correspondant que « supposer qu’un gouvernement parfait peut se créer ou perdurer autrement que par la vertu grandissante de l’humanité  est une illusion ». Et elle jugeait que son travail d’écrivain était ailleurs et qu’elle devait avant tout «  faire naître les émotions nobles qui font que l’humanité va désirer le bien social, et non prescrire des mesures particulières pour lesquelles l’esprit créateur, même très touché par une sympathie pour les questions sociales, n’est souvent pas le meilleur juge. »

Mona Ozouf, L’autre George : à la rencontre de George Eliot.

Mona Ozouf © Catherine Hélie

On lui accorde qu’elle n’a pas à soumettre son art à des impératifs politiques qui nous conviennent et on lui laisse le droit à sa croyance, venue de son interprétation de Darwin, que tout — sociétés humaines y compris — ne peut et ne doit évoluer que très lentement. Mais on a du mal à ne pas être impatienté par les conséquences de la prudence dont elle fait preuve dans certains aspects de ses histoires ou de ses personnages : ouvriers protestataires peu radicaux (Felix Holt) ; femmes qui ne trouvent jamais à s’accomplir en dehors de la sphère privée même lorsqu’elles ont fait preuve de grands talents (Adam Bede, Middlemarch) ; l’intéressante héroïne du Moulin sur la Floss mourant inutilement dans la négation d’elle-même (et non dans un intéressant sacrifice comme le texte voudrait le faire croire), etc.

Pourtant, signe du grand talent d’Eliot, ses romans n’obéissent pas au programme qu’ils se fixent. Les personnages sont toujours trop grands que ce que l’auteur réclame d’eux. Ozouf, qui saisit les questions que l’œuvre laisse ouvertes en fait la liste suivante : «  Comment s’orienter dans un monde déserté par l’intervention divine ? Comment définir notre identité, c’est-à-dire arbitrer entre ce dont nous avons hérité et ce que nous voulons choisir ? Et, à l’usage féminin, peut-on à la fois revendiquer l’égalité et chérir la dissemblance ? » On peut évidemment allonger la liste : comment évaluer l’action ; par rapport à ses intentions, à ses conséquences ? Quel devoir a-t-on vis-à-vis d’autrui et quelles limites connaît-il ? Comment se constitue l’erreur de jugement ou de sentiment et comment supporter ou non le prix qu’elle fait payer ? De quelle manière et pourquoi accepter un environnement social et psychique qui à la fois nourrit et étouffe ? Bonnes questions pour les Victoriens, bonnes questions pour nous.

Le lecteur qui s’embarque dans l’œuvre va découvrir des histoires où les passions et les illusions mènent au désastre mais aussi souvent à une compréhension plus vaste du monde et de ce qu’on peut en attendre. Il fera connaissance d’une Angleterre qui appartenait déjà au passé lorsqu’Eliot écrivait (le temps historique des romans va de 1799 pour Adam Bede, aux années 1860 pour Daniel Deronda) mais qui ouvre sur une explication du présent. L’approche qu’il fera est donc intellectuelle mais aussi sensuelle car tant les plans d’ensemble que les moindre détails réalistes sont exemplaires et frappants.

On n’oubliera non plus les identités collectives et individuelles créées par l’écrivaine : ni ses groupes sociaux et familiaux, ni ses impérissables types humains : l’érudit égoïste empêtré dans de vaines recherches, les jeunes gens persévérant dans l’erreur amoureuse, l’égoïste géniale, obstinée et malheureuse, les jouvencelles cachant sous la joliesse vulgarité et détermination, la prédicatrice méthodiste toute à sa mission, la petite fille mal-aimée attachée au frère aîné bien moins intéressant qu’elle, le juif visionnaire…

Nous aurions donc bien tort de nous passer des richesses qu’offre l’œuvre de George Eliot, et Mona Ozouf le rappelle avec beaucoup de simplicité et de conviction. Renouons donc avec l’autre George, ce très grand auteur, que par paresse, préjugé, ignorance, nous avions négligé.

Claude Grimal

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